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Présentation du Collectif des 12 Singes

 

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Publié par Collectif des 12 Singes

Une courtisane de Venise (photo de Laurent Ducruit issue de http://oliaklodvenitiens.wordpress.com)

Une courtisane de Venise (photo de Laurent Ducruit issue de http://oliaklodvenitiens.wordpress.com)

 

Le Carnaval de Venise 2014 se déroulera du 22 Février au 4 Mars 2014.

C’est l’occasion de finaliser notre synthèse sur la face sombre de la Sérénissime, la prostitution, institutionnalisée de longue date.

En préalable, voici la retranscription (trouvée sur le site de la maison de production) du très bon documentaire Carnaval, les deux visages de Venise, agrémentée d’informations complémentaires.

 

 

Apparu au XIè siècle, le carnaval de Venise a été institutionnalisé et "codifié" durant Vital Faliero de Doni (32è doge de Venise, de 1084 à 1095, sous son règne une importante famine eut lieu et Venise subit des tremblements de terre ; il est le premier doge dont l'image est connue, étant censée être représentée à côté du maître-autel de la basilique Saint-Marc). Le carnaval a été longtemps célébré entre l'Épiphanie et le Carême et il alla même jusqu'à s'étendre au XVIIIe siècle à Venise pendant plusieurs mois de l'année, en hiver, en mai-juin et à l'automne.

« Le vol de l'ange » est l'événement qui ouvre les festivités, le premier dimanche du carnaval. Créé au milieu du XVIè siècle, « le vol de l'Ange » (aussi appelé « vol du Turc », d’après une légende selon laquelle un funambule turc aurait rejoint le campanile en équilibre en 1558) était le vol palpitant d'un invité secret de la ville de Venise qui se lance du haut du clocher de San Marco jusqu’au centre de la place. En 1759, le carnaval a vécu une tragédie : l'acrobate s'écrasa dans la foule. À partir de ce moment, le programme a été réalisé en remplaçant l'acrobate par une grande colombe en bois libérant ainsi des fleurs et des confettis dans la foule. En 2001, la colombe de bois a été remplacée par un acrobate qui a effectué « le vol de l’Ange ». Depuis, ce sont des jeunes filles avec beaucoup de courage qui le réalisent. Elles se lancent du haut du campanile et sont tenues par un filin pour rejoindre leur amoureux sur la Piazzetta.

Le jour de la purification de Marie le 2 février, est célébrée la bénédiction des femmes de la basilique de San Pietro di Castello, ainsi que les mariages de douze filles, choisies parmi les plus pauvres et les plus belles de la ville. Au cours d’une célébration en 973, des brigands firent irruption dans l'église et volèrent tous les bijoux ainsi que les épouses. Les Vénitiens organisèrent une expédition, dirigée par le Doge. Ils arrêtèrent les brigands, libérant les douze femmes et leur or précieux. Le doge préféra que les corps ne reçoivent pas de sépulture, et ils furent tous jetés à la mer. En l'honneur de cette victoire contre les brigands, "la Festa delle Marie" soit "la fête des Maries", célébrée chaque année et représentée par douze des plus belles femmes de Venise, fut mise en place. Le défilé se déroule habituellement dans l'après-midi du premier samedi du carnaval. Les douze Maries partent de San Pietro Castello et se dirigent en traversant une foule de masques et de touristes vers la Piazza San Marco, accompagnées d'un long cortège formé de demoiselles d'honneur, de musiciens et de centaines d'autres personnes en costume d'époque. Ce cortège est composé de bateaux qui traversent les canaux de la ville, des évènements religieux ont lieu dans les principales églises de Venise. On peut assister à des spectacles de danse, des concerts et des repas organisés par les citoyens de la ville. À la fin du défilé se déroule l’élection durant laquelle la plus belle des Marie est élue et reçoit le titre de Marie de l’année. Ce sera celle qui s’élancera du campanile l’année suivante pour ouvrir les festivités du carnaval de Venise.

 

 

À la Renaissance, les nobles vénitiens ou étrangers et le peuple fêtaient à leur manière la fin de l'hiver. Élégance, démesure, violence (1539 : « Il est interdit de porter des armes et des fausses barbes » ; 1585 : « On ne doit pas porter d'armes » ; 1699 : « On répète le décret contre les armes ») et vulgarité se combinaient. Jeux, spectacles et femmes étaient alors au cœur d'un carnaval institutionnalisé. Et l'état taxait tout, des jeux de hasard à la prostitution aux entrées de spectacles, les marchands tirant aussi profit de cette affluence.

Chaque année, à la fin de l’hiver, les masques envahissent Venise par milliers. Dans les palais et les places, le long des ruelles et à l’ombre des porches, la Sérénissime célèbre Carnaval, le roi de toutes les ivresses. À cette occasion, chacun peut être ce qu’il n’est pas et se montrer aussi fou et extravaguant qu’il le veut. Première fausse note dans l’ordre Carnavalesque, Venise a, dès le XVIIè siècle, élevée au rang d’institution la pratique noble et respectable du bal, qui devient la vitrine de son Carnaval.

Depuis le XVIIè siècle, le Carnaval de Venise attire des voyageurs du monde entier. Fêtes, costumes et masques, rêve, lagune embrumée ... Un jour, Venise a décidé qu’elle serait "la" ville du divertissement et que toute l’Europe viendrait à elle pour cela... Opéra et théâtre, jeux et prostitution trouvèrent dès lors refuge dans une cité qui devint à la fois la scène du raffinement et de l’élégance, et le lieu de toutes les débauches. Carnaval subversif, Carnaval du chaos, Carnaval au rire gras et joyeux, Carnaval de la débauche ! Entre ordre et désordre, cette fête aux contours sinueux fut à la fois enjeu de pouvoir entre les mains des puissants et instrument de liberté entre les mains du peuple. Quel fut son rôle dans le destin de Venise, cette ville qui sut mieux que n'importe quelle autre le célébrer, le servir... et en tirer profit ?

 

Avant de s’engager dans une carrière et de faire un mariage de raison, afin de parfaire son expérience de la vie, les fils des nobles familles d’Europe au XVIIè et XVIIIè siècle entreprenaient un voyage à travers divers pays. On l’appelait « le Grand Tour », il pouvait durer deux ans et Venise en était un passage incontournable, surtout si ce passage coïncidait avec Carnaval.

Venise la ville du romantisme et de l’élégance du siècle des lumières… et Carnaval, la fête de l’irrespect et du désordre, se sont rencontrés un jour pour donner naissance à l’événement le plus recherché, le plus fantasmé : le Carnaval de Venise. Puis les aléas de l’histoire en ont fait un mythe. Mais, comment faire cohabiter une fête qui prône la folie et le renversement de l’ordre, avec l’austère cité de marchands aux apparences si raffinée ?

Lorsque l’on retrace l’épopée du Carnaval de Venise, ne découvre-t-on pas deux visages à la ville et à sa fête fétiche ? Pourquoi depuis des siècles, ce Carnaval de Venise tient-il une place à part dans l’imaginaire des touristes du monde entier ?

 

BOB DAVIS (professeur sur la Renaissance italienne) : Carnaval est exubérant, joyeux, parfois violent. Et il attire les gens depuis des siècles. Il n’y a aucun Carnaval dans le monde comme celui de Venise. Une des raisons pour lesquelles nous connaissons si bien les aventures des étrangers pendant le Carnaval de Venise, est que nombre d’entre eux ont écrit des récits de voyage ou des journaux intimes. Grâce à la douzaine que nous connaissons, une image nette transparaît de l’intense expérience qu’était Carnaval pour ces étrangers.

« Nous sommes logés Fondamenta dei Mori. Sur le canal, tout est calme, pas le moindre bruit. Il est surprenant de voir cette ville ouverte de tous côtés, sans portes, sans fortifications, sans un seul soldat de garnison. Tout annonce que la saison des bals sera brillante. Tout est réuni pour charmer : musique, peintures, décorations, rien ne manque à ces cérémonies où préside le bon goût, où règnent le luxe et la mode, les arts et l’intelligence. Encore quelques jours, et l’on ne saura plus quel lieu choisir pour aller y divertir sa nuit, tant il y aura de bals ouverts, tant nos hôtes mettent d’empressement à satisfaire le goût des convives par toutes sortes de réjouissances ».

DANIEL FABRE (anthropologue) : Carnaval est un moment où la société se regarde, se regarde dans un miroir qui comme tous les miroirs inverse, la droite et la gauche, le haut et le bas, le masculin et le féminin, la vie et la mort, et cetera. Le carnaval était un temps de rupture, c’était un temps qui autorisait une série de comportements qui étaient autrement interdits. C’est une inversion sur tous les plans… Sur le plan des qualités sexuelles des personnes… Sur le plan du haut et du bas de la société, les riches et les pauvres ; et c’est une inversion politique dans certains cas, puisque les pouvoirs en place laissent un espace de contestation à ceux qui, au cours de l’année, sont exclus de la décision politique.

 

 

Peut-être est-ce cela Carnaval, l’inattendu et l’incongru… Mais derrière les miroirs fatigués des Palais, que reste-t-il de l’image traditionnelle de Carnaval ?

Les merveilleuses peintures du XVIIIè siècle d’un artiste local appelé Gabriel Bella sont de précieux documents. Au premier regard apparaît l’image d’une ville riche et puissante qui domina sans partage le commerce de la Méditerranée jusqu’à la Renaissance. Aussi, l’autorité et ses représentants sont omniprésents avec leurs costumes austères… Mais, souvent, comme un détail incongru, des visages masqués apparaissent au milieu des scènes officielles. L’autre sujet de prédilection, c’est la fête. Une fête populaire, combinant violence et réjouissance sans borne… Les démonstrations de courages comme le vol de l’Ange, une promenade suspendu par un fil dans les airs et la pyramide humaine appelée Force d’Hercule pouvaient trouver grâce aux yeux du pouvoir et se dérouler place San Marco. Mais comment pouvait-être Carnaval lorsque Bella le racontait en 1770 ?

 

DANIEL FABRE (anthropologue) : Le carnaval vénitien présente des manifestations du carnaval populaire. Par exemple les identités de quartier. À Venise, ces identités de quartier donnant lieu dans le carnaval à de véritables affrontements et les plus classiques étant la bataille sur le pont, c’est un des classiques des carnavals de toute l’Europe que cet affrontement des jeunesses.

BOB DAVIS (professeur sur la Renaissance italienne) : Il y avait des batailles sur ce pont d’apparence très banale qui est encore appelé "Ponte dei Pugni". Sur celui-ci, un millier de combattants se retrouvait pour se battre, pour contrôler et dominer cet espace. Cette activité devint si populaire, et la foule qu’elle attirait devint si violente que le gouvernement vénitien eut peur que ça n’interfère avec le Carnaval plus profitable pour nobles et touristes. Si bien qu’en 1705 cet événement fut finalement interdit. Tout ce qu’il en reste, les seules traces que l’on puisse voir de cet événement si populaire, ce sont quatre marques de pieds sur le pont. Ce sont les points de départ à partir desquels les combattants s’élançaient dans leur grande bataille pour contrôler la zone.

 

Ces batailles sont révélatrices d’un rapport de force qui s’instaure entre Carnaval et l’autorité… Nombre de décrets ont cherché à circonscrire les activités qui risquaient de déranger le noble voyageur. Mais Venise, ville de marchands et de marins durs à l’ouvrage, ne pouvait réellement empêcher ses concitoyens de perdre pour quelques temps la retenue et la rigueur de mise le reste de l’année. Comme partout en Europe, cette période de défoulement au sortir de l’hiver était nécessaire. Après des mois de privations, on s’autorise les ripailles, les jeux grivois et les ébats amoureux. Cette période, loin de la rigueur et des interdits était indispensable, même dans une cité comme Venise, alors si riche et au mode de vie si moderne. Et l’église, qui à la fin de l’Antiquité avait cherché à asseoir son autorité en remplaçant les fêtes païennes par des fêtes chrétiennes, ne put se débarrasser de Carnaval.

 

DANIEL FABRE (anthropologue) : L’église a ouvert à Carnaval son espace et son temps en concédant à la fête, qui fondamentalement est une critique de l’ordre morale et de l’ordre ecclésiastique, ce temps souvent avec abondance et largesse. Il est évident qu’elle se donnait ainsi les moyens de le contrôler.

 

Ce que les moines du fond de leurs retraites analysent avec pertinence : « Ces réjouissances sont indispensables afin que la sottise, qui est notre seconde nature et paraît innée à l’Homme, puisse au moins une fois par an se donner libre cours. Les tonneaux de vin éclateraient si de temps en temps on ne lâchait la bonde, si on n’y laissait pénétrer un peu d’air. Nous tous, les Hommes, sommes des tonneaux mal joints que le vin de la sagesse ferait éclater, s’il se trouvait dans l’incessante fermentation de la piété et de la peur divine ».

 

Des aventures, il en advenait d’encore plus surprenantes dans un des lieux les plus éloigné de l’idée de fête et de liberté, un lieu synonyme d’austérité, de chasteté et de recueillement… les couvents et les monastères.

Si les prostituées vénitiennes, avec le commerce du sexe et de l'érotisme, se procurèrent quelques parcelles de liberté, ne serait-ce que cette portion de liberté que l'on peut acquérir avec de l'argent, il en allait tout autrement des femmes qui, pour chercher un espace de liberté, enfreignirent les règles que la société civile ou religieuse leur imposait. Nous faisons référence aux religieuses qui arrivèrent au couvent non par vocation mais pour des raisons politiques ou sociales, et qui cherchèrent un souffle de vie en prenant des libertés avec les règles. Libertés parfois arrachées, parfois négociées avec les autorités ecclésiastiques bien conscientes de la violation subie par ces "malmonacate", pourtant portées à justifier leurs mises au couvent pour de basses "raisons d'État". Les autorités les dispensaient alors de respecter certaines normes jugées trop sévères, leur accordaient même de longs séjours à passer en famille.

Il est facile de comprendre pourquoi les quelques 35 monastères que comptait Venise au XVIIè siècle étaient souvent des lieux de débauche si l'on analyse les raisons qui poussaient les jeunes filles à s'y retrouver : ou bien elles avaient été enfermées là dès leur enfance par des parents qui ne voulaient pas s'occuper d'elles, ou bien, issues de familles nobles, elles avaient été contraintes à prendre le voile pour préserver intact l'héritage du garçon aîné de la famille. Ces jeunes filles devenaient donc sœurs sans aucune vocation.

Les chroniques du XVIè, XVIIè et XVIIIè siècles sont pleines de récits advenus à l'intérieur des couvents féminins : fornications, fréquentations des hommes, rapts, amours, péchés, libertés libertines, étrangers de haut rang curieux de vivre des moments de luxure avec une religieuse, "chasseurs" de jeunes nonnes…Les religieuses étaient montrées du doigt comme des prostituées et les couvents comme des bordels. Il est à noter que si les Chinois, les Égyptiens et les Grecs utilisaient déjà des godemichés, les Romains les nommaient gaude mihi, « réjouis-moi », puis plus tard les Italiens parlaient de diletto, « délice » (à l'origine de celui de dildo employé aujourd'hui dans les pays anglophones). Un autre nom italien était celui de passatempo et c’est sur l’île vénitienne des verriers, Murano, que l'on trouva les premiers modèles en verre thermorésistants que l'on pouvait remplir d'eau chaude.

Plus que dans les vers des poètes tels que Zuan Francesco Busenello et Nicolo Mocenigo, les aventures de ces religieuses, qui, à travers l'amour et l'érotisme tentèrent de se libérer, doivent se rechercher dans les rapports des patriarches, des nonces pontificaux et surtout dans les très nombreux compte-rendus de procès que les Inspecteurs des monastères (une magistrature instituée vers 1520) menèrent pour contenir les désordres de tout genre, mais surtout sexuels, individuels ou collectifs.

Même la maison de Dieu était fréquentée par les espions : « Pour obéir aux Vénérés Commandements, je vous rapporte que rien n'est plus visité que le parloir des religieuses qui est le rendez-vous des masques, malgré la vigilance et la rigueur des magistrats. Les jeunes gentilshommes ont leurs habitudes dans les monastères et y rendent de fréquentes visites pour divertir nos sœurs par mille contes plaisants et douceurs qu’elles acceptent sans pudeur. Il n'y a point de religieuse bien faite qui ne soit courtisée par plus d'un cavalier et les mères supérieures ne servent qu'à faire trouver à ces filles plus d'expédients pour voir leurs amants… ».

 

Les couvents accueillaient des filles de la riche aristocratie qui n’étaient pas particulièrement pieuses. Elles étaient plus attirées par le chant, la danse et le théâtre, et la majorité d’entres-elles ne demandaient pas mieux que d’avoir une liaison avec un étranger qui accomplisse leurs fantasme. Les récits de voyages nous font découvrir que Casanova n’était pas le seul à jeter son dévolu sur les couvents : « En vérité, c'est du côté des religieuses que je me suis le plus volontiers tourné lors de mon séjour ici. Toutes celles que j’ai vues à la messe, derrière les grilles, causaient et riaient ensemble de manière charmante. La fraîcheur des novices et la pureté de leur voix, n’a pas d’équivalent. Mais les sœurs, plus jolies les unes que les autres, savent bien mieux s’apprêter de manière à faire valoir leur beauté ».

 

Dans la première moitié du XVIIè siècle, ces religieuses "malmonacate" trouvèrent une voix forte et intelligente pour hurler leurs protestations envers les libertés dont elles étaient privées. La voix de sœur Anna Archangela Tarabotti qui, avec l'Enfer Monacal, La Tyrannie Paternelle, attaqua les autorités religieuses et politiques, attaqua un certain nombre de familles, attaqua la société et le pouvoir des hommes, leur attribuant la responsabilité de mille répressions, de mille mortifications, de mille conditionnements, de mille souffrances que les femmes, religieuses ou non, mariées ou non devaient endurer.

Si, au XVIè siècle, Venise avait été, en ce qui concerne la production littéraire, un des centres de la misogynie italienne, avec le XVIIè, elle peut être considérée comme la rampe de lancement de travaux aux intonations féministes. Des œuvres comme Le mérite des femmes de Modesta da Pozzo, La noblesse et l'excellence des femmes face aux défauts et aux manquements des hommes de Lucrezia Marinella, animent avec intensité les débats relatifs à la condition féminine de l'époque. Dans ce genre de débats, le peu de place réservée aux prostituées peut pousser à plusieurs hypothèses : la solidarité féminine de l'époque ne savait pas ou n'osait pas considérer les prostituées et leur conditions ?, ou, au contraire, ne les comprenait pas parce qu'elles étaient ressenties comme en marge du problème posé ? ou parce qu'on percevait qu'avec leur concrète pratique de la vie, elles élaboraient des politiques existentielles qui allaient au delà d'une protestation et d'un débat littéraire ?

 

 

Des défouloirs de Carnaval, le peuple vénitien savait en organiser. Des jeux dignes des cirques romains se déroulaient loin de l’honorable place San Marco…

BOB DAVIS (professeur sur la Renaissance italienne) : Dans des coins singuliers, dans d’étranges endroits, dans des zones obscures de Venise, comme au "Campo San Giobbe", les Vénitiens faisaient des choses très étonnantes comparées à ce qui se passait place San Marco. Ici par exemple se tenait souvent ce qu’ils appelaient le « Calci dei Tori », et qui est très différent des combats de taureaux que l’on trouve en Espagne. À la place de taureaux, ils prenaient des vaches et des bœufs et attachaient de longues cordes à leurs cornes. Ils excitaient des molosses en leur piquant les oreilles jusqu’à les rendre fous de douleurs, jusqu’à ce qu’ils se cabrent, puis ils les lâchaient… Les hommes qui tiraient sur les cordes s’en servaient pour contrôler leurs bêtes, mais surtout, en dominant leurs "taureaux", ils gagnaient honneur et admiration aux yeux de leur communauté.

 

Aujourd’hui comme alors, au détour d’une place jaillissent des éclats de rire, ce rire populaire, irrespectueux et parfois grinçant que symbolise la Commedia dell’Arte, spécialité italienne des extravagances de Carnaval. La commedia dell'arte est apparue au XVIè siècle : elle tient ses racines des fêtes du rire qui sont à la base de grands carnavals. Il s’agit d’un genre de théâtre populaire où des acteurs masqués improvisent des comédies marquées par la naïveté, la ruse et l'ingéniosité.

Carnaval était populaire, outrancier, comme partout en Europe. Mais la noblesse vénitienne ne pouvait répondre à ce Carnaval des rues que par une démonstration de son sens de l’esthétisme et du raffinement. Pour le marquis de Lalinde, voyageur français du XVIIè siècle, carnaval et musique sont inséparables : « Venise est l'endroit où la musique est la plus raffinée. Tous les théâtres d'Europe et d'Italie ont des musiciens qui viennent de Venise. Il n'y a pas eu depuis longtemps de compositeurs aussi célèbre que Buranello et Pergolèse. L'opéra intitulé "La serva padrona" eut un grand succès, ce fut un véritable plaisir que d’y assister et les spectateurs qui m’entouraient étaient transportés d’émotion ».

 

BOB DAVIS (professeur sur la Renaissance italienne) : Les nuées de riches touristes qui venaient dans cette ville au XVIIè siècle ont donné naissance à une nouvelle forme d’art, l’opéra. Des théâtres comme celui-ci et de plus grand et de plus petits ouvraient partout dans Venise. Pour la première fois, les théâtres deviennent publics et vendent des tickets à des gens ordinaires qui veulent venir et écouter de la musique, ce qui était cher et compliqué et que seuls les princes pouvaient s’offrir. Aussi, en moins d’une décennie, les théâtres développèrent dans Venise un star système composé de riches sopranos, des femmes qui rapportaient beaucoup d’argent. Des légions de fans aussi bien vénitiens qu’étrangers leur vouaient un culte immense.

 

L’opéra et le théâtre vont devenir les attractions de la Cité qui en fera sa vitrine. Elle ira même jusqu’à moduler la durée de son Carnaval sur cette saison culturelle. C’est ici que les voyageurs découvrent les cantatrices les plus remarquables : « Les troupes sont excellentes à Venise et la Tonelli est bien la meilleure actrice qu’il m’ait été donné de voir. Il n'y en a pas une qui la surpasse pour la fécondité du jeu. Elle fut tellement applaudie qu'elle ne pouvait ordinairement commencer à chanter que quand on était las de crier ».

Venise a substitué les danses des palais aux fêtes paysannes et l’opéra au spectacle des rues. Mais au même moment, la ville initie la billetterie payante… comme si derrière chaque événement se dessinaient sournoisement des intérêts cachés. La cité comme à son habitude saurait-elle tout régir ? Sur les rives de l’Adriatique, deux visages se dessinent, la fête populaire qui cherche à s’exprimer et la noblesse vénitienne qui adapte sa fête à son image… Tous deux ont un point commun : ils portent le masque ! Le masque est l’accessoire qui permet de changer de rôle, de modifier sa personnalité. Il était le sésame de toutes les soirées et tous les bals, et permettait toutes les audaces. Mais à Venise tout prend une dimension incroyable. Carnaval s’étend certaines années sur une période de six mois, et le port du masque, aujourd’hui comme par le passé, est omniprésent, même là où on l’attend guère.

Voyageur 2 : « La totalité du Carnaval, et de la fête après l’Ascension, est consacrée à la mascarade. Je vous dirai qu’il n’y a pas de lieu au monde où la liberté et la licence règnent plus souverainement qu’ici. Ne vous mêlez pas du gouvernement et faites tout ce que vous voudrez. Masqué, on peut tout oser, tout dire : autorisé par la République, le masque est protégé par elle. Masqué, on peut entrer partout, dans les salons, dans les offices, dans les couvents, au bal, au palais, dans les tripots de jeu. C'est masqué que l'on expédie ses affaires et que l'on plaide ses procès ».

La coutume des masques à Venise est très ancienne quoique le métier de fabricants de masques ne soit apparu qu'au XVè siècle (les mascareri sont les artisans qui se consacrent à la fabrication de masques en papier mâché et en cuir. Leur corporation jouit d’un statut très ancien, datant de 1436). L'usage des masques était permis à partir de la San Stefano, pendant tout le carnaval, à l'exception des fêtes de la Circoncision et de la Purification. Ils étaient permis aussi dans la quinzaine de l'Ascension et, plus tard de l'Ascension jusqu'au 15 juin. Puis encore à la période du couronnement des doges et des banquets publics solennels, des fêtes extraordinaires et du 5 octobre au 16 décembre. On peut dire ainsi qu'ils étaient permis presque toute l'année.

Rapportons quelques lois de la République sur ce sujet :

1339. 12 février : « Les masques ne devront pas sortir la nuit à travers la cité ».

1458. 26 janvier : « On interdit aux hommes de se déguiser en femmes ou en bouffons ».

1546. « Les déguisements sont interdits en temps de peste ».

1603. « Il est interdit de se déguiser dans les parloirs des religieuses ».

1606. 6 janvier : « On ne doit pas entrer masqué dans les églises ».

1618. 13 août : « On ne doit pas sortir déguisé en dehors des époques permises ».

1628. 31 décembre : « C'est le Conseil des Dix qui décide en matière de déguisement ».

1669. 6 avril : « Les masques sont interdits le premier dimanche du carême ».

1703. « Les masques sont interdits dans toutes les maisons de jeux ».

1718. 16 janvier : « Les masques sont interdits les jours de fête, à l'heure du culte, l'habitude indécente ayant été prise de se montrer aux portes des églises et dans les sacristies ».

1744. « Les masques sont interdits dans les "casinos" où entrent les dames ».

Les masques sous la première occupation autrichienne ne furent pas autorisés dans les rues de Venise, ni dans les lieux publics, exception faite pour la soirée masquée du Vendredi gras à la Fenice. Ils furent à nouveau permis sous le gouvernement italien et sous la seconde occupation autrichienne seulement pendant le carnaval comme c'est le cas aujourd'hui.

 

Inspiré de la Commedia dell'arte, le déguisement traditionnel est la bauta, comprenant le tabarro, la larva et le tricorne. Un autre costume typique est la Gnaga : elle est composée de vêtements féminins et d’un masque de chat. La personne porte un panier à son bras qui habituellement contient un chaton. Le personnage émet des sons stridents, miaule et est moqueur. Beaucoup de femmes portaient un déguisement appelé moretta : il se compose d'un petit masque de velours noir et d’un chapeau délicat. La moretta était un déguisement peu pratique : le masque devait tenir sur le visage en le tenant avec la bouche à l’aide d’un bouton à l’intérieur du masque.

En ce qui concerne les gens simples, la première place revenait à la houppelande tabarro [haut d'un costume habillé, masculin ou féminin (houppelande souvent fermée devant à la différence de la houppelande masculine mais pourvue d'une traîne)] qui se composait d'un ample manteau de soie noire avec un surmanteau de la même étoffe, qui partait de la tête, sur laquelle on posait un bicorne ou un tricorne, descendait sur les épaules couvrant la moitié du corps. Le masque consistait en un petit morceau de soie, la bauta qui encadrait le visage et descendait jusqu’aux épaules, qu’il couvrait de fines dentelles. Il était assorti d’un singulier masque blanc destiné à garantir l'anonymat de ceux qui le portaient ; l'avancée au-dessus de la mâchoire supérieure servait notamment à casser un peu la voix. Les Vénitiens appelaient ce masque larva (ou volto), ce qui signifie en latin « fantôme ».

Celui qui était en houppelande et bauta, même s'il se tenait à visage découvert était considéré comme masqué. Dans les derniers temps, les dames abandonnèrent la bauta, se contenant du seul tabarro, usant cependant, comme les hommes, du chapeau avec de grandes plumes.

Cette période de l’année constituait une opportunité de défoulement que les institutions elles-mêmes accordaient ; une parenthèse de liberté et de transgression concédée au peuple, à une date bien précise, afin de le détourner d’éventuels conflits sociaux. Une fois par an, le pauvre, déguisé, pouvait se sentir moins pauvre, grâce à cet accessoire magique, le masque, qui atténuait les barrières sociales. Dans une société corrompue et libertine comme celle des dernières années de la République, le masque constituait une couverture morale nécessaire et irremplaçable. L’adultère régnait en maître, le vice du jeu ruinait des familles entières et obligeait les nobles à demander l’aumône au coin des rues. Le masque protégeait de toutes les hontes...

 

Parmi les déguisements communs on comptait : les Pantaloni, les Zane, les Arlecchini, les Trufaldini, les Brighella (bouffons), les Pagliacci, le Gnaghe, les Tati, les Tate, les Corieri, les Diavoli, les Capitani Covieli et les Caporali Spaventa. Les personnes mal déguisées, ou plus trivialement que les autres, s'appelaient « mascare barone ». Il y avait ensuite les compagnies masquées, parmi lesquelles celle des Abruzzesi, transformée ensuite en Napoletani et celle des Chioggioti.

 

Ces déguisements rejoignent les personnages de la Commedia dell’arte :

  • les zannis (valets du petit peuple, comiques, dont les variétés vont de la ruse à la niaiserie) : Arlequin (personne joyeuse, bon vivant, issue des croyances populaires concernant l'enfer, qui enseigne la sagesse par l'humour), Scaramouche (le versant méchant d’Arlequin, et parfois un petit capitan bagarreur, Mezzetin, l'une des sources de Mascarille chez Molière, fripon, intrigant, maître en fourberies), Brighella (l’aubergiste, dont l'équivalent chez Molière est Scapin : capable de tout, insolent avec les femmes, fanfaron lorsqu’il n’a rien à craindre, il arrange des mariages, manipule ses maîtres), Pagliaccio (le souffre-douleur)…
  • les vieillards (citadins les plus extrêmes) : Pantalon (vieux barbon amoureux d’une jeune fille), Cassandre, le docteur…
  • les soldats (fanfarons et parfois peureux) : le Capitan/Matamore (vantard mais lâche, parodie de l’héroïsme militaire, et aussi du faux point d'honneur propre aux Espagnols), Coviello (satirique, plein de verve contre les grands), Spavento…
  • les amoureux (ingénus mais aussi ingénieux à tromper les vieillards) : Isabella, Lélio, Colombine (qui fait parfois partie des zannis)…

 

Un autre garant du secret est une gondole que l’on ne rencontre plus aujourd’hui sur les pontons de la place San Marco.

BOB DAVIS (professeur sur la Renaissance italienne) : Pour les visiteurs, Venise offrait une attraction tout à fait unique, une gondole avec une cabine fermée, ou felsza, qui était idéale pour faire le tour de la ville. Elle permettait de voyager dans l’anonymat. Un moyen de voir sans être vu. C’était parfait pour organiser des rencontres, pas seulement pour les touristes, mais aussi pour les prêtres, les nonnes et les femmes de la noblesse. Pour ceux qui avaient des affaires secrètes à traiter. Si l’on voulait transformer cette gondole en chambre d’hôtel flottant pour un rendez-vous galant, il suffisait de fermer la fenêtre.

 

DANIEL FABRE (anthropologue) : Dans les carnavals traditionnels, la place des femmes est une place importante, puisqu’elles sont essentiellement les proies que l’on pourchasse et que l’on effraie. Dans le carnaval de Venise triomphe la galanterie, avec ces personnages de femmes de la haute société vénitienne qui vivent le carnaval de manière très libre et qui s’autorisent sous le masque à des relations qui leur seraient autrement interdites. Cette dimension du carnaval de Venise est une dimension de libertinage, mais de libertinage réciproque. Libertinage sans frontières d’ailleurs, on le voit bien avec Casanova. Il y a là quelque chose que très peu de carnavals autorisent alors même qu’ils envient Venise sur ce plan là.

Voyageur 1 : « On m'a dit qu'il est de coutume que chaque homme puisse demander les faveurs d’une femme qu’il rencontre seule et masquée. Les nobles femmes vénitiennes ont la réputation d’être sulfureuses et, pour s’adonner au libertinage, elles n’hésitent pas à s’apprêter de la même manière que les courtisanes. Dans la Venise de carnaval, le vice et la vertu se déguisent mieux que jamais et changent radicalement de nom et d'usage ».

 

Il faut dire que toute la ville est un hymne au sexe de la femme : au fil des rues, il suffit de lever la tête pour observer çà et là, sur les façades des palais ou des églises, en haut des colonnes, des sculptures parfois à la limite de l'obscénité. Tout un langage codé existait pour permettre aux femmes de signaler discrètement leurs envies.

L'éventail apparait en Orient au VIè siècle, en France c'est Catherine de Médicis qui l'introduit et il fait son apparition en Italie au XVIè siècle (au XVIIIè, Venise est devenu un centre de production d'éventails précieux). C'est en 1763 que Goldoni crée à Paris, à la Comédie Italienne, sa pièce initialement écrite en français, L'Éventail. Elle est reprise en italien pour le carnaval de Venise en 1765. Les éventails à baleines, qui s'ouvrent et se ferment à plaisir, furent introduits au XIXè siècle par un gentilhomme nommé David Trevisan et devinrent rapidement objets de luxe pour les dames, qui les voulaient ornés de perles et de pierres précieuses, avec des manches d'ivoire, de tortue et des ornements très fins.

Le langage des éventails était très précis :

  • S'il est fermé et droit : « Vous pouvez agir librement »
  • Ouvert et appuyé sur la poitrine : « Je vous en prie, soyez discret »
  • Tour à tour ouvert et fermé : « Vous êtes cruel »
  • Avec deux compartiments ouverts : « Je vous aime »
  • Avec un angle appuyé sur le front : « Mon mari arrive »
  • Fermé sur les lèvres : « Silence »
  • Agité circulairement : « Attention, on nous espionne »
  • Agité de haut en bas : « Vous serez soumis à ma volonté ».

 

Les "mouches", grains de beauté factices que l'on se mettait sur le visage, faisaient ressortit la blancheur de la peau. Il existait tout un langage : l'emplacement où était posée la mouche avait un sens précis.

Elles portaient toutes des noms : près de l'œil, elle se nomme assassine ou passionnée ; au coin de la bouche, c'est la baiseuse ; sous la lèvre, elle devient friponne ou coquette ; sur le nez, effrontée ou gaillarde ; sur le front, la majestueuse ; sur la joue, c'est la galante ; sur une ride, dans le creux du sourire, elle est enjouée ; sur la poitrine, c'est la généreuse.

 

Il a écrit plus de huit cent poèmes mais on ne parle jamais de lui. Parce qu’il écrit des poèmes érotico-porno ? Mais, c’est un des genres qui fait vendre le plus ! Ce qui est certain c’est qu’il n’a pas de tenue dans le domaine du tenu. Parmi les centaines de sonnets il est très difficile, par exemple, d’en trouver un où le mot « mona » (con) ou un synonyme (Bartolini en répertorie vingt-sept) ne revienne pas plusieurs fois ; il est très rare que « cazzo » (bitte) ne se pose pas à côté de la « mona » à tout bout de vers et que le foutre ne se répande pas dans tous les méats verbaux. Et pourtant c’est bien cette répétition, cette multiplication qui en fait, comme on dit, une œuvre. N’importe qui peut écrire un hymne au con, mais pour en faire des centaines sans tomber dans des répétitions rasantes, il faut avoir des couilles sans être un couillon.

Giorgio Baffo, naquit à Venise en 1694, vécut à Venise, mourut à Venise et chanta les « cons », les vrais, des Vénitiennes en vénitien. Comme écrivit Apollinaire, un de ses rares admirateurs français : « Sans le Baffo, on n’imaginerait pas tout ce que fut la décadence pleine de volupté de la Sérénissime République. » C’est la Venise de Casanova dont la mère fut "amie" du Baffo, la Venise de Goldoni, des cafés ouverts jusqu’à trois heures de la nuit, des masques, des aristocrates qui mariaient des prostituées, des prostituées qui jouaient aux intellectuelles et des inquisiteurs qui râlaient sans pouvoir trop censurer. La Venise qui envoyait ses intellectuels à Paris comme celle du XXè siècle recevra les écrivains décadents du monde entier. Dans cette Venise, Baffo bâtit une « philosophie » sur le sexe ou, pour le dire de manière moins prétentieuse, une « philosophie de vie » entourée du sexe : « Ont beau dire les gros philosophes Que le bonheur est dans la vertu (…) Moi je crie sur mes deux pattes (..) Que le bonheur est dans la chatte ». 

Cette philosophie « conienne » ne pouvait pas ne pas se heurter aux bigots, aux tartuffes et à toute espèce d’inquisiteurs qui s’efforçaient, parfois avec succès, d’empester l’eau des canaux. Lui aussi cherchait Dieu, mais contrairement aux curaillons et à leurs patrons il ne le trouvait ni dans l’hostie, ni dans les fleurs, ni dans les nuages, ni dans l’âme, ni dans le pauvres, ni dans les saints. Il le trouvait « seulement dans l’éjaculation ». Aujourd’hui, pendant la période du carnaval, un concours de poésie érotique est organisé "en l'honneur de Baffo".

 

 

On peut tout faire à Venise, mais rien ne doit paraître. Les Vénitiennes étaient des femmes libérées avant l’heure mais, derrière ce libertinage sans frontière, émerge une véritable entreprise du sexe à caractère moderne. La ville avait industrialisé ce que l’on appelle pudiquement le plus vieux métier du monde.

Cité de marchands habitués aux livres de comptes, tout est noté et conservé… Aux archives d’état de la ville, l’histoire de Venise et des femmes se précise. Dès 1232, la loi autorise la prostitution. Puis le Sénat établit que toutes les prostituées sont libres d’exercer, à condition qu’elles restent à l’intérieur d’une zone bien délimitée protégée par des gardes. Elles doivent verser une somme fixe pour la location des locaux et pour le salaire de la gardienne. Un traité intitulé « Les tarifs des putains de Venise » étudie nommément les principales beautés vénales de la ville, avec réflexions sur leurs techniques, commentaires et appréciations détaillés, destinés à mettre au parfum les futurs clients.

Dans la deuxième moitié du XVIè siècle, vers 1570, est publié à Venise « Le Catalogue de toutes les principales et plus honorées courtisanes de Venise ». Y est dressée, par ordre alphabétique, la liste de 210 courtisanes. À côté de leur nom, on indique où les trouver, le nom de leur entremetteuse, souvent leur mère, et leur tarif. On le distribue aux étrangers pendant la période du Carnaval, le but premier étant sans doute celui de divertir. Un observateur note, amusé, que pour les avoir toutes il faut débourser 1200 écus.

Quelques détails méritent une attention particulière : Anzola Vedova -n°27- travaille sans entremetteuse et parce qu'un peu vieille, ne demande qu'un écu ; à côté du nom de Chiaretta Padovana -n°55- on peut lire qu'il faut frapper à sa porte et discuter le prix avec sa mère ; Isabella -n° 122- est la seule pour laquelle il n'est pas indiqué de prix, mais il est précisé qu'avec elle on ne marchande pas, étant donné qu'elle est bien faite ; à côté du nom de Veronica Franco -n°204- on mentionne la somme de deux écus. Il paraît bien étrange qu'une femme d'une telle beauté, sensible, la plus renommée des courtisanes, se donne pour si peu. Il s'agit peut-être d'une erreur de transcription. A moins qu'avec une telle indication, on ait voulu l'offenser. Enfin, il est possible aussi que Veronica, dans l'exercice de son métier de femme publique n'ait pas été aussi avide d'argent que la plupart de ses égales.

 

BOB DAVIS (professeur sur la Renaissance italienne) : Aujourd’hui, cela ressemble à un quartier banal de la ville, mais c’était autrefois le cœur du quartier aux lanternes rouges. C’est ici que les prostituées étaient envoyées par le gouvernement au Moyen-âge qui voulait contrôler ce qui était considéré comme un vice nécessaire. Ces dames racolaient ici en exposant leurs charmes aux touristes de passage depuis le pont ou depuis les fenêtres. Aussi ce pont a-t-il hérité de ce nom, le « ponte de le tette », ou le pont des tétons. Avec le XVIIè siècle, il devint si fréquenté, avec 10 000 prostitués à chaque saison de Carnaval, qu’elles commencèrent à descendre jusqu’à la place San Marco ou au Rialto, espace réservé aux touristes. Le gouvernement a essayé de contrôler cet envahissement, mais il ne pouvait pas réellement le faire dans la mesure où il percevait tellement d’argent grâce aux taxes que payaient les prostituées qu’il en était en fait dépendant.

 

De mystérieux rapports de police éclairent cette face cachée de la ville : « Pour obéir aux Vénérés Commandements, je vous rapporte que la nuit dernière, des filles de joie ont envahi la place Saint Marc et notamment les arcades des Procuraties où j’ai trouvé plus de femmes couchées que debout. Les irrégulières sont partout et les courtiers d’amour s’en vont offrir Madame la Comtesse ou Madame la Chevalière à tout venant, de sorte qu’il arrive quelques fois à un mari de s’entendre proposer son épouse. Au-delà de l'abus que je vous dénonce, je me dois de vous faire observer que demain est Jeudi Gras, et que l'explosion de la joie est plus forte que les autres jours de l'année. Vous croirez sans doute convenable d'augmenter le nombre de vos indicateurs, de les multiplier non seulement pendant le jour mais encore pendant la nuit ».

 

 

La ville semble s’accommoder des débordements de Carnaval, tant qu’ils ne nuisent pas à la venue du riche voyageur. Et pour l’attirer, elle va développer un nouveau pôle d’attraction. Elle est la première à institutionnaliser une autre activité du Carnaval : le jeu de hasard.

 

BOB DAVIS (professeur sur la Renaissance italienne) : Ouvert en 1638, le Ridotto, ou Maison de Jeux Publique, fut la première de ce type à Venise. Elle est le symbole de la volonté d’état de tirer des profits de la passion du jeu des étrangers. Ici, vous pouvez trouver tous les éléments de la grande vie du XVIIIè siècle : de la table de jeux haut de gamme à la rencontre avec d’ensorcelantes nobles Vénitiennes déguisées.

Voyageur 2 : « Le ridotto est un lieu à la fois joli et étrange, où personne n’a l’audace d’entrer sans masque. On y croise une foule d’anonymes qui ne s’adressent la parole que s’ils se reconnaissent. Aussi, on parle rarement et on ne se découvre le visage sous aucun prétexte. Quelques cierges suffisent à éclairer la pièce dans laquelle les tables de jeux sont étroitement gardées et où l’argent en abondance est gagné et perdu ».

 

DANIEL FABRE (anthropologue) : Il y a là un aspect du carnaval de Venise qui là encore une fois amplifie, hyperbolise, des aspects généraux du carnaval. On a pour le XVIIIè siècle de magnifiques évocations des tables de jeu vénitiennes où la tromperie, l’astuce et le trucage vont avec le masque : le masque n’est plus simplement une façon de déguiser l’identité mais il est aussi une manière de tromper le pigeon et de se jouer de la naïveté du gogo et là on voit le carnaval basculer vers les bas fonds.

 

Seul le maître de cérémonie, un noble vénitien, est là à visage découvert. Ces descendants des marchands déchus par la diminution du commerce de la Méditerranée,ont trouvé une reconversion rémunératrice dans les jeux… Tous possèdent leurs petites salles, à l’écart de leur palais, mais pas à l’abri du pouvoir vénitien qui taxe cette industrie et empoche plus de 50 000 ducats par ans. La ville de Venise s’éloigne de plus en plus de son image de république respectable.

 

 

Que ses motifs soient légitimes ou non, la ville entretenait une armée d’espions et d’informateurs.

BOB DAVIS (professeur sur la Renaissance italienne) : Après avoir attiré des hordes de touristes, le gouvernement de Venise fut assailli par un double désir : une volonté d’en tirer profit et une paranoïa de les contrôler. Le cœur de ce système était à la prison d’état. De ce morne palais, aux fenêtres barrées de grilles, sortait une armée d’espions qui se répandaient dans toute la ville. Ils écrivaient des rapports sur les étrangers les plus dissipés. Il en résulte une inépuisable source d’informations sur les aventures des touristes pendant les festivités de Carnaval.

DANIEL FABRE (anthropologue) : Le pouvoir civil vénitien a toujours eu un problème avec le carnaval. Le XVIIIè siècle a été le moment où fleurirent à Venise des techniques de surveillance rapprochée particulièrement insidieuses avec toute cette armada d’indicateurs qui passaient leur temps à surveiller leur voisin, leur quartier et qui remettaient surtout des rapports. On sait que Casanova d’ailleurs pendant quelques temps a fait partie de ces indicateurs, de ces indicateurs officiels. Cela signifie que le pouvoir en place était inquiet quant au développement possible des libertés carnavalesques.

 

Certains évêques ont tout essayé pour éradiquer le carnaval. Les sermons de carême étaient des sermons pénitentiels qui désignaient la période de carnaval comme une période de débauche tout à fait scandaleuse. À l’intérieur même de l’église on voit deux politiques, une politique d’inscription du carnaval dans le temps légitime que l’église contrôle, scande et mesure, et une politique d’expulsion du carnaval comme une fête païenne scandaleuse, une fête dont le chrétien doit absolument se défendre.

La recherche du plaisir, le franchissement de l’interdit ont envahi tous les acteurs de la société vénitienne. Les brumes venues de la lagune ne peuvent cacher indéfiniment ces jeux subtils d’équilibre entre Carnaval et Venise. La ville flatte le carnaval populaire et le combat. Elle affiche la recherche permanente du plaisir et entretient pourtant une police omniprésente. Alors, pourquoi combiner ostensiblement raffinement et vulgarité ? La seule loi qui semble diriger en permanence les activités vénitiennes du XVIIIè siècle, est celle du profit… En effet, rien n’existe à Venise de légal ou d’illégal, de moral ou d’immoral qui ne soit lié à l’argent, taxé par la ville et régit par les marchands.

 

La Sérénissime ne régnait plus en maître sur la Méditerranée et n’avait donc plus de source de profits, elle s’en inventa une autre. Et le mythe de Venise s’épanouie avec le XVIIIè siècle.

DANIEL FABRE (anthropologue) : Il est sûr que l’intérêt bien compris des marchands vénitiens a quand même été d’accueillir autant que possible le chaland européen, si possible un chaland riche qui laissait beaucoup d’argent sur les tables de jeu, qui consommait au maximum, et c’est en cela qu’il était très important que l’image de Venise soit associée à l’image de la fête, donc de la dépense sans mesure, de la dépense sans contrôle, et qui évidemment retombait dans l’escarcelle des vénitiens eux mêmes. Venise, de cité puissante créatrice de richesse, redoutée dans tout l’espace méditerranéen était en train de devenir un merveilleux décor, ce merveilleux décor ayant besoin pour exister des spectateurs les plus distingués. Je dirai qu’on a la première préfiguration de la première société de loisir comme elle fut définie bien plus tard et comme elle s’est démocratisée au XXè siècle.

 

Dirigés par l’esprit commercial des marchands, le Doge et le conseil des dix avaient imaginé de réunir les ingrédients qui, universellement attirent l’homme : le jeu, le spectacle et les femmes. Et Venise poussa à l’extrême cette équation… Fait incroyable mais ô combien significatif… En 1789, le Doge meurt alors que le Carnaval bat son plein, et la nouvelle est tenue secrète, « pour qu'aucune goutte de joie ne soit perdue ».

 

 

Venise aurait inventé Las Vegas quatre siècles avant la mafia. Mais comment ce mythe du Carnaval de Venise a-t-il survécu aux aléas de l’histoire ? Avec la Révolution française et les campagnes d’Italie, la République de Venise tombe, et le Carnaval va s’éteindre… Bonaparte ne pouvait laisser derrière lui une ville en rébellion contre l’autorité. Pendant deux siècles, la ville va vivre l’occupation autrichienne, puis être rattachée à l’Italie. Ces périodes, politiquement instables, ne sont pas favorables à un esprit de fête et de liberté. Mais Carnaval avait des ressources insoupçonnées…

Après une longue éclipse provoquée par la chute de la République, le carnaval renaît de ses cendres en 1970, sous l'impulsion de la jeunesse vénitienne, mais avec beaucoup plus de modération. À cette époque, quelques adolescents renouèrent avec la tradition des œufs pourris, qui avait été interdite en 1268. Ce jeu consistait a lancer des œufs remplis d’eau de rose sur les jolies femmes, et à lancer des œufs pourris sur les femmes jugées moins belles.

 

GHERARDO ORTALLI (Professeur d’histoire médiévale) : Dans les années 70, la jeunesse vénitienne renaît avec une envie de s’amuser, de rire, une volonté de porter le masque. Ce fut un fait absolument spontané, sans aucune arrière pensée, sans aucun programme, sans aucune intervention extérieure. C’est de cette façon que les jeunes vénitiens cherchaient à faire la fête durant cette période de Carnaval. C’est comme une marmite qui explose, une marmite de vitalité… une vitalité qu’il y avait alors à Venise. Aujourd’hui elle existe toujours mais de manière plus modérée : comme elle était très forte, pour la contrôler il fallait trouver des soupapes de sécurité.

 

Thérapie du mal de société de la jeunesse soixante-huitarde, Carnaval retrouvait son rôle. Mais Venise sera toujours Venise et la Cité va orchestrer le retour d’un tourisme frénétique. La place San Marco revit les rassemblements populaires en combinant évocation de son passé glorieux et réappropriation des symboles de Carnaval… Et le Vol de l’Ange d’aujourd’hui est fortement inspiré des shows de Broadway. La foule est au rendez-vous pour assister au mariage éternellement renouvelé de Venise avec la Mer. La Sérénissime retrouve ses régates qui, dès l’automne, comme par le passé, annoncent les réjouissances carnavalesques de l’hiver. Les touristes réinvestissent la place San Marco à la recherche de leurs rêves… Il faut être là, mais surtout, il faut que cela se sache !

 

DANIEL FABRE (anthropologue) : Venise a réussi avec la restauration du carnaval, la revitalisation du carnaval, un coup commercial tout à fait formidable qui consiste à vendre une image, l’image d’une cité hors du temps. Le public vient consommer ce qui l’attend, c’est-à-dire la merveilleuse image d’une cité immobile, d’une cité figée dans le temps passé de sa splendeur historique. Tout ceci bien sûr au prix d’un effacement parce que la révolution industrielle elle aussi a eu lieu a Venise et toutes les questions du monde contemporain se posent et se posent même de manière dramatique dans Venise. Mais le carnaval est un moment, un temps où l’on vend un rêve d’une sortie de l’histoire.

 

GHERARDO ORTALLI (Professeur d’histoire médiévale) : Le masque permettait l’évasion la plus absolue que l’on pouvait s’autoriser. Aujourd’hui, pour la plupart d’entre nous, c’est un moyen de se mettre en scène, de se faire voir. De fait, à Venise, une bonne partie des personnes photographie les masques et une bonne partie des masques se promène, récitant leur partition, paradant avec des habits magnifiques pour être vus, pour être regardés et non pas pour se cacher.

 

BOB DAVIS (professeur sur la Renaissance italienne) : Les Vénitiens connurent un grand succès avec leur Carnaval au XVIIIè siècle… comme aujourd’hui. Ils y sont arrivés en supprimant l’aspect chaotique et troublant du carnaval populaire et en donnant aux voyageurs du Grand Tour ce qu’ils voulaient trouver. En résumé : des prostituées, du jeu et des spectacles. Néanmoins, pendant ce processus, quelque chose s’est perdu. Des dizaines de milliers de touristes seront toujours attirés à Venise pour le Carnaval. Mais celle qui fut jadis une ville pleine de vie est devenue une sorte de société musée, où les Vénitiens vivent leur existence sur une scène. C’est une scène où les musiciens continuent de jouer alors que les acteurs ne sont plus là.

 

Que reste-t-il du XVIIIè siècle, que reste-t-il de Carnaval, que reste-t-il de Venise ?

En cette nuit de février, des ombres qui semblent sorties d’un passé révolu envahissent les canaux et les palais. Comme chaque année, ils sont venus de partout pour assouvir leur rêve… Celui qui ne se trouve que dans les contes de fées et chez les marchands d’illusion. Ils sont là, pour revivre la plus mythique des fêtes… Le Carnaval de Venise tel qu’il était au temps de sa splendeur, au XVIIIè siècle. Arlequin et Colombine fidèles à leur rôle, accueillent les visiteurs. Les bals sont le paroxysme de la soirée, mais irrespect de la tradition, les menuets sont accompagnés par des éclairages de discothèque et les standards musicaux trouvent un écho bien étrange dans des palais vénitiens. Néanmoins, cette nuit, c’est le temps de Carnaval.

Quand la fête se prolonge, ce ne sont pas les mélopées de l’Orient parcourues jadis par les caravanes des marchands vénitiens qui résonnent, ce sont d’autres exhibitions moins académiques. Pourtant, elles n’effacent en rien les rêves des touristes venus du monde entier.

Place San-Marco, l'espace semble trop grand pour les masques. On dirait qu'ils s'essoufflent. Quand la nuit est complète, des groupes se font et se défont. Certains s’enlacent autour des orchestres. D'autres, isolés, gesticulent sur place... Chaque année, Carnaval semble se perdre dans la lassitude du temps et s’endormir dans la mémoire des fantasmes du passé. Mais tel le phénix, il renaît de ses cendres et perpétue le mythe. Chaque année, les voyageurs sont là, peut-être pour rencontrer le rêve d’un passé idéalisé, loin d’un quotidien où l’imaginaire et les jeux se font rares. Ainsi, hors du temps, la fête demeure !

 

Histoire du carnaval de Venise XIe-XXIe siècle (contenu non synthétisé ici)

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