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Publié par Collectif des 12 Singes

Momies du Tarim (de -2 000 jusqu’à -200)

Momies du Tarim (de -2 000 jusqu’à -200)

 

Alors que l’on cherchait des informations bibliographiques pour synthétiser sur l’exceptionnelle concentration mégalithique du Causse de Blandas, en surplomb du non moins magnifique Cirque de Navacelles, nous sommes tombés sur un document scientifique d’un éminent archéologue russe qui argumentait sur le fait que les cimetières altaïques de la rivière Qiemu’erqieke (-2 700 à -1 700, dans la province chinoise du Xinjiang) n’avaient de parallèles qu’avec les Ferrières néolithiques du Languedoc-Roussillon.

Même si l’argumentation était très étoffée, cela nous paraissait tout de même pour le moins capilo-tracté (tiré par les cheveux). En poursuivant nos recherches, il nous a été possible de faire le lien avec les momies, blanches plus ou moins métissées, du Tarim, un bassin désertique au milieu de l’Asie centrale.

 

Les sources chinoises décrivent dans le Shan Hai Jing (Livre des monts et des mers ou Classique des montagnes et des mers : recueil du -IVè siècle de données géographiques et de légendes de l’antiquité chinoise, source principale des mythes chinois anciens encore très populaires) l'existence de « personnes de "race" blanche (les Bai) de grande taille, avec des yeux bleus ou verts, des nez longs, des barbes et des cheveux roux ou blonds », qui ont vécu au-delà de leur frontière du Nord-Ouest.

Le Xinjiang était anciennement appelé Turkestan oriental et faisait partie de la Tartarie chinoise. Sa situation géographique en Asie centrale faisant du Turkestan oriental une zone de passage, de nombreuses ethnies y cohabitent, à la suite des diverses vagues de colonisation qui se sont succédées : populations de langues indo-européennes (Tokhariens et Saces, ces derniers étant de langue iranienne) originellement nomades et qui se sont sédentarisées dans cette région, puis populations xiongnu, proto-turques, turques et enfin de langues proto-mongoles. Les dernières recherches archéologiques ont mis au jour de nombreux corps très bien conservés dont la plupart pourraient avoir été ceux de proto-Tokhariens du -IIè millénaire.

Dès le -IVè millénaire, des populations que l'archéologie identifie (généralement via leurs sépultures) comme indo-européennes (et dont les descendants ou successeurs parleront effectivement des langues indo-européennes à la période historique) sont implantées en Asie centrale, en Sibérie méridionale et en Mongolie occidentale, soit au Nord, à l'Est et à l'Ouest du bassin du Tarim. Parmi eux les proto-indiens, les proto-iraniens (ces deux groupes étant à l'origine étroitement apparentés), mais probablement aussi d'autres populations, ancêtres possibles des Tokhariens (ou Agni-Kuči/Arśi-Kuči). La culture d'Afanasievo, tenue pour indo-européenne (émanation de celle des Kourganes de Russie) mais sans liens linguistiques plus précis, est installée dès -3 500 en Sibérie méridionale (au Nord-Est du Tarim), et jusqu'en Mongolie occidentale. La culture d'Andronovo, probablement proto-iranienne, domine les régions à l'Est et au Nord du Tarim dès la fin du -IIIè millénaire, soit environ à l'époque des premières momies du Tarim. Les analyses génétiques des restes de ces populations d'Asie centrale datant de l'Âge du Bronze et de l'Âge du Fer confirment d'ailleurs que la plupart des séquences ADN extraites appartiennent à des haplogroupes d'ADNmt européens ou de l'Ouest eurasien (R1a, caractéristique de l'Eurasie occidentale, plus spécifiquement de l'Europe centrale et orientale, de l'Asie centrale et de la vallée de l'Indus).

 

Le bassin du Tarim est le plus grand bassin fluvial endoréique (l'écoulement des eaux, superficielles ou non, n'atteint pas la mer et se perd dans les dépressions fermées : toute pluie ou autre forme de précipitation qui y tombe ne peut le quitter qu'en s'évaporant, ce qui fait qu’une grande partie du bassin est occupée par le désert du Taklamakan) au monde avec plus de 900 000 km2. Entouré par plusieurs chaînes de montagnes, Tian Shan au Nord, la chaîne du Pamir à l'Ouest et les Kunlun au Sud, il se trouve dans la région autonome de Xinjiang, dans la partie la plus occidentale de la Chine.

Les momies bien conservées du bassin du Tarim avaient des caractéristiques caucasoïdes, souvent avec des cheveux roux ou blonds, et datent du -IIè millénaire (de -2 000 jusqu’à -200). 500 tombes ont été ouvertes dans tout le bassin du Tarim (principalement dans les régions de Hami, Loulan, Lob/Lop Nor/Nur - « Vieux Lac », le reste d'une antique "mer" intracontinentale, dite Si-Haï par les Chinois, « Mer de l'Ouest », vaste marécage, oscillant en fonction des saisons, et progressivement réduit durant les temps historiques - ou Cherchen/Chärchän, au pied de la bordure montagneuse de cette « Mer de la mort »), contenant plusieurs centaines de cadavres naturellement desséchés et momifiés. On a retrouvé dans les tombes les plus anciennes des traces de bronze, à une époque (début du -IIè millénaire) où cette métallurgie n'était pas connue en Chine. Les momies portaient encore des tuniques, des pantalons, des bottes, des bas et des chapeaux : ce sont les premières liées à la laine, de moutons et de chèvres, dans tout le Tarim et même le Xinjiang. Le type de textile utilisé, assez sophistiqué (les textiles de Cherchen indiquent un degré élevé de compétence dans le tri et la filature de fibres, tout comme la présence de cachemire montre un élevage très sophistiqué de chèvres utilisées pour leur toison), était proche du tissage européen, du moins en se fondant sur des similitudes avec des fragments de textiles trouvés dans les mines de sel en Autriche (modèle de tissage en sergé diagonal indiquant l'utilisation d'un métier à tisser), et datant de la culture de Hallstatt (vers -1 200). La ressemblance des techniques de tissage est tenue pour un héritage ancien, conservé de façon indépendante aux deux extrémités de l'aire de peuplement indo-européenne par le peuple des momies et les Celtes.

Bien qu'il n'y ait pas de preuve définitive, il y a par contre quelque consistance dans l'idée que les Arśi-Kuči (le peuple des momies) soient issus de la culture sibérienne d'Afanasievo, et qu’ils s’installèrent dans la région du Tarim (territoire très aride qui semble avoir été à peu près vide avant leur arrivée) bien avant que ne commence l'expansion vers l'Asie, en provenance des mêmes régions européennes, des locuteurs des langues indo-iraniennes (notamment la culture d’Andronovo). Ainsi, on peut rapprocher les tombes de Qäwrighul/Gumugou (nécropole de plus de 40 tombes à 70 km de Loulan, au Nord-Est du Tarim) de celles d'Afanasevo.

Une population aux origines diverses (Est et Ouest de l'Eurasie) a vécu dans le bassin du Tarim depuis le début de l'Âge du Bronze. Les lignées maternelles étaient principalement est-asiatiques (haplogroupe C sibérien, avec un peu de H levantin et de K kurde), tandis que les lignées paternelles étaient toutes d'Eurasie occidentale (haplotype R1a1a, ukrainien et polonais) : la zone géographique où ce mélange de populations a eu lieu était probablement la Sibérie méridionale (la zone au Nord de l'Asie centrale). On peut déduire des résultats archéologiques et génétiques que des populations d'apparence européenne seraient arrivées dans la région du bassin du Tarim vers -3 000 par le biais de la chaîne du Pamir (massif de haute montagne centré sur l'Est du Tadjikistan avec des prolongements en Afghanistan, en Chine et au Kirghizistan), donnant vers -2 000 les premières des momies [trouvées à Qäwrighul et exclusivement caucasoïdes ou europoïdes, d'un type physique proche des populations de l’Âge du Bronze du Sud de la Sibérie, du Kazakhstan, de l’Asie centrale et de la Basse-Volga (entre Astrakhan et Volgograd/Stalingrad) à la Caspienne]. Par la suite, des migrants asiatiques seraient arrivés dans la partie orientale du bassin du Tarim vers -1 100 (le cimetière d’Yanbulaq contenait 29 momies qui datent de -1 100 à -500, dont 21 mongoloïdes - premières momies mongoloïdes trouvées dans le bassin du Tarim - et huit du même type physique europoïde trouvé à Qäwrighul, mais avec plus d’affinités avec le type dit d'Andronovo, représentant l'apport scythique). Ainsi, les phénotypes n'étaient pas uniformes. Certains restes humains sont rattachés au type méditerranéen ou à ses diverses variantes indo-afghane, méditerranéenne orientale. Les méditerranéens sont typiquement de taille moyenne, avec une ossature souvent légère, dolichocéphales, avec un visage étroit aux traits fins et un nez bien prononcé. Les yeux et les cheveux sont le plus souvent foncés. Ces types méditerranéens sont bien attestés dès les débuts des cultures nomades dans les steppes asiatiques (vers -800), plus tard ils sont fréquents dans tout le Sud de l'Asie Centrale. Mais d'autres crânes provenant de tombes d'Asie centrale relèvent d'un type différent, brachycéphale, à visage plus large, dit du Pamir-Ferghâna, dont les affinités sont discutées. Un troisième type europoïde connu en Asie centrale, Sibérie et Turkestan oriental, depuis l'Âge du Bronze est appelé proto-europoïde : modérément dolichocéphale avec un visage haut et large, de haute taille, à charpente osseuse robuste (trouvé notamment à Oulaangom en Mongolie et pour l’Âge du Fer à Pazyryk - vallée en fédération de Russie, dans les Monts Altaï en Sibérie -, dans la zone de la culture Qiemu’erqieke), il a été attribué aux Indo-Européens originels.

Il est à noter que la plaine aux pieds de l’Altaï, donc au Sud de la Sibérie méridionale, ouvre autant sur le bassin du Tarim et la Chine au Sud que sur la Russie au Nord, et qu’elle permet de passer de l’Ouest de l’Asie centrale à son Est sans passer par la haute chaîne montagneuse du Pamir et en contournant le désert du Taklamakan par le Nord. La culture supposée indo-européenne la plus ancienne connue près du Tarim (en l'occurrence en Sibérie méridionale) étant la culture d'Afanasievo, il est nettement envisageable que les populations du Tarim en soient issues.

 

 

La culture matérielle du peuple des momies, pointant nettement vers l'Ouest de l'Eurasie (utilisation du cheval, de la roue, du bronze, de techniques de tissage européennes), leur apparentement génétique (pointant en partie vers l'Europe), la présence de peuples indo-européens vivant dès -3 500 un peu à l'Ouest et un peu au Nord sont d'autres indices qui ont également privilégié l'idée que les momies du Tarim représentaient un des groupes connus les plus orientaux et les plus anciens de migrants indo-européens venus de l'Ouest (avec les cultures d'Andronovo et d'Afanasievo, plus au Nord).

Il est plausible que le peuple des momies soit l'ancêtre de la civilisation tokharienne, une culture indo-européenne ayant existé dans le bassin du Tarim du -Ier millénaire jusqu'au VIIIè siècle. En effet, les traits physiques et les vêtements des momies rappellent ceux des princes Arśi et Kuči figurés dans les grottes bouddhistes de Qyzyl et de Qumtura près de Kuča quelques siècles plus tard.

Au -Ier millénaire, le bassin du Tarim était habité par des peuples parlant des langues indo-européennes : à Kachgar, Yarkand, Hotan, Aksou, il s'agissait de langues iraniennes ; plus à l'Est, à Kucha et à Karachahr, on parlait les langues tokhariennes. La langue tokharienne (ou Agni-Kuči, ou Arśi-Kuči, pour utiliser leurs autoethnonymes, sachant que la capitale des Kuči, Kucâ, existe encore sous ce nom, Kucha) donne quelques indications sur le passé de ce peuple. Alors qu’on note l’arrivée des langues indo-européennes en Europe avec une divergence depuis le foyer originel entre -6 000 et -4 000, le tokharien s'est séparée si tôt des autres Indo-Européens qu'il faut songer à la première moitié du -IVè millénaire. Les Arśi-Kuči, après avoir quitté le groupe initial dont ils faisaient partie (avec les Germains, Italo-Celtiques, Macro-Baltes), ont voisiné avec les ancêtres des Anatoliens, comme le prouve tout un vocabulaire commun (ils constituent une famille, rameau de la famille indo-européenne, formée des Balto-Slaves, des Germains et des Tokhariens ; or, les types physiques où s'observe la dépigmentation sont précisément fréquents particulièrement parmi les locuteurs des langues germaniques et balto-slaves, qu’on peut lier avec la population d'Afanasievo, culture qui est une émanation de celle des Kourganes de Russie). Puis ils ont voisiné, et même cohabité, avec les ancêtres des Grecs, comme le révèle l'abondance et la précision des isoglosses (aires géographiques d'un trait dialectal) qui unissent ces langues (en particulier, il y existe un mot, d'origine non indo-européenne, pour le « roi »). L'ancienneté de la présence des langues Agni-Kuči dans la région du Tarim est également attestée par le fait qu’elles n'ont que peu été influencées par les langues iraniennes. Or, la culture d'Andronovo qui, depuis la fin du -IIIè millénaire, couvre toute une partie de la Sibérie du Sud-Ouest et de l'Asie centrale, est très vraisemblablement la culture-mère des peuples de langue iranienne : si les ancêtres des Agni-Kuči avaient "continuellement" vécu sur le trajet qui mène des steppes européennes à la Chine, ils auraient littéralement baigné dans un environnement iranien et cela se noterait dans leur langue bien davantage que ce n'est le cas. Dès lors, il y a deux possibilités : un détour hors l'Asie Centrale, ou une migration longtemps avant que les locuteurs des langues iraniennes ne prennent le même chemin. Toujours est-il que les Tokhariens étaient depuis longtemps sédentarisés dans le Tarim. On sait même qu’ils étaient des guerriers, portant avec aisance des armes dans leur costume d'apparat (généralement un court poignard), ou une longue épée pour certains, ainsi que des armures dans les conditions de joutes et de batailles. En fait, avec les Tochari à l'Est, vers le Kan-Su, avant l'attaque des Hiung-Nu (confédération de peuples nomades turcs vivant en Mongolie, en Transbaïkalie et en Chine du Nord), et avec les Phrunoi à l'entrée d'une des routes à travers le Pamir, tout se passe comme si le Sin-Kiang/Xinjiang avait été "sanctuarisé" pendant de longs siècles par les Arśi-Kuči et leurs alliés (sinon parents...).

 

La plus ancienne mention occidentale des Arśi-Kuči, à savoir la description par Hérodote du peuple des Argippaioi, les décrit comme suit : « Aucun humain ne les offense, car on les tient pour sacrés ; et ils ne possèdent aucune arme de guerre ; ce sont eux qui tranchent les différends de leurs voisins ; et quiconque, chassé de son pays, s'est réfugié chez eux, est à l'abri de toute offense » (mais ce qui est dit d'une tribu entière, si ce n'est pure imagination, ne devait être vrai que d'une caste ou de personnages isolés). De fait, les mots d'Hérodote sur les Argippaioi évoquent très précisément certaines pratiques et institutions indo-européennes : l'existence d'une caste religieuse tenue pour sacrée (les druides, les brahmanes, ont, chacun en leur domaine, le monopole des sacrifices), qui ne participe pas aux activités guerrières, qui est arbitre en cas de conflit ; et l'existence de sanctuaires bénéficiant du droit d'asile est une donnée juridico-religieuse parfaitement attestée en domaine indo-européen. D'autre part, aux Argippaioi, qui sont certainement les Arśi, Hérodote attribue ce trait curieux, qu'on tiendrait facilement pour légendaire : « Chacun habite sous un arbre, pendant l'hiver, en enveloppant l'arbre d'une couverture de feutre de couleur blanche, pendant l'été sans couverture » (l'historien mentionne peu après le droit d'asile qu'offre leur pays). Si l'on reconnaît en la description que fait Hérodote de ce peuple, non pas celle de toute une population, mais celle d'un groupe spécialisé de prêtres, la comparaison s'impose avec les données germaniques : chaque sanctuaire des anciens Germains était une enceinte sacrée, pas nécessairement bâtie, mais en tout cas garnie d'un arbre (image de l'arbre cosmique Yggdrasil), et occupée par un prêtre (en vieux-norrois godhi), enceinte formant asile pour tout réfugié. Ainsi, ces comparaisons donnent à voir qu'Hérodote fournit d'authentiques renseignements sur la religion des Arśi-Kuči avant leur conversion au bouddhisme. Finalement, par rapport aux momies du Tarim, il y a ressemblance, à la fois quant aux traits physiques et quant aux costumes, entre ces corps, les Arśi et Kuči figurés dans les grottes bouddhistes de Qyzyl et de Qumtura près de Kucâ, les princes Kušan représentés au Ier siècle à Khalchayan (entre Dušanbe et Samarkande) et les Européens nordiques mille ans plus tard, au Moyen-Âge.

Strabon dit que les Sères étaient une « race pleine de justice, très connue pour leurs échanges commerciaux, qui se font hors de leur présence après qu'ils ont laissé leurs marchandises dans un lieu isolé ». Le motif de l'échange silencieux est aussi un motif traditionnel des indo-européens, depuis Hérodote, qui ne l'appliquait toutefois pas au même peuple. On douterait qu'il ait correspondu à une réalité, dans cette partie du monde, et de plus sur la Route de la Soie, mais comme nous le dit Pline, « Les Sères sont policés, mais, semblables eux-mêmes tout à fait aux animaux sauvages, ils fuient la société des autres hommes et attendent que le commerce vienne à eux ». Pline l'Ancien (chap. XXIV, Taprobane) rapporte une curieuse description des Sères des territoires du Nord-Ouest de la Chine par une ambassade de Taprobane (Ceylan) à l'empereur Claude, disant qu'ils « dépassaient la taille ordinaire, ils avaient les cheveux rouges, les yeux bleus, la voix horrible et ne parlaient pas aux étrangers. Le reste des informations concordait avec celles de nos marchands : les marchandises étaient déposées sur la rive opposée du fleuve à côté de ce qu'ils avaient à vendre et ils les emportaient si l'échange leur convenait », ce qui suggère qu'ils pouvaient faire allusion aux anciennes populations caucasienne du bassin du Tarim (les analyses génétiques estiment à 40% leur contribution aux populations actuelles de cette région). Il s’agissait bien sûr d’Européens, et plus nordiques que méditerranéens. Toutefois, dans des peintures bien conservées dans les sanctuaires de Qyzyl, au Nord-Ouest de Kucâ, les cheveux des hommes sont d'un roux flamboyant, sans doute par l'effet d'une teinture au henné, une coutume encore pratiquée de nos jours par certaines populations du Pakistan et de l'Afghanistan (mais les yeux bleus, eux, ne peuvent caractériser une population qu'originaire de l'Europe du Nord, où ils sont généralement associés à des cheveux clairs, ces dépigmentations étant liées) : en fait, la description que les Indiens de Pline ont fait des Sères rappelle trait pour trait celle que Tacite fait des Germains [« yeux farouches et bleus, cheveux d'un blond ardent (textuellement, « rouges », rutilae), grands corps »], ces mêmes hommes se décolorant parfois les cheveux et les colorant en rouge, avant le combat, avec une substance dont le nom, emprunté par le latin (sapo), est à l'origine de notre « savon » (il y a identité entre cette pratique et celle des Sères, si ce n'est que ces derniers ont, sans doute, remplacé le sapo par le henné : les Sères tressaient leurs cheveux, et restaient à la maison parés, parfumés, pour plaire à leurs femmes, celles-ci par contre coupaient leurs cheveux et faisaient tous les travaux des champs). On signalait les ressemblances entre Sères/Argippaioi/Arśi-Kuči et Germains, et ce que Tacite dit de la "division du travail" chez eux ressemble beaucoup à ce que l'évêque de Chypre Épiphane a rapporté des Sères : « Quand ils ne préparent pas la guerre, ils ne passent pas beaucoup de temps à la chasse, davantage à ne rien faire, s'adonnant à dormir et à manger, les plus braves, les plus courageux restant inoccupés, le soin de la maison, des pénates et des champs abandonnés aux femmes, aux vieillards, aux plus faibles de la famille ; eux-mêmes restent engourdis, par une merveilleuse contrariété naturelle, qui fait aux mêmes hommes aimer à ce point le désœuvrement et haïr le repos ». Si les renseignements d'Épiphane sont contemporains de son époque, il faut en conclure que les Arśi-Kuči du IVè siècle gardaient une culture très proche de celle des Germains, qu'ils avaient pourtant quittés deux mille, deux mille cinq cents ou trois mille ans auparavant. Enfin, comme chez les Germains, Bardesane, cité par Eusèbe (Préparation évangélique) indique que la loi des Sères défend meurtre, prostitution, vol et adoration des images. Ceci est confirmé par Tacite, qui dit que « Les vices là-bas ne font rire personne, et corrompre et être corrompu ne sont pas à la mode. Là-bas, une bonne moralité est plus efficiente qu'ailleurs de bonnes lois » (même si « Boire des journées et des nuits entières n'est une honte pour personne. L'ivresse produit des querelles fréquentes, qui se bornent rarement aux injures ; presque toujours elles finissent par des blessures et des meurtres »).

Les Sères (identifiés dans les livres sacrés des hindous comme les « Caka, Tukhara, et Kanka », « célèbres par la laine de leurs forêts dixit Pline) habitaient la Serica des Grecs (« de soie » ou « pays d’où vient la soie », même s’ils n’étaient en fait, à cette date en tout cas, que des intermédiaires, entre les vrais fabricants - les Chinois - et les Occidentaux). Il s’agissait d’une confédération lâche de Tokhariens, qui commerçaient avec les Indiens, les Chinois et, à travers les Parthes et les Perses sassanides plus tard, les Romains. Comme Ptolémée la décrit, la Serica était bordée au Nord par la Annibi et les Auxacii Montes, identifiés comme les montagnes de l'Altaï, les Montes Asmiraei étaient la chaîne Da-Uri tandis que les Cassi Montes sont soupçonnés être les montagnes du désert de Gobi. Strabon dit que « le pays des Sères est compris entre deux grandes chaînes de montagnes, le Tabis et le Taurus », soit l'immense chaîne des Tien Chan, « Montagnes du Ciel », qui encadrent la dépression du Taurus au Nord, tandis que les montagnes dont le Taurus fait partie - Pamir, Tibet et sa limite septentrionale les monts Kuen-Lun, Karakoram, Himalaya - forment sa limite méridionale. Les Indiens sont au Sud de cette montagne, les Sères occupent la dépression intermédiaire, les Scythes sont au Nord de la chaîne du Tabis, donc vers l'actuelle Dzoungarie. Les Sères occupaient donc l'actuel Xinjiang (grand comme à peu près trois fois la France), leur pays étant entouré de plusieurs chaînes de montagnes (les Kuen-Lun, les Karakoram/Karakorum - massif montagneux se trouvant dans la région montagneuse du Gilgit-Baltistan, au Nord du Pakistan -, le Pamir, les Tien Chan), lesquelles s'ouvrent vers l'Inde au Sud (par une seule piste), sur des pays de langues iraniennes à l'Ouest et au Nord vers le Tibet et la Chine. Ptolémée nomma Bautisos le principal cours d’eau des Sères, identifié comme étant le fleuve Jaune (les autres étant dans la dépression du Tarim : le Psitharas/Aspithras, le Kašgar ; le Cambari, le Tarim, appelé dans son cours supérieur, entre autres, Kum Arik ; le Lanos, le Yarkand). La capitale de la Sérique, Arśa/Sera, carrefour du commerce en Asie ancienne, était Kashgar/Kashi (à l’extrémité Nord-Ouest du bassin du Tarim : Hérodote connaissait le nom des habitants de cette ville sous la forme Argippaioi), située sur la branche de la Route de la Soie qui contournait le désert du Taklamakan par le Nord du bassin du Tarim. Il est certain que les Tokhariens ont tiré des bénéfices du commerce qui s’y déroulait, mais ils jouissaient aussi de la générosité de leur terre. Les Anciens décrivent justement le climat agréable de la Serica et sa plénitude en ressources naturelles (fer, fourrures et peaux, et pierres précieuses). Au sujet du royaume de Koutcha, le célèbre moine chinois Xuanzang, parti en Inde durant l'été 629, a écrit : « Le sol est favorable au millet rouge et au froment. Il produit, en outre, du riz de l'espèce appelée gengtao, des raisins, des grenades et une grande quantité de poires, de prunes, de pêches et d'amandes. On y trouve des mines d'or, de cuivre, d’argent, de fer, de plomb et d'étain ». Un autre voyageur chinois, Zhimeng, a raconté que dans la ville de Koutcha les salles du palais royal étaient « grandes et imposantes et enrichies de langgan (une variété de jade rouge, que les populations du bassin du Tarim livraient aux Chinois dès l'Antiquité), d'or et de jade ». De toutes ces resplendissantes cités, il ne reste absolument plus rien : bien plus que le déclin de la route de la soie, c'est l'épuisement des ressources naturelles qui a entraîné le déclin du bassin du Tarim.

Issedon, la capitale du « grand peuple » des Issedones (Ptolémée), aurait été située dans les montagnes de l'Altaï (ils vivaient vers le Gansu - longue province étroite, coincée entre le plateau de Mongolie au Nord et les contreforts du plateau Tibétain au Sud, épousant le tracé principal de l'ancienne Route de la Soie -, ou, au-delà, la Mongolie). Les Issedones étaient les Yuezhi/Yueh-Cih des Chinois (« lignée de la Lune », installée dans l'Est de l'Asie centrale), assimilés aux Tokharoi/Tochari des Occidentaux. En fait, les Yue-Tche étaient un peuple nomade dominant des cultivateurs sédentaires, les Tochari : ceux-ci, installés depuis très longtemps dans le Gansu, au voisinage des Arśi et Kuči du Tarim, auraient été soumis par une population de langue scythe (les Yueh-Cih avaient adopté, parvenus en Iran, une langue iranienne, le bactrien moyen-iranien).

Documentaire diffusé sur Arte en 2013

Bronze Age Languages of the Tarim Basin

Les Sères sont les soi-disant "Tokhariens", c'est-à-dire les authentiques Arśi-Kuči

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Maxence 24/04/2014 18:10

Documenté et passionnant.
Une réponse parfaite aux questions que j'ai pu me poser, après avoir visionné Arte.
Merci.

Collectif des 12 Singes 04/05/2014 19:37

MERCI Maxence pour ce très sympathique commentaire. Un peu dans la même ligne, on vient juste de finir une synthèse sur le svastika en Asie (Chine) et aux Amériques, avant de finaliser sur sa présence au Néolithique (donc bien avant les Indo-Européens) en Europe danubienne et en Orient (Mésopotamie, Iran, Inde) : http://atraverslesages.over-blog.com/2014/05/le-svastika-en-asie-et-aux-ameriques-3.html