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Présentation du Collectif des 12 Singes

 

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Publié par Collectif des 12 Singes

Le combat de Carnaval et de Carême, Pieter Brueghel l'Ancien (1559) {analyse du tableau dans http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1983_num_38_1_411039}

Le combat de Carnaval et de Carême, Pieter Brueghel l'Ancien (1559) {analyse du tableau dans http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1983_num_38_1_411039}

 

Alors que la Fête des Fous était fortement circonscrite aux villes à cathédrale ou collégiale, qu’elle était étroitement délimitée au Moyen Âge classique et qui plus était l’apanage des strates cléricales inférieures, le Carnaval allait se développer partout, par et pour tous. Le carnaval est, avant tout, une fête populaire, celle-ci se définissant comme un moment de réjouissance collective, sacré ou profane, à forte intensité émotionnelle, séquence importante de la vie privée, collective, publique, entrepreneuriale, marquant la mémoire personnelle ou collective. Les fêtes, qui ont une fonction d’expression et de défoulement, de dérèglement momentané et délibéré de l’ordre social, renforcent la cohérence et l’identité du groupe. Au Moyen Age, les fêtes du carnaval étaient le plus souvent de vraies orgies : les déguisements d’un sexe en un autre, et même les travestissements de l’Homme en bête, donnaient lieu à des scènes et à des épisodes déplorables pour la morale, ce qui explique que l’église tonna pendant plusieurs siècles contre ces désordres. Le carnaval, héritage des Saturnales et Lupercales romaines, des Bacchanales et fêtes dionysiaques grecques, de la Fête des Fous ou de l'Âne médiévale, a toujours été jugé scandaleux de par ses travestissements et excès de tous genres, mais il n´en a pas toujours été ainsi dans le monde antique. Ce n’est que sa dégénération qui obtient comme résultat d’être interdit maintes fois dans l’Histoire. Alors que les Pères de l’église affirmaient que le jeu ou le divertissement devait être limité afin d’éviter tout excès, durant de nombreux siècles l’église ne vit pas d’un bon œil toutes ces activités ludiques et s’employa activement à les faire disparaître ou du moins les interdire sévèrement, estimant qu’elles représentaient une porte ouverte à la passion, la violence, l’inhumanité, à tout désordre potentiel.

Mais les Hommes ont toujours eu besoin de se défouler, de briser régulièrement l'ordre quotidien. Ainsi, le Carnaval n'est qu'une expression récente, liée au christianisme, de pratiques beaucoup plus anciennes. Toutes les civilisations antiques avaient des fêtes orgiaques ritualisant le rythme des saisons et renversant les hiérarchies sociales. Les masques y étaient présents, représentant des esprits païens que l'église combattra avant de les convertir en saints ou en anges. Ainsi, l'église a détourné les anciennes fêtes rituelles pour leur donner des significations chrétiennes.

Malgré ses critiques et ses condamnations constantes, l'église catholique ne parvint pas à réprimer le caractère païen et libertin du carnaval qui connut une forte expansion au Moyen Âge, gagnant de très nombreuses cités en Italie, en France, en Allemagne, en Flandre, aux Pays-Bas et en Espagne. Comme toute fête au sens plein du terme, le Carnaval est la négation du quotidien. Symbole même de la fête populaire, il instaure un temps pendant lequel il est possible de s’affranchir des règles et des contraintes du quotidien. Ainsi, il permet d’outrepasser les règles morales et sociales. Grâce aux déguisements, aux masques, chacun peut oublier pour un temps la misère, la maladie, la souffrance. Chacun peut changer de condition : les hommes se déguisent en femmes, les enfants s’octroient des droits d’adultes. La réserve qui régit habituellement les rapports sociaux disparaît. Le masque de l’hypocrisie tombe : place à la satire et à l’humour.

 

Les clercs étaient, au Moyen Âge, les garants du calendrier festif : ils y disposaient donc les fêtes religieuses. L’église catholique s’efforça ainsi de conquérir certains éléments des fêtes et cultes païens pour les assimiler à son calendrier. Fête d’origine païenne, le carnaval fut donc étroitement encadré par l’église qui l’inscrit dans le calendrier liturgique et en fixe la durée : du lendemain de l’Épiphanie au Mardi Gras, dernier jour avant la période de jeûne dite du Carême. Au Moyen Âge, une longue période de festivités s’étendait de Noël au mercredi des Cendres. La période de carnaval prit place dans cette période. En 1091, suite au concile de Bénévent, la mise en ordre définitive du calendrier et du temps chrétien fut marquée par une coupure alimentaire séparant période grasse et période maigre. Cette dernière est caractérisée par une absence d’alimentation carnée : c’est le Carême. Pour un pratiquant, c’est une période de pénitence, de recueillement et surtout de privation, pendant laquelle l’alimentation carnée est bannie, les célébrations, incluant mariage (les mariages en Occident se déroulaient surtout dans la période du carnaval. Il y a des peuples où un seul jour est bon pour le mariage : c'est le jour où les dieux craignent le plus qu'on les atteigne. Ce jour-là, si tout le monde se marie, tout le monde reconstitue l'androgyne originel et c'est le grand moment de l'Ascension : c'est le jour où les cieux sont ouverts) et baptême, sont interdites, les jeux et spectacles ainsi que la vénération des saints sont condamnés.

Carnevale dériverait de l’expression latine Carnis levanem signifiant « le soulagement de la chair ». Ainsi, selon cette proposition, Carnis ne serait plus la viande que l’on consomme les jours gras, mais la chair de l’Homme qui, à l’occasion du carnaval, a besoin d’être soulagée … des oppressions subies, des frustrations d’origine morale ou physique. Cette explication fait référence à un carnaval qui aurait une fonction de défoulement collectif. Ce soulagement, ce défoulement, fonctionne donc en dualisme avec les souffrances passées ou à venir. Le mot levanem sous-entend une dialectique de la libération qui suppose en dehors de la fête la domination de la chair par l’esprit en chacun des individus, et une mise au pas du corps social par une morale contraignante : on ne sort donc pas de la logique des privations qu’impose la moralité chrétienne en temps de carême.

 

Carême, considéré comme une période calendaire importante dans la liturgie catholique, est également situé au début de la nouvelle saison, au printemps. Carnaval, quant à lui, vient clore l’ancienne année, en brûlant symboliquement un mannequin le jour de Mardi Gras et annoncer Carême, le lendemain, le Mercredi des Cendres. Dans l’Antiquité, se couvrir de cendres était signe de deuil et de pénitence. Ce rite a été conservé par les premiers chrétiens : chaque fidèle se marquait au front d’une tache de cendres, pour montrer que l’Homme n’est que poussière (actuellement, le fait de jeter de la farine sur les passants ou les spectateurs rappelle les Cendres d’autrefois). Mardi Gras, si plein de vie, représente le produit négatif de cette longue période ascétique et mortifère qu’est le Carême : l’un et l’autre sont donc inséparables dans le calendrier, mais tandis que le Carême fait appel à la spiritualité de l’Homme et exige le jeûne, Carnaval s’adresse à son être charnel, pétri d’instincts et de passions, et autorise les outrances. La fête de Pâques symbolise la fin de cette phase.

À l'origine, le Carnaval n’était pas une fête, mais un rituel. La date de sa célébration, qui change d’année en année, dérive de l’antique tradition qui découpe le temps en tranches de 40 jours (une lunaison et demie). Carne Levare/Levamen, c'était, en février, la période où l'on mangeait pour la dernière fois de la cuisine grasse (jusqu'au Mardi Gras), avant d'entrer en quarantaine, la quadragesima, le mot qui a donné quaresimo puis carême, les quarante jours où l'on mangeait maigre jusqu'à Pâques. Ainsi, la période qui va de l’Épiphanie au mercredi des Cendres unit étroitement le sacré au profane. Car si l’idée du Carême était, dans l’église des premiers siècles, de se préparer à la fête de Pâques, le Carnaval permettait aux gens de vivre des réjouissances issues des anciennes fêtes d’hiver.

 

Carême débute un mercredi, le Mercredi des Cendres, et dure quarante-six jours, soit six semaines et demie. Les dimanches sont les jours où le jeûne n'est pas obligatoire. Dans les six semaines, il y a donc six dimanches que l’on retranche des quarante-six jours : il reste bien ainsi quarante jours effectifs de jeûne (ces quarante jours représentent symboliquement les quarante années de traversée du désert par le peuple hébreu et la sainte Quarantaine de Jésus-Christ, pendant laquelle il séjourna dans le désert. On comprend ainsi mieux le sens et l’origine de ces privations alimentaires et sexuelles, de recueillement et de pénitence). Quarante jours après Pâques se célèbre l’Ascension et quarante jours plus tard se situe la fête de Saint-Jean, au solstice d'été. Le calendrier est, de ce simple fait historique, une mise en ordre arbitraire du monde et de la société : il instaure alors régularité et assure au groupe stabilité et cohésion.

La lune, dont les phases sont les plus marquées et les cycles suffisamment longs et réguliers, apparaît comme le premier phénomène naturel capable de mesurer le temps. Elle symbolise en effet la répétition temporelle et le caractère cyclique. Ce calendrier procède par périodes de quarante jours qui correspondent à la durée d’un cycle lunaire et demi. Ce cycle débute à la nouvelle lune et se termine à la pleine lune. Ainsi, dans un phénomène périodique qui mesure le temps dans le calendrier lunaire, Pâques est situé quarante jours après Mardi Gras. La lune, par ces cycles, est à la fois la mort et la résurrection, elle est la mesure du temps mais aussi la promesse explicite de l’éternel retour. Elle symbolise donc la conciliation, ou du moins la médiation des contraires.

 

Le carnaval commence traditionnellement le jour de l’Épiphanie, date fixe, et se termine le Mardi Gras, date fluctuante, la veille du Mercredi des Cendres, premier jour de Carême. Il existe alors deux modes de calculs pour déterminer la date de Mardi Gras.

La première est plutôt issue d’une croyance populaire qui fait de l’ours un référent cosmique. Une croyance européenne affirme que l’ours sort le 2 février. Il décide alors, selon le temps qu’il fait ou le cours de la lune, de la prolongation de l’hiver ou de l'arrivée du printemps, et met alors fin à son hibernation. Le premier pet de l’ours, lorsqu’il se réveille de son hibernation, est ainsi considéré comme le souffle du printemps et les festivités carnavalesques peuvent ainsi débuter : « à la chandeleur, l'ours Martin est sorti de sa caverne et a libéré les âmes des morts de l'année passée en même temps que ses vents, de pets et de rots, qui ont ravivé dame Nature ; voici poindre les bourgeons et il donc grand temps de fêter carnaval ». La Chandeleur, qui a lieu le 2 février, 40 jours après le solstice d’hiver, est une fête païenne récupérée par l’église (Purification de la Vierge ainsi que la présentation de l’enfant Jésus au temple, 40 jours après l’accouchement), tout en restant la fête solaire qu’elle a toujours été. La crêpe elle-même évoque le disque solaire, ainsi que les offrandes alimentaires. La Chandeleur marque l’ouverture de la période de Carnaval et est en même temps un signe de renaissance, de promesse d’avenir, d’où la fonction météorologique de l’ours à la Chandeleur : « À la Chandeleur, l’hiver prend fin ou prend vigueur ». L’ours est à rapprocher du masque fréquent en Europe de l’homme sauvage, conducteur des âmes, qui couvert de verdure, de mousse ou de paille, est capable de prédire le temps ; il s’apparente également aux satyres. L’ours, animal velu, est représentatif de la force vitale comme le bouc ou le taureau ; ils sont liés à la vie et à la fécondité, féminine, agraire, collective, ainsi qu’à l’espoir de voir la fin de l’hiver. Le « jeu de l’ours », mimé dans certains carnavals, évoque le réveil printanier : l’animal court après les filles ; il est capturé et abattu mais ressuscite et danse.

Mais l’Homme ne s’en est pas toujours remis aux pets de l’ours pour déterminer l’initialisation de son carnaval, il opère également par calculs. Pâques est fixée par l’église le premier dimanche après la première pleine lune (calendrier lunaire) suivant l’équinoxe de printemps (calendrier solaire), entre le 22 mars et le 25 avril. Carême, qui commence le Mercredi des Cendres, termine la période carnavalesque. Carême qui dure quarante jours se clos par la fête de Pâques. Les dates des jours Gras et la fin de la période carnavalesque se déterminent alors à l’aide de la fête de Pâques. Ainsi, dans de phénomène périodique qui mesure le temps dans le calendrier lunaire, Mardi Gras est situé à la dernière nouvelle lune d’hiver et Pâques à la première pleine lune de printemps. Le cycle carnavalesque se déroule ainsi : l’Épiphanie, le 6 janvier, le Mardi Gras, situé entre le 2 février et le 10 mars, Mercredi des Cendres, établi ainsi entre le 3 février et le 11 mars et Pâques, entre le 22 mars et le 25 avril. Le carnaval est alors un "prélude à la rigueur", une ultime débauche paganisante avant l’ascèse quadragésimale, il permet ainsi de clore une époque pour en ouvrir une autre par un acte de transition. Toutefois, on peut penser que les rigueurs du Carême ont toujours été moins observés que les excès carnavalesques.

Pour les populations agraires le début d’un nouveau cycle annuel s’effectue à la nouvelle saison. Le temps cyclique s’achève donc à la fin de l’hiver et permet au printemps, période de floraison, de fécondation et de germination, de débuter une nouvelle année, un nouveau cycle : les traditions populaires relatives aux saisons marquent une série de phases dont le cycle se reproduit d’année en année et qui reviennent éternellement semblables à elles-mêmes. En somme, le carnaval symbolise l’arrivée du printemps et le début du Carême dans la joie et la liesse populaire. L’année catholique se déroule donc rythmée par des dates clés inscrites à la fois dans le calendrier solaire, c’est-à-dire fixe, et dans le calendrier lunaire, mobile. L’année civile, avec ses saisons, possède donc un calendrier dans lequel l’écoulement de l’année se conforme à un ordre festif. L’été possède ses fêtes joyeuses comme la Saint-Jean, l’automne ses fêtes tristes avec la Fête des Morts, le printemps son déchaînement populaire avec le Carnaval, et l’hiver ses fêtes familiales de Noël. La répartition des fêtes est ainsi surtout visible en hiver entre le solstice d’hiver et l’équinoxe de printemps, période de réveil et de renouveau de la nature et donc période intense des rites de passages. À Mardi Gras, le froid s'en va et le fou se déguise en roi ! Les carnavals constituent un type particulier de rite de renouveau dans lequel le masque et le rire entraînent l'invention de modes d'expression à forte densité symbolique. L'hiver, les paysans, la fécondité, la mort, le sexe reviennent toujours dans Carnaval : la vieille femme brûlée pour rajeunir le monde, ou la sorcière sacrifiée pour produire une chance collective, les masques, la nature morte pour renaître, le feu, la fête, la boisson et les plaisirs du corps.

 

 

Il faut bien distinguer deux types de carnavals, le rural et l’urbain.

Les premiers, dont les traces persistent en Europe centrale, étaient davantage en continuité avec les mascarades sauvages : il s’agissait encore de puiser dans la "nature" la revitalisation du système, des lois de parentés et d’alliance, des règles de fécondité et de culture. De ce point de vue, le masque carnavalesque rural est institutionnel, tourné qu’il est vers la survie des structures.

À l’inverse, le carnaval urbain était davantage contestataire car il est né au moment de la fondation des principales cités médiévales et de la prise de pouvoir de la classe bourgeoise sur le clergé : il était perçu comme une manifestation de l’opposition des masses à l’égard de cette domination et une expression des cultures populaires face à la religion savante régulatrice de ces cités. Les déguisements et les masques des carnavals urbains avaient tendance à évoquer la déconstruction de l’ordre ainsi que la bienséance civile. Ils aimaient à caricaturer autant la ruralité que les mœurs de la société, les personnages politiques et les irrégularités sociales. Ils étaient en somme de véritables peintures civiques qui servaient à la déconstruction politique et anticléricale de la société hiérarchique. Pour ces raisons, le carnaval urbain a été interdit dès le début du XIVè siècle, alors que le carnaval rural n’a été frappé d’interdiction que sommairement. Mais le simple fait – finalement carnavalesque – de se défaire du déguisement ou de retirer le masque à la fin des festivités carnavalesques permettait de rentrer aussitôt dans l’ordre de la réalité quotidienne.

 

Au Moyen Âge, les célébrations de carnaval consistaient en des mascarades et déguisements, de joyeux défilés dans les rues des villes et des banquets offerts au petit peuple ; tous les débordements étaient permis, tant pour l’alcool, la viande, les épices, que pour la sexualité, contenue dans la sphère privée en temps normal. Farces licencieuses et comportements outrés étaient de règle. Les manifestations les plus importantes du carnaval se déroulaient durant les « trois jours gras », c’est-à-dire pendant les trois jours précédant le mercredi des Cendres. Le Mardi gras, la veille, marquait l’apogée du carnaval : un mannequin de paille, incarnant Carnaval, était jugé puis condamné à mort, généralement brûlé dans un grand brasier, parfois noyé ou décapité. Bouc émissaire de tous les maux de l’année passée, sa destruction marquait le renouveau de l’année.

Né en Europe, les racines, rites et traditions du Carnaval s’enfoncent dans le terreau celtique, germanique et gréco-romain. Ces fêtes, d’une grande richesse folklorique issue des rites païens, se sont perpétuées à travers le Moyen Âge et la Renaissance, jusqu’à nos jours. À cette occasion, les traditions les plus anciennes et les plus étranges réapparaissent : la Fête du forestier à Bruges, le Laetere à Stavelot (interdit en 1502 mais réapparu avec ses Blancs Moussis), les danseurs emplumés de Binche, le Roi des Ribauds à Cambrai, la procession de la Tarasque à Tarascon, les hommes sauvages Pailhasses du Languedoc, les hommes-ours à Prats-de-Mollo dans les Pyrénées. Bien que chacune des traditions masquées soit unique, à bien y regarder des similitudes se font jour à travers l’Europe, notamment entre les personnages (Ours, Chèvres, Couples, Diables, etc.), les mascarades (le feu, les travaux agricoles, le mariage, etc.) et les matériaux (peaux, cloches, paille, etc.). La préférence pour l’un ou l’autre de ces thèmes est à imputer à l’histoire, aux paysages et aux activités humaines de chacune des régions : les cloches et peaux pour les pasteurs, la paille et les mascarades agraires pour les paysans. Les masques et les déguisements que les participants revêtent renvoient au folklore et à la mythologie populaires : tel l’homme sauvage, ils sont des survivances de cultes païens de la fertilité, de la régénération de la nature. Le carnaval est alors l’occasion de réjouissances variées, qui vont du festin à la parade en passant par les aspersions, barbouillages, batailles de projectiles, jeux de l’ours, chasses, farces, déguisements, chants, danses. Alors se dessine l’essence de la vie humaine : le rapport de la vie à la mort, ou plutôt le triomphe de la vie sur la mort, la persistance de la vie sociale du groupe en dépit de la disparition culturelle des individus.

 

Carnaval était d’abord une fête de la jeunesse, avec des significations sociales : les groupes de jeunes s’arrogeaient un droit de contrôle, en particulier vis à vis de ce qu’ils estimaient être des délits sexuels ou matrimoniaux. Mais c’était aussi une fête à dominante virile : selon les régions et les époques, ces mêmes jeunes faisaient preuve de violence à l’égard des fautifs et des femmes, avec souvent des débordements. La sexualité, refoulée en temps normal, s’exprimait "librement" dans ces quelques jours.

Alors que le travestissement d’hommes en femmes fait partie de la logique d’inversion de Carnaval, au Moyen Âge seuls les hommes pouvaient investir l’espace public : ils étaient les dépositaires de la morale et des valeurs alors que les femmes étaient seulement chargées de l'accueil dans les foyers. Cela changeait peu pendant le Carnaval. Certaines se risquaient à se masquer mais ne devaient pas être repérées. Mais cette discrimination n'était pas catégorique puisque certains carnavals ont toujours possédé des sociétés mixtes, comme par exemple les Haguettes ou les Longs-nez de Malmedy, ou ont compensé en offrant un jour de liberté complète réservée aux femmes, comme le Jeudi des Femmes à Eupen. On remarque aussi que certains carnavaliers mimaient la gestation, la mise au monde puis l'allaitement d'un bébé. Il existe même des régions où le Carnaval est placé sous autorité féminine, celle des mères en l'occurrence. Dans ces régions, elles s'habillent en homme et attaquent les mâles en leur faisant sauter le chapeau, les arrosent, les maltraitent. À La Châtre (Indre), les femmes du peuple s'assemblaient le Mardi Gras sur la grande place et y dansaient des rondes en chantant les couplets les plus obscènes. Ailleurs, elles s'occupaient d'un immense festin qui se terminait par une bataille où l'on se jetait les restes dessus.

 

 

À Carnaval, rien ne se fait sans raison : rites et masques se chargent d’une signification dont les symboles sont très divers. Par exemple, les traditionnelles batailles de confettis ne sont que la survivance de l’antique usage de répandre des graines de céréales et de riz, rites de fécondité qui subsistent dans les cérémonies de mariage des pays latins. Pour les Anciens, l'année débutait non en janvier, mais en mars. Le mois de mars était donc le premier mois de l'année, celui du renouveau de la nature et du réveil de la terre. Or, avant toute nouvelle création, le monde doit retourner au chaos primordial pour se ressourcer. Au cours des fêtes du Carnaval, toutes les individualités disparaissent sous les masques et le maquillage, permettant ainsi la confusion qui symbolise le chaos. Fondamentalement, les fêtes de Carnaval accompagnent le passage de l’hiver au printemps, de la mort à la vie : elles signalent le renouveau de la nature dans l’exubérance, la fantaisie et l’imagination.

Dans l’Antiquité, les dieux faisaient et défaisaient les saisons. Au cours de ces fêtes, on procédait à des sacrifices. L’objectif était que les divinités de la nature chassent le froid et favorisent le retour de la végétation ou, par exemple, les naissances dans les troupeaux. Au terme des célébrations, il faut valoriser le rite : les péchés et les ténèbres de l’hiver sont livrés au feu purificateur. Dans diverses régions, des représentations parfois gigantesques sont livrées aux flammes. Alors, Carnaval est mort, mais il est destiné à renaître. Lui succède donc l’austérité du Carême, qui introduit Pâques, symbole du renouveau. Le Carnaval est souvent personnifié par un mannequin de paille escorté de gens déguisés et masqués formant des cortèges ou des courses-poursuites. On décide de le mettre à mort après une parodie de jugement où on lui attribue publiquement tous les maux de l’année écoulée (le "roi" est devenu un Caramentran : il joue en fait le rôle du bouc émissaire). On lui reproche sa fainéantise, sa malhonnêteté, sa goinfrerie, sa débauche. Il finit brûlé, le plus souvent, en général le jour des Cendres, parfois noyé ou décapité. Son enterrement donne lieu à un joyeux adieu public au gras. C’est l’hiver qui est condamné, le feu évoquant la régénération de la lumière grandissante du soleil. Il permet de purifier de tous les esprits maléfiques nuisibles qui rôdent. Très concrètement, on promenait des torches dans les vergers contre les parasites (insectes, rongeurs, champignons) lors du premier dimanche de Carême, le dimanche des Brandons.

Dans l'espace rural ou urbain, une mise en scène fantastique se crée, avec des rites scrupuleusement respectés au fil du temps, des personnages de mondes merveilleux et monstrueux, tout droit tirés du folklore et des mythologies populaires. Attribut originel de la fête carnavalesque, le masque grotesque, le masque de déguisement, était à l'origine investi d'un sens sacré, quasi magique. On en trouve le témoignage dans les grandes civilisations de la Méditerranée, en Égypte, en Grèce, et particulièrement en Italie avec de nombreuses représentations de masques et de danseurs masqués sur des vases grotesques et des fresques murales. Il s'agissait de comédies carnavalesques que l'on appelait Cômos, ou bien de fêtes tumultueuses données en l'honneur du culte de Dionysos. Derrière le masque, c'est en vérité la figure d'un médiateur, d'un passeur qui est invoquée. En effet, la saison froide était vue comme une période favorable aux échanges entre le monde des vivants et des morts. Les rites carnavalesques étaient alors perçus comme des moyens de renvoyer les âmes là d'où elles venaient : les masques, la musique, le bruit, notamment celui des clochettes ou de la massette, étaient là pour faire peur aux mauvais esprits, pour écarter les âmes des morts.

Les masques et les déguisements avaient pour fonction de faire peur aux esprits ou de les apaiser en leur ressemblant, voire de s’identifier à eux afin de s’en protéger. La Renaissance a achevé de vider les masques de leur substance signifiante afin que, s’ils figuraient dans des cortèges profanes, ils soient sans danger potentiel pour les autorités cléricales, ou par leur absence de contenu, transforment ces cortèges en simple manifestation folklorique. Par l’interdiction systématique de certains excès avant d’en ordonner leur disparition, les pouvoirs politiques et religieux ont changé et reformé le sens des masques et déguisement. Ils n’illustraient plus en effet que les signifiants d’un discours officiel et déjà élaboré par le pouvoir en place. Les autorités religieuses ont donc réussi à transformer les attributs carnavalesques en simples objets créés et non plus en discours ou pensée mis en actes. Néanmoins, ils garderont leur fonction essentielle, qui est celle, en trompe-l’œil, de rendre anonyme le porteur : au XVIIIè siècle, ils ne seront plus utilisés que pour se cacher – de ses comportements immoraux – ou égarer le regard de l’autre. Hommes et femmes, jeunes et vieux, chacun pouvait s'abandonner à ses pulsions, vivre ses fantasmes en toute impunité. La ville fusionnait, et ses autorités laissaient faire, sachant fort bien que ce désordre contribuait au maintien d'un ordre plus subtil. Plus qu'une simple fête, Carnaval devint un prétexte aux abus et à la rencontre des différentes classes sociales. Les masques prirent toute leur importance, car ils permettent aux fêtards de conserver leur anonymat. Cela est essentiel, surtout pour les nobles, qui malgré leur débauche sont sujets aux règles d'honneur et d'étiquette. Ils pouvaient ainsi s'adonner aux plaisirs du jeu, de la boisson, et de l'amour sans être inquiétés. Mais si l’Homme masqué n’a aucune responsabilité, cette liberté ne dure que le temps de carnaval, et ne peut en aucun cas sortir de ce cadre. Le retour à une réalité normale, au poids de la hiérarchie sociale, aux interdits, à la misère, furent parfois douloureux et ont pu donner lieu à de violents affrontements dans des contextes difficiles.

 

La Renaissance marque la fin progressive du caractère sacré des fêtes qui deviennent des activités institutionnelles et réglées. Dès la fin du Moyen Age, les villes, qui ont subi conjointement un exode rural, une croissance démographique et un métissage culturel, se transforment en véritables laboratoire culturels associant, dans la fête, traditions païennes et pratiques urbaines venues de l’Europe entière. De cet univers en ébullition, apparaissent de nouvelles fêtes et de nouvelles pratiques festives. Fête initialement religieuse et rurale, symbole du chaos et de la régénération du monde et des âmes, le carnaval devient fête urbaine à l'apparition des cités médiévales.

La première mention d'un carnaval urbain et laïc date de 1141 et concerne Rome, avec les jeux organisés dans le quartier du Testaccio, et la course de taureaux qui avait lieu aux portes de la cité, à l'Aventin, qui sera déplacée par la suite sous les fenêtres du pape, via del Corso, afin qu'il puisse y assister. Le carnavale romain exhuma ces deux anciens types des saturnales de l'antiquité, ces deux symboles de la bouffonnerie spirituelle et de la satire individualisée : Maccus et Planipèdes reparurent plus coquets, plus vifs, plus animés, plus caustiques, sous le nom de pulcinelli et d'harlequino. Le carnavale ne dura que huit jours, mais il fut précédé d'autres cérémonies qui lui servirent de prologue. L'ancienne fête chrétienne de la Nativité subsistait encore, mais seulement comme introduction aux réjouissances du carnavale. Le jour de Noel et les suivants, le peuple de Rome et de l'Italie abandonnait ses travaux pour prier. Mais le carnavale commençait : des sons de trompe se faisaient entendre par tous les coins de la ville, des échafauds se dressaient dans les rues et sur les places pour voir défiler le cortège du bœuf gras ; les théâtres étaient ouverts, les boutiques fermées, les maisons désertes. Des milliers de costumes, et surtout des pulcinelli et des harlequini, envahissaient les rues, les maisons, les établissements publics, en riant, en chantant, en buvant, en dansant. L'orgie, mais l'orgie spirituelle et gaie, envahissait toute l'Italie et régnait sans frein, jusqu'à ce fatal mercredi où les enfants parcouraient la ville, en criant : E morto carnavale, « le carnaval est mort ». L'affluence d'étrangers riches, à Rome notamment, peut expliquer la tolérance séculaire de l'église pour des divertissements profanes que d'aucuns, à vrai dire, jugeaient assez déplacés dans une ville directement soumise à l'autorité des papes. Ceux-ci d'ailleurs protestèrent parfois contre des licences un peu trop vives, mais il ne paraît pas qu'ils aient insisté beaucoup en ce sens et plusieurs d'entre eux ont collaboré aux magnificences de ces fêtes.

À Nice, la chronique fait état de la venue en 1294 du comte de Provence, Charles II, duc d'Anjou, dans sa bonne ville, où il assiste au carnaval. Il s'agissait de bals, mascarades, banquets, danses et bateleurs dans les ruelles étroites de la colline du château. Les nombreuses similitudes formelles entre le Carnaval et la Fête des Fous s’expliquent par les influences réciproques qui se nouent à l’époque entre la culture savante et la culture populaire, dont la synthèse constitue la nouvelle culture urbaine. Celle-ci se détache progressivement de la culture populaire rurale, qui conserve les aspects les plus archaïques ou magiques de la fête de Nouvel An (les carnavals de Suisse alémanique présentent des groupes portant des masques extraordinaires sculptés dans du bois, groupes d'hommes sauvages de l'Appenzell ou du Lötschental, régions fortement ancrées dans la tradition).

 

 

Carnaval, contrairement à d’autres fêtes, est une fête urbaine. Les défilés se font dans les rues et sur les places publiques. Les participants font du bruit, de la musique, car Carnaval est une forme de contestation même si elle s’exprime dans la dérision. D’ailleurs, le fait qu’il se passe dans les villes est une indication, car la cité exprime le lieu de l’ordre : on peut donc opposer le microcosme social organisé qu’est la ville, au monde chaotique qui se situe hors des murs. Carnaval est ainsi l’expression du désordre, mais il se déroule dans le lieu de l’ordre, la ville. L’ordre et le désordre peuvent alors être perçus comme indissociables, et laisser le second s’exprimer peut être le meilleur moyen de le limiter et de le maîtriser. Les bourgeois s'approprient cette culture populaire, la transposent dans le temps et l'espace de la cité, lui imprimant une portée plus satirique, une dimension de critique sociale : l’église et la noblesse sont moquées et ridiculisées par des saynètes parodiques. Mannequins géants ou grosses têtes caricaturales règnent dans les rues étroites des cités et les défilés de chars à thème des confréries font leur apparition. Le spectacle-cortège médiéval était une forme de procession traditionnellement associé aux rituels séculiers et religieux, souvent avec une structure narrative. Cet apparat, qui a commencé après le XIIIè siècle, était un aspect important des festivals saisonniers médiévaux européens, en particulier autour de la célébration du Corpus Christi. Ce festival rejouait toute l'histoire du monde, de la Genèse de la Bible à l'Apocalypse, employant des centaines d'artistes. Les pièces étaient jouées sur des scènes mobiles, appelés wagons, qui voyageaient à travers les villes, chaque wagon étant parrainé par une guilde qui écrivait, concevait et jouait dans ces pièces de théâtre.

 

C'est au XVè siècle que les défilés carnavalesques se développent dans les cités, parodies des cortèges d'entrées des princes dans la ville ou contre-pied des processions religieuses. En effet, les cortèges urbains carnavalesques avec personnages déguisés ou travestis correspondent aux cortèges de même type qui s’organisaient pendant tout le Moyen Âge et jusqu’à la Révolution, soit lors de la fête patronale du Saint protecteur de la cité, soit lors des grandes cérémonies religieuses comme une translation de reliques, soit lors de l’entrée solennelle d’un roi ou d’un haut personnage soit, enfin, pour commémorer le recul d’une épidémie, le gain d’une bataille, la délivrance de la ville assiégée. Depuis le Moyen Âge, fêtes religieuses et rites populaires urbains, carnavals, foires, fêtes foraines et parades du cirque avaient constitué un réservoir d’images et d’inventions dans lequel les arts académiques répugnaient à puiser. Leurs dérèglements contrastaient avec les ordonnancements des entrées royales, prises d’armes, célébrations révolutionnaires, cortèges impériaux ou cérémonies républicaines auxquels les autorités vouaient l’espace commun.

Il est avéré, néanmoins, que dès la Renaissance, en Europe, les fêtes de carnaval commençaient à être des spectacles organisés pour le peuple des grandes villes. L’exemple le plus probant est le carnaval de la ville de Venise qui, au XVè siècle, organisait des fêtes et des spectacles costumés privés. Plus précisément, ce furent des groupes de jeunes Vénitiens qui devaient, « ouvrir en ville des cercles de divertissement » afin de structurer le carnaval en ville.

Qu'ils soient alémaniques, rhénans, flamands, brabantois, luxembourgeois, ces carnavals sont placés sous le règne éphémère du prince des fols et des sots, tandis que la bière coule à flots dans les bals et les banquets. En Allemagne, partout où est fêté Fastnacht (Hesse, Rhénanie-Palatinat, Sarre, Bade-Wurtemberg, Souabe) ou Fasching (Bavière, Franconie), ce sont essentiellement des associations, voire des corporations, qui financent leur propre participation, notamment aux défilés comprenant toujours de nombreuses cliques et fanfares. Ces défilés sont composés majoritairement d'hommes, sans oublier quelques danseuses-cantinières en costume de l'époque de la guerre de Trente Ans. Le rôle des corporations perdure encore dans les carnavals rhénans d'aujourd'hui.

 

 

Il n’y a peut-être rien de si vieux dans les coutumes des peuples que la procession du bœuf gras (on estime que la symbolique chrétienne du taureau blanc a la fonction de racheter l’âme des martyrs pour lesquels les portes du paradis ne s’étaient pas encore ouvertes). Cette fête du bœuf gras, on peut en voir l’origine dans cette sorte de promenade des bœufs destinés aux sacrifices païens. On promenait le bœuf gras, qui rappelle tout simplement l’âne de Silène, dans quelques-unes de nos villes les plus anciennes, à savoir surtout Marseille. La victime était choisie parmi les plus beaux bœufs, parée de fleurs, entourée de ses sacrificateurs qui la gardaient à vue, et de musiciens qui avaient l’air de prétendre charmer ses derniers moments. Près d’entrer dans la sainte abstinence du carême, on voulait montrer au peuple le dernier bœuf dont il lui serait permis de manger. On l’appelait bœuf gras, comme on appelle encore jours gras les jours d’allégresse qui précèdent le carême. Les garçons bouchers, chargés de la marche, étaient jadis, comme aujourd’hui, vêtus à l’instar des esclaves des sacrificateurs, et avaient des instruments comme les anciens en partaient aux sacrifices. À Paris seulement, le bœuf gras, richement harnaché, portait, sur un superbe fauteuil de velours rouge, un jeune enfant déguisé en Cupidon, qui représentait, comme chez les Égyptiens et chez les Grecs, l'image d'Horus assis sur le taureau céleste (peut-être la légende de saint Nicolas entre-t-elle là pour quelque chose) ; des garçons bouchers habillés de peaux de bêtes et armés de massues, l'entouraient et formaient le cortège. On voyait également le Temps avec sa faux, conduisant un char et rappelant qu'il faut s'amuser et profiter de la vie sans plus attendre.

 

Le Carnaval de Paris était caractérisé entre autres par des personnages typiques identifiés par leur costume particulier. La liste des personnages en vogue au XVIIè siècle est ainsi donnée par le poète Jean Loret dans La Muze historique en 1655. On trouve dans cette liste 5 métiers [bergère, clerc, harengère (vendeuse de harengs et autres poissons au détail, par extension femme criarde et mal embouchée), paysanne, sergent], 3 êtres mythologiques [amazone (« celles qui n'ont pas de sein », femmes guerrières des peuples scythes et sarmates), farfadet (petite créature légendaire du folklore français, souvent espiègle), Gorgone (créatures fantastiques malfaisantes et d'une telle laideur que quiconque ose regarder leur visage meurt pétrifié)], 3 types nationaux [Albanais, Chinois (il connaît à Paris plusieurs siècles de succès non démenti et est encore à la mode au XXè siècle), Margajat (nom donné à certaines peuplades du Brésil)], 2 figures de théâtre [Scaramouche (« petit batailleur », son type primitif, originaire de Naples, se rapproche du Capitan : comme celui-ci il est vantard, fanfaron et peureux, et il finit toujours par fuir ou être battu), Jean-doucet (valet de Scaramouche et personnage de franc nigaud)], 2 caractères [la sainte-nitouche (qui incarne la sagesse ou la dévotion, qui affecte des airs d’innocence, de simplicité), la vieille], un animal (le baudet, âne reproducteur associé à la lubricité et à l'obscénité), le Scarabambombillardos et le paralytique (formé d'un personnage portant ou porté par un deuxième qui est en fait un mannequin, grand classique parisien jusqu'au XIXè siècle). Outre les personnages typiques du Carnaval toujours en vogue, apparut le chie-en-lit (la première apparition connue du terme se trouve dans Faits et dits du géant Gargantua et de son fils Pantagruel, de Rabelais, daté de 1532). Il s'agit d'un individu vêtu d'une chemise de nuit au postérieur barbouillé de moutarde. Ce personnage était fameux au point d'être devenu synonyme de personnages costumés au Carnaval : « Le Carnaval et ses chienlits ».

 

Mais l’un des personnages du cortège du bœuf le plus important fut Arlequin, emprunté à la scène italienne. On ne le connaissait guère en France avant la Renaissance, sachant toutefois que les déguisements à caractère de polichinelle et d'arlequin sont une imitation des acteurs burlesques qui paraissent sur les théâtres d'Athènes et de Rome.

Arlequin, avec sa spirituelle et souple badine, avec son masque qui lui permit toutes les finesses de la plus audacieuse raillerie, son habit étriqué, court, bigarré de morceaux triangulaires de drap, avec des souliers sans talons, avec son menton narquois et ses noires prunelles foudroyantes de malice sous son masque de velours, était un type qui devait se nationaliser en France. Aussi Arlequin devint-il le héros de toutes les folies et mascarades, en compagnie de Colombine (qui s'appelle aussi Arlecchina : une servante rusée, pas très honnête mais très coquette) et de Polichinelle, Pulcinello, un type italien aussi. Moins spirituel que le nôtre, l’Arlequin des Italiens avait aussi sa grâce et sa finesse. Il tenait à la fois du singe et du chat, gracieux et souple, rusé et perfide à l’occasion. C’était un grand enfant, quelquefois naïf, quelquefois pétillant de saillies, toujours fécond en ressources, et n’échappant à une situation comique que pour tomber dans une autre encore plus comique. Comme le nôtre, il avait un masque noir, et l’on croit que c’est parce qu’un esclave africain en fut le premier modèle.

Arlequin est une parfaite répétition de cette espèce de comédiens appelés mimes par les Romains. La plupart de ces bouffons n'étaient pas chaussés, comme les autres acteurs comiques. Ils ne se présentaient jamais sur la scène qu'après s'être noirci le visage avec de la suie, et l'un d'eux portait ordinairement un vêtement composé de pièces et de morceaux d'étoffe de différentes couleurs, rapprochés sans ordre, sans harmonie, précisément comme est l'habit d'Arlequin. Ils avaient la tête rase comme Arlequin, qui enveloppe la sienne d'une coiffe de la couleur de son masque, de façon à figurer une tête noire, sans chevelure, et tout à fait semblable à celle des mimes de l'antiquité. Le costume des mimes appelé planipèdes se rapproche beaucoup de celui des comédiens de la comédie italienne. Ils avaient la tête rasée comme les Arlequins : ce n’était pas qu’ils aimaient ce caractère particulier, mais parce que les anciens regardaient comme une chose indécente d’avoir la tête rasée. Les mimes profitèrent de ce préjugé pour venir à bout du dessein qu’ils avaient de se rendre très ridicules et de faire rire le peuple ; ce fut par le même motif qu’ils se barbouillèrent de suie. Ainsi que les anciens acteurs grecs se barbouillaient de lie, les acteurs mimes ne se défiguraient que pour exciter les rires du peuple. Ils crurent devoir aussi, dans les mêmes vues, se couvrir de peaux d’animaux au lieu d’habits, ce qui contribua à leur donner l’air grotesque qu’ils affectaient.

Polichinelle, dont on a découvert la figure dans les ruines de Pompéia, paraît être une imitation de ces acteurs grecs qui se bourraient le ventre et l'estomac en façon de bosse, pour se rendre plus plaisants. C'est ainsi qu'ils sont peints sur les vases grecs. L'étymologie de polichinelle se compose des mots grecs « beaucoup » et « mouvoir ».

 

L’influence réciproque qu’ont eu la commedia dell’arte et le carnaval à cette époque pousse à considérer que la musique dans les défilés carnavalesque actuels est sans doute apparue à la Renaissance, sans plus jamais la quitter. L’improvisation scénique des comédiens dell’arte, opposé à la représentation littéraire, constitue certainement une autre conséquence de cette influence.

Moins référencées parce qu’issues d’un savoir populaire, les pratiques culturelles, rituelles et autres traditions calendaires des mondes celtes, germaniques et italiques, développées à partir des rythmes lunaires, des équinoxes et des solstices, ont exercé quantité d’influences non négligeables sur la construction historique des fêtes modernes et précisément de la fête carnavalesque.

 

 

Jusqu'au XVIIème siècle, la période de Carnaval couvrait les quatre mois d'hiver. De nombreuse réglementations, tant ecclésiastiques que laïques, tentèrent d'endiguer les excès causés par ces bacchanales et finalement Carnaval fut réduit à trois jours : dimanche, lundi, pour atteindre son apothéose le mardi gras.

Dès le XVIIIè siècle les inversions et jeux de rôles, licences langagières, atteintes à la hiérarchie sociale, ou encore débauches de nourriture et de boissons alcoolisés sont à rapprocher des grandes fêtes antiques saisonnières : superstitions dont la charge plomba l’élan que le « siècle des saints » (le XVIIè) avait donné à l’église. Ce sont les témoignages contemporains et modernes de cette survivance de l'homme sauvage, des cultes païens de la fertilité associés à l'ivresse, à la paillardise, voire au scatologique, que l’on observe partout où s'est maintenu le carnaval.

 

Découvrant, à la fin du XVIIIè siècle, le carnaval de Rome et ses scènes délirantes jouées par des hommes travestis en femmes, Goethe notait que « le carnaval est une fête qui, à vrai dire, n'est pas donnée au peuple mais que le peuple se donne à lui-même ».

Plus le Carnaval est encadré et plus ce besoin déborde à d'autres moments. Plus on canalisera étroitement ce type de rituel, plus la chance est grande de voir ces pratiques se politiser. Si Carnaval est un renversement, alors Carnaval doit être un moment de liberté, un moment où ceux qui n'ont pas de pouvoir prennent le pouvoir, l'espace, la rue. Le carnaval est aussi un monde de performance et d'invention culturelle, que ce soit avec des moyens modestes ou en convoquant tous les "arts de la rue". Carnaval peut alors faire prendre goût à la liberté. Il a ce potentiel et c'est pourquoi le pouvoir a toujours cherché à le limiter, le canaliser voire l'interdire.

À plusieurs reprises, les carnavals donnèrent lieu à des affrontements entre le peuple et les classes dirigeantes. Retrouver le quotidien, la hiérarchie sociale, les interdits, la misère, tournent parfois à la rébellion, voire à l’émeute. On vit ainsi en 1630 l’interdiction de l’abbaye de la Mère Folle à Dijon (mater stultorum, ou Infanterie dijonnaise : compagnie composée de plus de 500 personnes, de toutes qualités, officiers du parlement, de la chambre des comptes, avocats, procureurs, bourgeois, marchands, etc.) à la suite d’un soulèvement contre la politique fiscale qui a pris la forme d’une mascarade. L’édit royal qui signifie cette interdiction (non suivie d’effet) joue sur les mots d’une manière particulièrement remarquable : « Considérant les plaintes, qui nous ont été faites de la coutume scandaleuse observée en ladite ville de Dijon, d’une Assemblée d’Infanterie, et Mere-Folle, qui est vraiment une Mere et pure Folie, des désordres et débauches… ». L’édit joue sur le double sens de « mere », utilisé dans la deuxième occurrence dans son sens second de « pur » (du latin mera), ce qui rejaillit sur l’ambiguïté du mot « folie », associée ici encore aux « désordres » et aux « débauches ».

 

Les aspects brutaux et le caractère subversif qui étaient les siens à l’époque médiévale tendirent à s’effacer au cours du XVIIIè siècle au profit des bals masqués aristocratiques, sous l’influence de Venise. Une ordonnance royale du 9 novembre 1720, et une ordonnance de police du 5 février 1746, interdirent aux masques de porter des bâtons et des épées ou d'en faire porter par les laquais. Des ordonnances de police du 6 décembre 1737 et du 11 décembre 1742, défendirent aux jeunes gens et tapageurs de nuit d'entrer de force dans tous les lieux où il y a des bals et de la musique, de violenter les traiteurs, leurs femmes et enfants et d'obliger les violons à jouer toute la nuit. Malgré tout Carnaval perdura.

En fait, au XVIIIè siècle, en Europe et surtout en France, on assiste à une coupure de plus en plus franche entre le carnaval et ses racines populaires. Les bals organisés et masqués, par exemple, témoignent d’une rupture avec le cérémonial populaire du carnaval médiéval en matérialisant le renfermement mondain et aristocratique du carnaval urbain, débuté plus tôt en Italie par le carnaval vénitien.

 

 

Au milieu du XVè siècle, le Carnaval de Paris prit la relève de la Fête des Fous ; dès le début du XVIè siècle il était l'un des plus importants carnavals du monde (il a influencé le Carnaval dans le monde : à Rio de Janeiro, La Nouvelle-Orléans, aux Antilles, etc.) et une très grande fête. La période du Carnaval de Paris durait traditionnellement des mois, comme ce qui se fait encore aujourd'hui en Belgique et en Allemagne. Comme dans ces pays, à un moment-donné, son début était la Saint-Martin le 11 novembre (jour de la fin des travaux agricoles) et elle courait jusqu'aux jours gras. À quoi s'ajoutait une reprise de la fête au moment du jeudi de la Mi-Carême, à mi-chemin entre Mardi Gras et lundi de Pâques. Alors l'usage de se travestir devint une fureur. Aux théâtres, aux bals, aux soirées, on ne voyait que des ballets dansés par des personnages travestis.

Fait peu connu, le Carnaval de Paris était, entre autres, la fête traditionnelle de la police de Paris (le lieutenant général de police puis le préfet de police de Paris ont toujours protégé le Carnaval) : les sergents du Châtelet défilaient au Mardi Gras et ils étaient l'objet des quolibets des spectateurs. Ces hommes, exécutants du prévôt et gardiens de l'ordre sur la voie publique, apparaissent étroitement mêlés à la vie quotidienne du petit peuple parisien. Cette connaissance étroite de la rue développe une sociabilité singulière où les sergents sont, tour à tour, sollicités d'intervenir pour restaurer la paix sociale et contestés pour exercer une autorité jugée brutale voire arbitraire par leurs administrés. En 1558, le roi Henri II supprima cette participation de la police parisienne à la liesse du Carnaval en reportant le défilé au lendemain de la Trinité. Pour mieux faire passer cette mesure qui éloigne la police du Carnaval, il y ajouta un banquet offert à l'issue du défilé à tous les gens du Châtelet. Jadis, le Parlement de Paris, cour souveraine de justice, fêtait également chaque année joyeusement le Carnaval de Paris durant trois jours. Les procès et exécutions étaient suspendus et d'illustres avocats plaidaient publiquement des causes grasses, des plaidoiries caricaturales burlesques et scandaleuses. Le jour où elles venaient à l'audience était un jour de liesse et de licence pour le Palais. Ce jour-là, la gravité ordinaire des parlementaires se déridait ; la barre de la Chambre de Saint-Louis avait toute liberté de paroles, les avocats ne reculaient devant aucune crudité de langage, et l'auditoire, toujours nombreux, riait et battait des mains à toutes les plaisanteries d'un goût douteux, à tous les mots à double sens, à toutes les équivoques grossières qui arrivaient à son adresse. Claude Expilly, célèbre avocat du Parlement de Paris plaida sa cause grasse au XVIè siècle. Il s'en excuse presque dans le recueil imprimé de ses plaidoiries, et s'efforce de prouver, avec l'autorité de Pythagore et d'Aristote, de Socrate et de Platon « que l'on peut plaider de telles causes, et même se permettre certaines jovialités peu compatibles avec la dignité des magistrats ». Au XVIIIè siècle existait également le régiment de la Calotte, une très fameuse société festive d'origine aristocratique et militaire qui rédigeait beaucoup de textes comiques.

Le Carnaval de Paris qui était très populaire et apprécié dans toutes les couches de la population rencontra également au cours des siècles des adversaires qui s'en prirent à lui au nom de la morale. Ainsi par exemple le juriste et théologien calviniste Lambert Daneau qui publia à Paris en 1582 un volume in-8 intitulé :Traicté contre les Bacchanales du Mardi gras, auquel tous les chrestiens sont exhortez de s'abstenir des banquets dudict Mardi-gras, et des masques et mommeries. D’ailleurs, le Carnaval de Paris en 1589 eut un caractère orgiaque. On y vit la nuit du mardi gras au mercredi des cendres des cortèges de Parisiens et Parisiennes défilant entièrement nus puis pratiquant la sexualité sans modération dans la rue.

À la fin du XVIIè siècle, on régla les entrées des masques, les cérémonies du bœuf gras, la formation des troupes travesties, les promenades du jour, les plaisirs de la nuit, et jusqu'aux paroles qu'on s'adressait en se rencontrant. À la cour on s'empara des costumes symboliques du carnaval. Polichinelle et Arlequin s'introduisirent au château de Versailles, en parlant italien, pour ne pas démentir leur origine, et en exécutant des pas nouveaux. Les courtisans du grand roi, déguisés et masqués, se montraient au peuple dans leurs carrosses découverts, se promenant sur les quais et sur les boulevards. Sous le règne de Louis XV, ils commencèrent les célèbres orgies de la Courtille. Paris finissait d'être entouré par le mur des Fermiers généraux. Il y avait beaucoup de guinguettes près des barrières, juste après la sortie de Paris. Si on avait économisé assez d'argent durant la semaine, on venait y faire la fête le dimanche et aussi le lendemain, jour de la saint lundi (les Parisiens doublaient leur repos dominical en chômant le lendemain). Sous Louis XVI, le carnaval des vilains ou les carêmes prenants devinrent moins pâles et moins laids. Les guenilles qui servaient de déguisements aux Parisiens pendant ces jours de réjouissances, passèrent dans les campagnes, et le peuple des villes commença à porter des masques et des costumes caractérisés. Chaque année, ces fêtes devenaient de plus en plus populaires.

Durant les festivités du Carnaval de Paris, les institutions officielles s'impliquaient. Des bals masqués étaient donnés au palais des Tuileries, à l'Hôtel de ville, dans les ministères (même celui de la Justice, place Vendôme). Revenant chaque année, le Bal de l'Opéra était un événement marquant du Carnaval de Paris. Il apparut en janvier 1716 et existait encore en 1927. Créé par une Ordonnance royale du Régent, en date du 31 décembre 1715, il attirait une foule nombreuse (c'est dans ce bal que vers 1840 Philippe Musard introduit le cancan ou coincoin, danse scandaleuse inventée par les blanchisseuses dans leurs fêtes : cette danse, qui se pratiquait alors en couple, était beaucoup plus provocante qu'aujourd'hui car les femmes portaient des culottes fendues).

 

La Révolution française interdira elle aussi le Carnaval à partir de 1790. À l'époque, l'abbé Mulot, partisan de cette interdiction, expliqua qu'une raison d'interdire cette fête était qu'à cette occasion la police de Paris en profitait pour financer les mascarades afin de tromper le roi pour qu'il croie que le peuple était heureux ! En pleine Révolution, l’interdiction du Carnaval de Paris fut renouvelée, chaque année, de 1790 jusqu'en 1798 inclus.

La Gazette Nationale écrit, en 1792, que la municipalité a arrêté : « 1) qu'il est défendu de paraître travesti dans les rues ; 2) que personne ne pourra donner de bal masqué public ; 3) qu'on ne peut étaler ou vendre des masques et habits de déguisement passé onze heures du soir ; 4) que personne ne peut donner de bal public, sans en avoir obtenu l'autorisation de la police ; 5) que ces bals ne peuvent se prolonger au-delà de onze heures de nuit » (Gazette Nationale, ou Le Moniteur Universel, n°32, mercredi 1er février 1792, Troisième année de la Liberté). À partir de cette époque, la police publia tous les ans au moment du carnaval une ordonnance conçue à peu près toujours dans les mêmes termes. On interdit à tous les masques de se montrer sur la voie publique avec des armes ou bâtons, de se masquer avant 10 heures du matin et après 6 heures du soir, de prendre des déguisements de nature à troubler l'ordre public ou à blesser la décence et les mœurs, de porter aucun insigne, aucun costume ecclésiastique ou religieux, d'apostropher qui que ce soit par des invectives, des mots grossiers ou provocations injurieuses, de s'arrêter pour tenir des discours indécents et provoquer les passants par gestes ou paroles contraires à la morale, de jeter dans les maisons, dans les voitures et sur les personnes des objets ou substances pouvant causer des blessures, endommager ou salir les vêtements, de promener ou brûler des mannequins dans les rues et places publiques. De tous temps, les hommes se sont octroyés, en France, le droit de s'habiller en femme. Un plaisir très apprécié des femmes de Paris, au moment du Carnaval, est de s'habiller en homme. Il est à noter que par Décret de la Convention nationale, daté du 7 août 1793, « Celui qui sera trouvé déguisé en femme sera puni de mort ». Les plus fous furent donc les représentants de la Révolution qui cherchèrent à abolir ce qui persistait de ces pratiques sous le prétexte qu'il n'y avait plus de roi. Alors qu'il s'agissait pour les plus humbles, les plus démunis, de passer au premier rang, et, au moins une fois l'an, et dans la plus grande licence et irrévérence, de prendre le pas sur les autorités légitimes.

En 1799, après huit années d'interdiction régulièrement renouvelée, le Carnaval de Paris redémarra en trombe. Bals, mascarades furent au rendez-vous, mais le cortège carnavalesque parisien du Bœuf Gras resta absent. En l'an XIII de la République, le 4 ventôse, soit le 23 février 1805, deux jours avant qu'il ressorte pour la première fois depuis 1790, le Bœuf Gras fut autorisé par ordre de Napoléon. Entre 1805 et 1820, l'ordonnance de police défendit le port du masque dans les rues et lieux publics. Au XIXè siècle, Carnaval évolua au profit des cortèges et défilés rigoureusement contrôlés par les autorités. De 1815 à 1820, parmi les mascarades interdites figuraient « celles qui rappelleraient les époques malheureuses de la Révolution française ». Depuis 1805 jusqu'en 1830, le carnaval français perdit peu-à-peu beaucoup de sa gaieté, de sa joie bouffonne et de son caractère antique. Ses deux symboles historiques, polichinelle et arlequin, furent relégués dans les carrefours. On ne comprenait plus alors l'esprit caustique de l'un et la verve pétillante de l'autre. En 1840, un journaliste écrivit : « À l'heure qu'il est, le carnaval n'existe plus que par l'orgie ; les travestissements n'ont plus aucune originalité ; ils n'expriment rien, ne s'adressent à rien ; ils sont riches, beaux, bien faits, bien portés, mais ils n'ont aucune espèce de sens. Le carnaval n'est plus qu'un divertissement physique ; son côté moral est complètement effacé. On s'amuse encore sous le masque, mais on n'a plus d'esprit ».

Au Carnaval de Paris en 1831, la fête et l'émeute se juxtaposèrent sans se déranger mutuellement. Un journal écrit : « Ce sera une journée de féerie, ajoutée à des journées d'héroïsme que cette journée du 15 février, donnant le spectacle inconnu aux autres siècles, aux autres nations, d'un peuple se livrant à la fois à la joie et à la colère, punissant d'un côté, se réjouissant de l'autre ; abattant des croix de mission, souillées par l'alliance adulatrice et sacrilège des armes de la dynastie déchue avec le symbole de la foi des chrétiens; et de l'autre, promenant dans les rues ses masques et ses travestissements grotesques ; des bataillons de gardes nationales sous les armes ; des masses d'ouvriers sans armes, sans démonstration hostile, mais exprimant avec énergie ce qu'il y a de plus profond, de plus général dans le cœur de tout Français, l'horreur du fanatisme et de la domination sacerdotale, et des femmes élégantes, une jeunesse vive et folâtre circulant gaiement au milieu de ce tumulte héroï-comique. Vers quatre heures, j’ai rencontré près du Palais-de-Justice une troupe assez nombreuse de personnes du peuple, portant en forme de bannière un portrait de prêtre, et criant : À bas la calotte ! M. le préfet de police, en uniforme et à cheval, précédait d'environ cinquante pas cet attroupement ». Le ministre de l'intérieur a fait publier la proclamation suivante : « Citoyens de Paris, Respect aux monuments publics ! À midi des bateaux de pêcheurs retiraient des eaux (de la Seine) les débris de ce naufrage (le saccage de l'archevêché de Paris). Ces bateaux étaient remplis de livres ; on arrêtait même au passage la plume éparse de ces lits superbes ; le parapet du Pont Neuf servait de premières loges à cet étrange spectacle. Le spectacle était partout, sur le bord de l'eau, avec les pêcheurs d'abord, et ensuite, si vous leviez les yeux, vous aperceviez dans le lointain la croix de l’église Saint Gervais s’ébranler sous les efforts des ouvriers. À cette heure toute la ville était calme, on aurait cherché vainement la foule qui s'était attaquée à des murailles et à des livres d'église, cette foule n'était plus : à présent elle était toute à la joie du carnaval qui s'en va ». Un journal ajoute : « On était en plein carnaval : aux émotions de l'émeute se mêlaient toutes les extravagances du mardi-gras ; le pavé des quartiers opulents résonnait sous la roue des équipages ; les masques couraient tumultueusement par la ville. Le soir, tout Paris fut illuminé. Sur le point où l'archevêché s'élevait la veille, il n'y avait plus que des ruines ».

 

Dans beaucoup de pays européens, le Carnaval s’est établi au XIXè siècle lorsque le but était de se moquer de l’aristocratie et du roi avec des masques et des déguisements ridicules. On comprend alors qu'en 1848, à Paris, Carnaval se mêla aux journées révolutionnaires. Lorsque le défilé se présenta devant le Ministère, la troupe tira et tua 16 personnes. Celles-ci furent alors disposées sur une charrette pour une « promenade des cadavres » dans le sillage de laquelle s'élevèrent les barricades qui mèneront les révolutionnaires vers la IIè République. Le président élu, devenu trois ans plus tard l'empereur Napoléon III, ne tolèrera ensuite que le défilé de la corporation des bouchers, accompagné de quelques chars publicitaires.

Sous la monarchie de Juillet et le Second Empire, les fêtards, un grand nombre de personnes des deux sexes portant des déguisements variés, se dirigeaient vers un bal masqué de la capitale, réservé à la noblesse, ou vers les faubourgs de Belleville où bourgeois et aristocrates costumés n’hésitaient pas à aller s’encanailler parmi les classes populaires qui y festoyaient.

Lorsque la IIIè République arriva, le Carnaval renaissant fut très vite encadré par les festivités offertes par de grands patrons. Carnaval prit alors le masque de la bienfaisance afin de faire des collectes qui autorisent des défilés de plus en plus fastueux, les bénéfices restant étant solennellement reversés à des œuvres de charité.

 

Au cours de la seconde moitié du XIXè siècle, bals et festins firent place à de fastueux défilés, en particulier sous l’influence de la ville de Nice qui en lança la mode à partir de 1873, en instituant un corso carnavalesque auquel était rattaché un Comité organisateur de la fête. Désormais, défilés de chars, cavalcades, mascarades, etc., constituaient les moments forts du carnaval dans les grandes villes. Ils furent étroitement contrôlés par les pouvoirs publics, qui craignaient avant tout les comportements licencieux et déréglés. Sous l’influence d’un idéal scientiste et matérialiste déniant tout pouvoir intrinsèque aux forces de la nature et hostile aux superstitions païennes, la tradition carnavalesque fut profondément bouleversée, et le carnaval prit un autre visage, plus urbain. L’ascension de la bourgeoisie dans les villes, la crainte des classes populaires dangereuses, des manifestations de rue et le renforcement de l’ordre public conduisirent les édiles locaux à organiser le carnaval de manière différente : de nouvelles festivités pittoresques y furent introduites, et priorité fut donnée aux défilés de chars allégoriques qui suivent des trajets bien définis à l’avance, de manière à pouvoir contrôler l’espace public. Cette dimension touristique et récréative du carnaval, qui tient les spectateurs à l’écart, a pris le pas sur les libertinages d’autrefois, sans pour autant anéantir les anciennes traditions.

 

De plus en plus policé, jugé comme un désordre à l’ordre public, puis attaqué par les philosophes du siècle des Lumières qui y voient une coutume barbare, le carnaval perdura tant bien que mal jusqu’à la fin du XIXè siècle, mais perdit au fil des siècles sa charge subversive pour ne survivre que sous une forme conventionnelle, plutôt réservée aux enfants (déguisements). L’organisation des spectacles carnavalesques s’est amplifié, jusqu’à ce que se distinguent les premiers "carnavaliers" professionnels de Nice, en 1873.

C'est au Carnaval de Paris qu'est lancé mondialement le confetti en papier (à ses débuts on le vendait au verre ou au kilo) en 1891 et le serpentin en 1892 (les premières années ils font 50 à 200 mètres de longueur sur un centimètre de largeur). Les confettis en papier auraient été, sinon inventés, du moins diffusés, par Lue, régisseur du Casino de Paris, dont le père était ingénieur à Modane, où on se servait de papier troué pour l’élevage des vers à soie. De 1918 à 1932, les ennemis de la fête, sous de fallacieux prétextes (hygiène et économies) firent interdire le jet de confetti à Paris. Seule exception : en 1922, le préfet de police Robert Leullier l'a protégé. Les premiers serpentins auraient été des bandes morses qu’un employé du bureau de Poste 47 aurait lancées sur ces collègues puis dans la rue, pour s’amuser.

En 1893 l'ensemble des étudiants parisiens avec leur armée du chahut se joignit au cortège des blanchisseuses de la Mi-Carême. La participation massive des jeunes gens et jeunes filles des écoles fut très appréciée et se poursuivit au moins jusqu'en 1946. Elle fit de facto de la Mi-Carême la fête des étudiants parisiens.

 

Au XXè siècle, Carnaval est de plus en plus spectaculaire, avec un roi qui varie au gré des modes et de l'actualité. En 1967, à Nice, un tyrolien « Roi des loisirs » sera brûlé avant son heure par des "anarchistes" mécontents. Carnaval devient une entreprise à part entière, employant des gens toute l'année. Le maquillage narcissique, beau, visant à attirer les regards, tend à remplacer le masque repoussant. De même, la parade où l'on se montre se substitue au drame joué ensemble. L’organisation du carnaval est devenue si rigoureuse qu’elle nécessite aujourd’hui l’emploi à plein temps de personnes hautement qualifiées. En France, les carnavals sont aujourd'hui des spectacles pleinement structurés que des professionnels proposent au public. Mais si la programmation officielle voudrait l'oublier, la tradition des hommes sauvages, des revenants, des garçons enceints, des libertés amoureuses, de la verve critique et dénonciatrice demeure en souterrain.

Certaines villes conservent sous une forme ritualisée des formes du carnaval d’autrefois, comme, en Europe, le carnaval de Binche, de Zürich, de Dunkerque, ou de Bâle (qui est par ailleurs l’unique carnaval protestant à avoir survécu), et en Amérique du Sud les carnavals de Baranquilla (Colombie) ou de Oruro (Bolivie).

 

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