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Présentation du Collectif des 12 Singes

 

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Publié par Collectif des 12 Singes

« La fête des fous et des diacres », G.de Génouillac, Paris à travers les siècles, 1881

« La fête des fous et des diacres », G.de Génouillac, Paris à travers les siècles, 1881

 

Tant que la Fête des Fous avait une existence indépendante, il semble qu’elle ait pris de l’ampleur à partir d’une Fête des Sous-Diacres (festum hypodiaconorum), célébrée le jour de la Circoncision, début janvier. Comme les diacres avaient leur célébration spéciale le jour de la Saint-Etienne (historiquement le premier des diacres, 26 décembre), les prêtres le jour de la Saint-Jean l'évangéliste (27 décembre), les choristes et servants de messe à la Fête des Saints Innocents (ou Massacre des Innocents, 28 décembre), les sous-diacres avaient l'habitude de tenir leur fête à la même époque de l'année, mais plus particulièrement lors de la fête de la Circoncision. Cette fête des sous-diacres se développa par la suite dans la fête du petit clergé (esclaffardi), et fut plus tard prise en charge par certaines confréries ou Guilde des "fous".

 

Les chapitres séculiers étaient le cadre traditionnel de la Fête des Fous ecclésiastique. Les chanoines constituaient le sommet de la hiérarchie. Ils avaient sous leurs ordres les membres du bas-clergé, des vicaires, des chapelains et des enfants de chœur. Ce furent ces clercs des ordres inférieurs qui étaient les acteurs de la fête : leur statut social n’était en rien comparable à celui des chanoines, qui restaient de simples spectateurs. L’inversion des habits liturgiques entre les chanoines et le bas-clergé, les déguisements et les sermons joyeux étaient les principales caractéristiques des offices de la Fête des Fous. À cela s’ajoutaient les représentations théâtrales satiriques et l’obligation, pour les chanoines, d’offrir un repas à leurs subordonnés et une quantité de vin fixée par la coutume. Cette tradition du repas de l’évêque des fous a été confirmée par une ordonnance capitulaire. La cérémonie d’humiliation du trésorier, le jour d’O Radix Jesse (Ô rameau de Jessé, 19 décembre), procédait de la même idée d’inversion. Ce renversement temporaire de la hiérarchie, toléré, voire encouragé par l’église, offrait donc, dans un cadre qui reste bien réglé, une sorte de respiration, de récréation pour de jeunes gens soumis le reste du temps aux strictes règles cléricales.

 

La fête éphémère était une opération souvent préparée de longue main : c’est au jour du 17 décembre, soit un octave avant Noël, que se réunissaient les sclafardi et clericuli (les sous-choristes et enfants de chœur). On élisait l’abbé des fous et on chantait un Te Deum en action de grâces après l’élection, comme dans les sacres d’évêque ou de roi. L’élection immédiatement faite, le Te Deum chanté, l’élu faisait l’objet d’un transport, peut-être au réfectoire du chapitre, et présidait à huis-clos une sorte de banquet de joyeuses funérailles où il recevait les offrandes mûries au soleil avant une compétition vocale et railleuse dont il conduisait la conclusion farcie qui précédait la bruyante sortie dans la rue où tous ceux qui le croisaient le saluaient. Il semble avoir en charge diverses activités chaque soir jusqu’à la Vigile de Noël : « Pendant ces inspections qui ont lieu chaque soir jusqu’à la vigile de la Nativité l’Abbé doit toujours porter son costume, que ce soit le mantelet, ou bien le tabard, cotte armoriée des hérauts d’armes, ou encore une cape avec un capuchon garni de feuilles bigarrées ». On peut voir là une sorte de veillée d’arme pour faire place nette dans la cité canoniale et préparer le moment difficile du raccordement des années solaire et lunaire.

À partir de Noël, on inversait la dignité de la Fête et de la Vigile, on vivait la nuit comme le jour et inversement. Les incertitudes de ce temps calendaire et les inversions entre vigile et fête très fortement marquées étaient peut-être un système compensatoire par rapport à une immobilisation du balancement d’un temps alternatif dont il fallait garantir la relance (à partir de la Nativité, la Lune "attend" le soleil pendant 12 jours, jusqu’à l’Épiphanie, jour de la lumière où les deux calendriers sont synchronisés). L’évêque des fous, distinct de l’abbé, était élu selon le même rite pendant la fête des Saints Innocents de l’année précédente. On élisait en grande pompe dans les églises et cathédrales un évêque ou un archevêque des fous parmi les sous-diacres (le diacre était initialement un homme choisi par les chrétiens pour s'occuper des plus démunis de la communauté ; rapidement, les diacres furent appelés à gérer les biens matériels de l'église naissante ; le besoin se fit moins sentir d'avoir des hommes dévoués au seul service, les laïcs étant souvent en mesure d'assurer les tâches matérielles diaconales, et peu à peu, le diaconat permanent disparut et l'ordre des diacres ne devint qu'une étape vers l'ordination presbytérale), et son élection était confirmée par toutes sortes de bouffonneries qui servaient de sacre. Canoniquement élu par le peuple jusque vers le VIIè siècle, l’évêque l’était par le clergé de la ville épiscopale et quelques grands laïcs jusqu’au milieu du XIIè siècle avant de ne plus l’être que par les seuls chanoines tandis que se multipliaient les nominations par provision pontificale avec l’accord du roi ou du prince territorial. Autant dire que la désignation épiscopale fut confisquée par l’action conjointe des deux monarchies, l’une spirituelle, l’autre temporelle. Dans les églises qui relevaient immédiatement du saint siège, on élisait un pape des fous à qui l’on accordait les ornements de la papauté, afin qu’il pût agir et officier solennellement, comme le pape. Les électeurs étaient le bas-chœur, les jeunes chanoines, les clercs et enfants de chœur, tonsurés sans avoir nécessairement reçu les ordres, partageant études, certaines fonctions religieuses et vie matérielle : une classe d’âge émergeait, qui réunirait les participants dans une solidarité horizontale de génération. Après son intronisation à Noël, l’évêque des fous était soulevé par les sous-choriers, et précédé d’une clochette il était porté à la maison épiscopale dont les portes à son arrivée, l’évêque présent ou absent, devaient être complètement ouvertes. Il devait être déposé à l’une des fenêtres de la grande salle basse où mangeait le corps de garde et debout il donnait là sa bénédiction vers la ville. Le véritable évêque devait donner les marques de respect protocolaire au faux puis il offrait à tous ces jeunes « les douceurs, les aromates et le vin avec confiance ».

L’évêque des fous entrait dans l’église à l’envers sur un âne (rite de désacralisation : l'âne, dont le naturel est de reculer, permettait à l'évêque d'entrer en avant). Pendant les 3 jours de Saint Étienne, de Saint Jean et des Innocents (26, 27 et 28 décembre), ce jeune vicaire décoré du titre d’Episcopus stultorum, véritablement "maître de jeu", occupait le siège épiscopal revêtu des ornements pontificaux à l'exception de la mitre, qui était remplacée par un bonnet de fou de cour. L’office était totalement célébré à l’envers de façon méthodique, les gestes du cérémonial habituel étaient soigneusement inversés : la droite prenait la place de la gauche, le haut remplaçait le bas, la puanteur des vielles semelles se substituait à l’encens, les acteurs se couchaient le matin et se levaient le soir. Tout le clergé assistait à la messe, vêtus en bouffons (uniforme, identifiant la fonction, vert seul ou jaune et vert - comme pour les musiciens, jongleurs, fous -, coiffé d'un bonnet, tenant de la main gauche une cuillère), masqués d'une façon grotesque et ridicule, dansaient en entrant dans le chœur et y chantaient des chansons obscènes. Cet évêque officiait pontificalement et donnait la bénédiction au peuple, devant lequel il portait la crosse et même la croix archiépiscopale, avant de dispenser ses ordres : on lui apportait du vin, de l’argent, et tous les participants étaient invités à boire, à chanter, à suivre le rituel parodique. Les diacres et les sous-diacres mangeaient des boudins et des saucisses sur l'autel, devant le célébrant, jouaient sous ses yeux aux cartes et aux dés, et brûlaient dans les encensoirs de vieilles savates. Dans ces offices très longs, les prières prévues par le rituel alternaient avec des improvisations libres. À la fin de l'office, l’évêque des fous recevait les mêmes honneurs que le prélat véritable, et son aumônier prononçait une bénédiction, dans laquelle il demandait pour les assistants le mal de foie, une banne de pardons, vingt bannes de maux de dents, et deux doigts de teigne sous le menton. Le sermon joyeux de l’évêque des fous servit de référence pour les autres genres satiriques qui concernaient l’église, les chansons des Goliards au XIIIè siècle, et à la fin du Moyen Âge, les sottes chansons, fatras et coq-à-l’âne, qui jouaient plus sur l’absurdité et le non-sens.

Quand la messe était dite, les clercs couraient, sautaient, et dansaient dans l'église, chantant et proférant des paroles obscènes, et faisant mille postures indécentes jusqu'à se mettre presque nus. Ensuite, on charriait tous les clercs par les rues, dans des tombereaux pleins d'ordures, pour en jeter à la population qui s'assemblait autour d'eux. Les plus libertins d'entre les séculiers/laïcs se mêlaient parmi le clergé pour jouer aussi quelque personnage de fou en habit ecclésiastique.

C’est sur un théâtre devant l’église qu’on rasait le préchantre des fous. Les participants recouraient à un dignitaire des chapitres cathédraux (identifiable grâce à son bâton d’argent, signe de sa dignité, et ordinairement chargé du déroulement des offices) en donnant le ton de chaque pièce aux acolytes, lecteurs et chantres divers pour illustrer en acte le passage du vieux (barbu) au jeune (imberbe), thème calendaire si souvent sculpté aux portails des églises : Janus aux deux visages pour désigner janvier ou le passage à l’an neuf. Si parfois on portait des lanternes en plein jour devant lui, ces lumières renvoyaient au rallongement des jours à cette époque de l’année.

Le bas-clergé réservait le charivari général le 6 janvier, aussi appelé Jour des Rois, parce que les Rois Mages arrivèrent à Bethléem cette même date. Ce jour-là, pendant vingt-quatre heures, tous les clercs s'arrogeaient les privilèges réservés d'habitude à leurs supérieurs au sein de la très puissante église catholique romaine.

On voit encore la représentation de ces scènes sur des monuments du Moyen Âge. La marotte, sceptre de la folie, surmonté d’une tête grotesque coiffée d’un capuchon bigarré de différentes couleurs et garnie de grelots, que l’on place aujourd’hui dans la main du dieu cornu (Maître ou Seigneur des animaux, dieu des chasseurs, plus particulièrement à partir de l'apparition de l'arc, puis des pastoralistes où il prendra alors les traits du dieu-lune, en raison de ses cornes, Pan/Faunus), prendrait son origine à la Fête des Fous.

 

L’église a déterminé les mauvais gestes que le prêtre ne devait pas accomplir : les grimaces et la gesticulation des saltimbanques et des jongleurs étaient surtout visées (les gestes des fous, d’après l’iconographie, exprimaient avant tout l’obscénité, et ses nuances scatologiques ou sexuelles, renvoyant à des conceptions magiques). Pourtant, les monstres grimaçants sont omniprésents dans la décoration extérieure des églises. Cette coexistence des contraires était aussi le principe directeur de la Fête des Fous. L’église s’intéressait aux gestes dans la mesure où ils sont utilisés pour l’office divin. Pour cette raison, le règlement du chœur était fixé de manière très stricte. Ce cadre rigide était le canevas sur lequel les clercs du bas-clergé inventèrent les motifs de l’inversion parodique, accentuée par les déguisements « déshonnêtes » et les chants liturgiques détournés dans un sens profane, comme à la place du Laetabundus celui de Gaudeamus igitur (« Réjouissons-nous », également connu sous le nom de De brevitate vitae, «  La brièveté de la vie » : considéré comme un morceau du folklore étudiant international, son message est multiple, précis et très conservateur : « Réjouissons-nous, vive la vie et profitons-en quand il en est encore temps ! Vive l'école ! Vivent les professeurs ! Vive l'état et celui qui le dirige ! Vive la municipalité ! Vivent les riches/mécènes qui financent l'école ! ». Quant aux femmes, un couplet leur est consacré : elles doivent être tout à la fois vierges, belles et faciles, tendres, aimables, bonnes et travailleuses. Leur intelligence, leur savoir et leurs capacités diverses autres que conjugales et domestiques ne sont pas mentionnés).

La tradition des danses et des jeux liturgiques annonçait la mise en scène du jeu du Deposuit. La fête de festum bacul était un des moyens de désigner celui qui devait présider à une des fêtes du Deposuit et être soit le roi ou l’abbé des chapelains, soit le roi des chanoines, soit l’évêque des enfants de chœur. On jouait à la balle ou à la pelote en pleine église et le perdant était élu roi des fous pour l'année suivante. Cette dignité entraînant beaucoup de dépense, elle avait besoin d'être imposée de force.

Obéissant au verset du Magnificat selon lequel « Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles (Il a renversé les puissants de leur trône et Il a élevé les humbles) », les diacres, sous-diacres, vicaires, enfants de chœur prenaient la place de l’évêque et des chanoines, à la fois en empruntant leurs vêtements et en s’installant dans le haut-chœur : les sous-diacres prenaient la place des hauts dignitaires pour danser, professer des sermons grossiers et obscènes et chanter des cantiques à double sens ; les prêtres se déguisaient en femme ; les évêques et archevêques se défaisaient de leurs attributs dans un jeu burlesque ; les enfants de chœur chassaient les prêtres, donnaient des ordres dérisoires, lançaient des malédictions à la place des bénédictions, ordonnaient des processions et touchaient des redevances. Ce jeu voulait illustrer le message du Christ en faveur des humbles, ce que l’âne symbolise également. Les inversions parodiques étaient parfois codifiées dans des livres de rituels, comme celui de Pierre de Corbeil, qui visaient à les encadrer. Les évêques parodiques pouvaient diriger l’office divin, mais pas le sacrifice de l’eucharistie pendant la messe, car ils n’ont pas les ordres majeurs : si la parodie était tout à fait banale au Moyen Âge, le sacrilège était hors de propos dans le cadre de la fête des fous.

Pourtant, la confusion des sexes ou leur échange passent pour atteinte à la création. Quant aux masques monstrueux, ils peuvent renvoyer à l’animalité et refuser la place d’exception réservée par dieu à sa créature (l'Homme étant fait à l'image de dieu, s'il modifie son image, il commet un grave péché). Les actes relevés impliquent que se côtoyaient une célébration "ordinaire" par le prêtre et des activités dépourvues de lien avec la messe (chansons déshonnêtes, mastication et jeu de dés) soit autant d’activités de divertissement pour la satisfaction des sens. L’odorat était aussi de la fête à l’envers, puisque les ordures brûlent dans les encensoirs, les corps pour leur part vibraient de toutes les façons (courses, sauts, rires, danses). « Paroles sales et postures indécentes » évoquent irrésistiblement les émissions arrières ordinairement contrôlées ou leur imitation.

 

 

Toujours est-il que les dévots ne croyaient pas déshonorer dieu par les cérémonies bouffonnes et grossières, dérivées presque toutes du paganisme, contre lesquelles l’église a souvent lancé ses foudres sans aucun succès. Ces folies leur plaisaient tant et paraissaient à leurs yeux si bien pensées et si chrétiennes, qu'ils regardaient comme excommuniés ceux qui voulaient les proscrire.

Il est d’ailleurs à noter la conjonction avec les thèmes du soleil, de Bacchus (l’évêque des fous) et Séléné (l’âne), mise en forme par les clercs dès le XIIIè siècle (en témoignent les ivoires décorant le manuscrit de Sens). Loin d’être la part païenne de quelques rustres égarés dans un occident chrétien sûr de lui, ces dissonances festives auraient été l’objet de fiévreuses réinterprétations érudites de clercs débordés d’angoisses (le cri bachique évohé alors bien connu est une formule empruntée à Euripide).

On retrouve ce paradoxe de l’automne du Moyen Âge, par exemple dans la fameuse lettre de la Sorbonne (1444), qui traite à la fois ces joyeux fêtards d’effroyables rustres et prête à leur pratique des arrière-plans cultuels bachiques ou solaires jadis condamnés. On y retrouve les accommodements de l’église avec des superstitions que loin d’éradiquer, elle a au contraire pris le risque d’entretenir en y superposant ses propres fêtes : il s’agit de concessions imposées au haut clergé, non seulement par le peuple, mais aussi par le clergé inférieur.

 

Les interdictions de la Fête des Fous accompagnent son histoire pendant quatre siècles. L’église a longtemps professé une hostilité de principe par rapport au rire et aux comédies. La moralité des prêtres était l’enjeu de cette austérité, qui reflétait surtout l’influence du courant monastique dans l’église. Des mesures furent prises pour mettre fin aux désordres. La toute première condamnation fut proclamée vers 1198 : à la demande d'Odon de Sully, évêque de Paris, le cardinal Pierre, légat en France, condamna les participants à la Fête des Fous, qui étaient passibles d'excommunication. La dépréciation du rire s’atténua à partir du XIIIè siècle ; ainsi, les premières interdictions de la Fête des Fous cherchaient plus à la réformer qu’à l’abolir.

On a beaucoup exagéré les désordres qui se commettaient pendant ces fêtes des sous-diacres (les Fêtes des Fous et les sociétés joyeuses les plus transgressives se situaient plutôt dans le nord de l’Europe, à l’instar de la Nef des fous). Sans doute au douzième siècle elles reçurent un nouveau développement, un développement qui annonçait que la sécularisation était prochaine et que les laïques n'avaient plus longtemps à attendre l'héritage hiératique. Cependant l'église était encore une autorité puissante et respectée. Quoique ces désordres étaient loin d'être aussi grands qu'on peut le croire, ils étaient assez sérieux pour que les chefs les plus éclairés du haut clergé s'y opposent avec force. Nous voyons à Reims, à Soissons, à Paris des essais de réforme tentés par de grands prélats. À Paris, Odon de Sully, tiré de l'église de Bourges dont il était chantre pour gouverner celle de Paris, chercha non pas à abolir mais à réformer ces fêtes. Il en régla le cérémonial d'une manière décente dans une ordonnance de 1109. Le canon d’Innocent III (1198-1216, considéré comme l'un des plus grands papes du Moyen Âge) relatif à ces désordres dans l'église est fameux : « On fait quelquefois dans les églises des jeux de théâtre, et non seulement on introduit dans ces jeux et dans ces spectacles des masques de monstres, mais même dans certaines fêtes des diacres, des prêtres et des sous-diacres poussent la hardiesse jusqu’à commettre des folies et des bouffonneries; nous vous enjoignons, mon père, d'exterminer de votre église la coutume ou plutôt l'abus et le dérèglement de ces jeux honteux, afin que cette impureté ne souille plus l'honnêteté de l'église ».

 

 

Le tournant du XIIè et du XIIIè siècle aurait vu une évolution importante : les jeunes clercs commencèrent à mettre leurs vêtements à l’envers, se déguiser en femmes ou en hommes sauvages, se barbouiller le visage de suie. De tels déguisements permettaient de faire fi de différences irréductibles (différence des sexes, vie / mort, homme / animal), et donc d’échapper aux limites de la condition humaine. À la contestation de la hiérarchie établie s’ajouterait désormais l’exaltation d’un monde fou où tout est permis.

Dès avant, la poursuite de la fête dans la rue, par une cavalcade bouffonne et licencieuse, avait sans doute permis bien des débordements tenant du sacrilège, de la révolution et de la débauche. Les récupérations sociopolitique et folklorique de la folie se traduisent par une imitation libératrice des aspects amusants et provocants de la maladie mentale. La folie qui s’y déploie a donc un sens très large : extravagance, excès, démesure. Elle ne porte pas à conséquence, elle n’est pas menaçante et présente même des côtés sympathiques. De ce fait elle permet aussi de s’immuniser contre la vraie folie, laquelle se trouve davantage encore méconnue et rejetée. Le fou, parce qu’il est incapable de s’organiser en groupe, devient la figure par excellence du solitaire, de l’exclu, que l’on peut poser, fragile et démuni, face à la société.

 

Ces jeux d’inversion se propagèrent en ville sous forme de cortèges masqués. Ces rituels échappaient peu à peu à la scène liturgique et le peuple – profane – s’associa au cortège d’autant plus facilement que quelques fêtes masquées populaires prenaient un essor certain dans l’ombre du christianisme et de sa Fête des Fous.

Ces parades de rue connurent un immense succès dès le XIIIè siècle. En effet, la fête en elle-même était importante parce qu'elle remettait le travail à sa place. Elle suggère que le travail, bien que rémunérateur, n'est pas la plus haute fin de la vie, mais doit contribuer à 1'accomplissement de la personne humaine. Les jours de fête, on cesse de travailler et on goûte ces gestes traditionnels et ces heures de franche gaieté sans lesquels une vie ne serait plus humaine. La fête, comme le jeu, la contemplation et 1'amour, est une fin en soi... ce n'est pas un moyen.

 

 

Au XIIIè siècle, l’évêque des fous pouvait être un homme du peuple, ce qui abolissait une autre frontière, entre clergé et laïcs cette fois. Les laïques ne négligeaient aucune occasion de s'immiscer dans la célébration des liturgies et de jouer un rôle dans les solennités ecclésiastiques. À la fin du XIIè siècle, plus on avance, plus les symptômes de sécularisation deviennent complets. Dans cette évolution achevée autour de 1300, l’église aurait perdu le contrôle des Fêtes des Fous.

Si l’inversement était d’abord simplement ludique, un divertissement versant même dans le grotesque, il se transforma vers le XIIIè siècle (au seuil du XIVè siècle) en satire. On s’adonnait alors à une critique des mœurs, de plus en plus rigoureuses, de manière de plus en plus impertinente et acerbe. La Fête des Fous mettait de plus en plus en scène les rapports de force sociaux, en libérant la parole critique de la satire. Elle démontrait notamment les prolongements par l’église des superstitions qu’elle dénonçait, les divisions de ses représentants entre eux à ce propos, la faiblesse de leur capacité disciplinaire, leur ambition infondée à dicter leur conduite aux Hommes au prétexte d’une capacité à définir seuls le dogme alors même que toute l’histoire de leurs rites et pratiques témoigne de leurs "emprunts" aux fêtes et cultes antiques. Dans ces conditions, bien loin d’être l’immuable et infaillible Verbe auquel il faut se soumettre, l’église ne serait qu’une institution historiquement construite par les Hommes, propre à véhiculer à travers les siècles les plus anciennes superstitions et peut-être être une superstition elle-même.

On vit alors de plus en plus le qualificatif de libertin : il peut certes faire référence à l’attitude débauchée ou licencieuse du laïc qui s’autorise à revêtir le froc, mais il peut aussi prendre le sens de celui qui s’affranchit de toute religion, et s’affiche libre-penseur. N’est-ce pas se présenter comme un "esprit fort" que railler les cérémonies catholiques en s’en faisant l’un des acteurs parodiques ? L'austérité qui présidait à la célébration de ces fêtes disparut avec la foi des fidèles : la licence, le désordre et l'orgie se répandirent partout.

 

Par le biais de la fête des Innocents, la Fête des Fous se rattache au domaine de l’enfance. Le nom de la fête joue d’ailleurs sur la parenté des notions d’innocence et de folie, car l’enfance représente aussi un monde à part. D’autre part, l’obscénité des enfants est proche de celle de la Fête des Fous, ce qui montre que leurs âmes ne sont pas si angéliques. Mais si l’enfance assure l’impunité, comme la folie lors de la Fête des Fous, cette tolérance pour les farces et les bêtises enfantines, lors des fêtes en particulier, commence à être remise en question au XVè siècle, à cause des dégâts provoqués par les "grands enfants", c’est-à-dire les adolescents. À partir du XVè siècle, les parlements commencèrent à sévir, mais la fréquence même de leurs arrêts peut inspirer quelques doutes sur leur efficacité.

C’était principalement la jeunesse, qu'on appelle les Bacheliers, qui faisait la fête. On trouvait dans chaque ville ou village un Chef des Bacheliers ou un roi de la Jeunesse. Acteur et régulateur de la vie sociale, l'activité principale du Bachelier était d'organiser des fêtes, racketter les bourgeois pour de l'argent, du vin et de la nourriture, se moquer des maris cocus, des femmes infidèles, etc.

 

Les Enfants-sans-Souci, également appelés les Sots, étaient une confrérie joyeuse de Paris. C'étaient les anciens célébrants de la Fête des Fous, jetés hors de l'église par les Conciles indignés, et rassemblés sur la place publique pour y continuer la fête. Ils étaient habillés, comme les fous de cour, mi-partie en jaune, mi-partie en vert ; ils avaient sur la tête un chapeau garni de grelots et surmonté d'oreilles d'âne ; à la main, ils tenaient une marotte. À la tête de cette société était le Prince des Sots ; la seconde dignité était celle de Mère-Sotte (représentant l’église). Les Sots fondaient leur système de satire sur cette hypothèse que la société tout entière est composée de fous (Sotte-Commune étant le peuple).

Les Sots étaient probablement des étudiants pauvres, mais ils paraissent, à certaines dates, s'être presque confondus avec les Basochiens ou Clercs de la Basoche. Lorsque les rois de France habitaient le palais royal de l'île de la Cité (actuel palais de justice), les juges, les avocats, les procureurs et tous les gens de justice furent désignés sous le nom de clercs de la basoche (c’est-à-dire « clercs du palais », puisque le terme de « basoche » vient du mot latin basilica, palais royal). Il se forma plus tard entre les clercs du palais et les clercs du Châtelet une association qui fut reconnue en 1303 par Philippe le Bel et qui obtint des privilèges particuliers. Associés pour le plaisir, les basochiens élisaient un chef qui prenait le titre pompeux de Roi de la basoche, avait une cour, des grands officiers, des armoiries (trois écritoires d'or sur un champ d'azur) ; ce roi faisait la revue de ses sujets tous les ans au Pré-aux-Clercs, et il leur rendait la justice deux fois par semaine. D'après les statuts constitutifs donnés par Philippe le Bel, le Roi de la Basoche faisait tous les ans la montre ou revue de ses sujets, sorte de carrousel où étaient conviés tous les clercs du palais, ceux des provinces et leurs suppôts, et qui se tenait à l'origine dans une prairie appelée pour cette raison Pré-aux-Clercs. Cette prairie s'étendait sur la rive gauche de la Seine, à l'emplacement qu'occupent aujourd'hui le quai Malaquais, les rues de Verneuil, de l'Université et Saint-Dominique. Ce carrousel attirait toujours grande foule ; il eut tant d'éclat sous François Ier que ce prince y assista en 1540. Les basochiens jouèrent longtemps des soties (pièce politique ou d’actualité, sorte de parade bouffonne), des farces (genre théâtral qui avait souvent des caractéristiques grossières, présentant des situations et des personnages ridicules où régnaient tromperie, équivoque, ruse, mystification : la farce était satirique mais échappait à la censure car elle faisait rire les gens) et des moralités (représentant les vices et vertus des Hommes ainsi que les défauts de la société ; le thème central était l’antagonisme entre Bien et Mal), mais leur licence amena François Ier à défendre ces représentations en 1540 (que l’on retrouve sous une certaine forme lors de la conférence Berryer, mise en scène par des avocats). Leurs pouvoirs disparurent au fil des ans et à la fin, il y avait peu d'autorité véritable : Henri III supprima le titre de Roi de la basoche et transmit au chancelier tous les droits et privilèges qui avaient été concédés à ce roi pour rire. La Basoche fut abolie à la Révolution française par le décret général du 13 février 1791. En français moderne, « basoche » est un terme péjoratif pour le commerce dans son ensemble.

 

Les groupements de jeunesse des compagnies joyeuses étaient les principaux acteurs de la fête. Le statut des jeunes célibataires dans la société leur laissait certaines prérogatives liées à la fête, comme celle d’accomplir lors de la fête des Innocents le rituel magique de la flagellation des femmes, pour assurer leur fécondité (comme lors des Lupercales romaines). De tels rites assuraient la cohésion de la communauté.

Les liens entre les Fêtes des Fous, urbaines, et les sociétés joyeuses, rurales, ne sont pas clairement établis. Il est difficile de déterminer si ces abbayes ont réellement fonctionné en tant qu’organisations structurées, ou se sont cantonnées à un statut de groupes circonstanciels. Le point sur lequel semblent se rejoindre les spécialistes, c’est d’une part l’origine à la fois juvénile et villageoise de ces sociétés, qui ont perduré dans les campagnes sans grand changement jusqu’au XVIIIè siècle, et d’autre part le changement de statut qui s’est opéré lorsqu’elles ont été transposées en ville et "récupérées" ou "apprivoisées" par des bourgeois, des corporations d’adultes et de métiers.

Le charivari servit de modèle aux cérémonies des repas forcés que les chanoines devaient offrir aux participants de la fête. Ce don d’un repas, qui symbolise à la campagne un renversement de l’autorité, était au contraire en ville un moyen de contrôle sur les compagnies joyeuses. Les troupes de théâtre étaient appelées compagnies joyeuses, en référence à la Fête des Fous, dont elles reprenaient les thèmes. Les sociétés joyeuses, parodiquement contractuelles, vantaient ces « mondes de l’Autre » qui fonctionnent comme un anti-monde, non pas sans règle mais selon la « règle à l’envers » : elles participaient d’un rite social de fragilisation-réinstauration de l’ordre. Leurs noms de fantaisie reflètent cette filiation, mais ils expriment aussi leur composition sociale et les critères de sociabilité qui les structurent. Les noms à connotation militaire révèlent un autre aspect de ces compagnies théâtrales : pour les pouvoirs urbains, elles étaient aussi un moyen d’encadrement de la jeunesse.

 

En ouvrant son roman Notre-Dame de Paris sur la Fête des Fous, Victor Hugo plonge immédiatement son lecteur dans une atmosphère de liesse populaire, laissant transparaître ses opinions sociales. Mélange de Mardi Gras et de Premier Avril, ce festival de rues haut en couleur était la fête favorite des déshérités et des exclus. Pendant une journée dans l'année, les conventions sociales étaient chamboulées, la folie était de mise, le peuple agissait à la manière des rois et les fous prenaient la place des sages. L'aspect satirique de la chose était évidemment très développé. Le jour de la Fête des Fous, on élisait le Roi ou encore le Pape des fous. Pour être élu, il s’agissait de passer sa tête dans un trou et de faire la plus laide grimace. Quasimodo fut élu Roi des Fous en raison de sa difformité physique.

Au XVè siècle, époque où se déroule le roman d'Hugo, la coutume s'était étendue du clergé à la rue ; devenue un événement public attendu par tous, elle était l'occasion de réjouissances populaires ; on y buvait, y dansait, on y donnait des spectacles de mime, de magie, des tours, des momeries de théâtre, on y faisait des farces. Les dés roulaient dans les églises ; les prêtres marchaient de côté le long des ruelles, déguisés ; des jongleurs, des acrobates, des voyous de tout poil prenaient possession de la rue. Victor Hugo précise dans Notre-Dame de Paris, qu'au programme du 6 janvier 1482 : « Il devait y avoir feu de joie à la Grève, plantation de mai à la chapelle de Braque et mystère au Palais de Justice. Le cri en avait été fait la veille au son de trompettes dans les carrefours, par les gens de Monsieur le prévôt, en beaux hoquetons de camelot violet, avec de grandes croix blanches sur la poitrine ». Au point culminant de la fête, les farceurs élisaient le Pape des Fous, la plupart du temps un diacre, souvent même un profane ou un étudiant, qui conduisait ensuite à travers les rues de la ville une procession débridée où les bagarres n'étaient pas rares, constituée de membres du clergé et d'hommes du peuple, qui se mêlaient aux noceurs.

 

La fête manifestait une volonté de rupture dans le temps quotidien, ce que les ecclésiastiques partisans de la Fête des Fous illustraient au XVè siècle par la théorie de la "soupape" : la Fête des Fous permettrait de relâcher la pression des contraintes sociales, une fois par an. Voici ce qu’en disait la Faculté de Théologie de Paris, en 1444, pour justifier ces manifestations : « La folie qui nous est naturelle, qui semble née avec nous, se dissipe du moins une fois chaque année par cette douce récréation. Nous ne fêtons pas sérieusement, mais par pure plaisanterie, pour nous divertir selon la tradition, pour qu'au moins une fois par an nous nous abandonnions à la folie. Les tonneaux de vin éclateraient si on n'ouvrait pas de temps en temps la bonde pour les aérer : nous sommes des tonneaux mal reliés, que le puissant vin de la sagesse ferait rompre, si nous le laissions bouillir par une dévotion continuelle. Il faut donc quelquefois donner de l’air à ce vin, de peur qu’il ne se perde et ne se répande sans profit. C'est pourquoi nous nous livrons à des bouffonneries pendant quelques jours pour pouvoir ensuite nous consacrer au service de Dieu avec une ferveur d'autant plus grande ».

 

 

Le discours de l’église se durcit au XVè siècle en assimilant la Fête des Fous aux hérésies, notamment suite à la renommée sulfureuse que lui dressèrent les censeurs de la Sorbonne (Lettre circulaire du 12 mars 1444 adressée au clergé du royaume par l’Université de Paris). Les ecclésiastiques se comportaient comme les laïcs à l’occasion des fêtes de fin d’année. L’ivresse, la fréquentation des femmes et les rixes étaient fréquentes pendant la Fête des Fous, au sein du chapitre tout comme chez les jeunes citadins. Ces conduites scandaleuses prenaient la fête pour prétexte, ce qui explique la plupart des remontrances des chanoines. Peu à peu, les "fêtes à l'envers" furent soit interdites soit canalisées et limitées au Carnaval, celui-ci devenant souvent une lutte entre les forces infernales et le bien. L’inefficacité des interdictions s’explique par la popularité de la fête, qui concernait aussi bien les clercs que les laïcs. Ceux-ci respectaient peu l’autorité des prélats et n’hésitaient pas à passer outre aux interdictions, quitte à forcer les clercs à participer à l’élection de l’évêque des fous. Les chapitres séculiers, de leur côté, profitaient de leurs exemptions pour faire la sourde oreille aux évêques réformateurs. De ce fait, les influences culturelles qui définissaient la fête étaient autant populaires que cléricales.

À Florence, le moine fondamentaliste Savonarole limita le Carnaval au seul jour du Mardi Gras, et instaura un grand bûcher purifiant les "vanités" : jeux de cartes, livres de musique profane ou de poésie, parfums, masques, costumes, peintures et sculptures qui avaient été confisquées chez les habitants. C'était en 1497, et l'année suivante c'est Savonarole qui finit sur le bûcher.

À Stavelot, les moines « guindaillaient » le jour de la Laetare en se mêlant à la population locale dans des réjouissances mi-sacrées mi-païennes. L'église intervint ensuite pour interdire aux moines de quitter l’abbaye à cette occasion. La foule évoqua la joyeuse et regrettée présence des moines en s’affublant d’un capuchon et d’une robe imitant leur tenue et leur couleur vestimentaire. Après de nouvelles interdictions, les habitants créèrent en 1502 un costume blanc avec capuchon, évoquant plus discrètement l'habit monacal. Cet habit fut finalement autorisé par le prince-abbé. Les Stavelotains ajoutèrent à ce déguisement un étrange masque, impersonnel, avec un très long nez rouge et pointu : les Blancs Moussis (en français : « les habillés en blanc ») étaient nés.

 

Le thème de la folie humaine, banal à la Renaissance, était fréquemment repris dans les controverses entre protestants et catholiques. Le lien entre les moqueries anticléricales de la Fête des Fous et celles des protestants ne pouvait que jouer en défaveur de la fête, car l’église cherchait justement à assimiler ses participants aux hérétiques pour l’abolir. Ainsi, la Contre-Réforme lutta autant contre les protestants que contre les "superstitions" populaires. Dès le XVè siècle, l’église préconisa le recours au bras séculier pour hérésie, c’est-à-dire à l’usage de la violence, contre les clercs qui s’obstinaient à maintenir la Fête des Fous. La Réforme créa les conditions d’une telle collaboration, annoncée par les premières ordonnances de police urbaine dès le siècle précédent. L’état de guerre pendant les troubles religieux permit d’imposer l’abolition de la Fête des Fous.

Le Concile de Nantes en 1431 proscrit cette Fête des Fous « et autres abus qui régnaient en plusieurs églises, tel que surprendre le lendemain de Pâques les clercs paresseux dans leur lit, les promener nus par les rues et les porter en cet état dans l’église où, après les avoir placés sur l’autel, on les arrosait largement d’eau bénite ». La Fête des Fous a finalement été interdite avec les peines les plus sévères par le concile de Bâle en 1431 et un document très ferme délivré par la faculté de théologie de l'Université de Paris en 1444 ; de nombreux décrets des conciles provinciaux suivirent. En 1444, les laïques auraient absolument renoncé à la Fête des Fous, mais les clercs continuèrent à entretenir cette coutume. Le ban d'interdiction fut alors renouvelé. La Fête des Fous fut également fermement condamnée par les premiers protestants.

Parmi les catholiques, il semble que les abus avaient largement disparu au moment du concile de Trente (convoqué par le pape Paul III le 22 mai1 1542 en réponse aux demandes formulées par Martin Luther dans le cadre de la Réforme protestante, il débuta le 13 décembre 1545 ; étalées sur dix-huit ans, ses vingt-cinq sessions couvrirent cinq pontificats).

 

La fête fut progressivement interdite par les instances religieuses mais il fallut une intervention des pouvoirs de justice séculière pour éteindre en bonne partie ces usages, notamment par Richelieu, même si ce genre de festival a survécu en France jusqu’en 1644. Une importante composante culturelle de la Fête des Fous était la fantaisie en tant que critique de la société. Démasquer la vanité des puissants fait toujours paraître leur pouvoir moins irrésistible. C'est pourquoi les tyrans tremblent devant les bouffons, et les dictateurs interdisent les chansonniers. Bien qu'une occasion fixée pour le persiflage politique puisse être exploitée par les puissants pour rendre la critique insignifiante, même une telle occasion ne doit pas exister. Du point de vue de 1'oppresseur, la satire risque toujours de lui échapper ou de donner des idées aux gens, aussi est-il préférable de ne pas du tout la tolérer.

La violence ordinaire s’exacerbe avec la fête, et correspond à un rituel de transgression des règles analogue au vacarme cérémoniel qui marquait les fêtes de fin d’année. La fête au XVè siècle était une manifestation importante de la vie sociale : c'était une sorte de compensation à la dureté et la précarité de la vie de tous les jours, et elle était souvent le cadre de débordements violents. C'est la raison pour laquelle les fêtes furent mises sous surveillance. Plusieurs compagnies d'hommes armés étaient alors réquisitionnées pour prévenir les émeutes. Il arrivait même que les canons des remparts soient chargés et tournés vers l'intérieur des villes afin de prévenir tout soulèvement à l'occasion des fêtes. Il faut dire qu'à cette époque chaque individu ou presque porte une arme, et les querelles entre les soldats et la jeunesse n’étaient pas rares.

 

On fut obligé de défendre le masque au XVIè siècle sous les peines les plus sévères, et la monarchie se prêta très bien en ceci aux vues de l’église, qui réprimait et condamnait hautement ces scandales. Les Valois furent les rois qui se sont montré les plus sévères à cet endroit des mœurs publiques. Jusqu’en 1509, le masque avait passé à travers les époques les plus rigides. Là s’arrêtèrent ses débordements. On avait vu jusqu’alors des troupes de masques arpenter les rues, armés de bâtons entourés de paille, frappant à tours de bras tous les passants qui se rencontraient sur leur chemin. Le 14 décembre 1509, le parlement de Paris défend de faire et de vendre des masques, de porter des masques, de jouer au jeu de momon en masques ou avec d'autres déguisements, sous peine de prison et d'amende. Le 26 avril 1514, arrêté portant que les masques et faux visages seront brûlés en public, avec défense d'en porter sous peine de confiscation.

Toutefois, les Arrêts d'Amour (1540, plaidoyer XII) racontent que des troupes de personnes masquées, « en robes retournées, barbouillez de farine ou charbon, faux visages de papier, portant argent à la mode ancienne », accompagnées de musiciens et de valets tenant des flambeaux, se présentaient dans toutes les maisons où l'on donnait soirée, y entraient sans autorisation, faisaient danser les demoiselles, offraient des dragées aux dames et proposaient des défis aux dés. De telles libertés choquaient fort les particuliers qui, n'osant pas résister ouvertement, « éteignent leurs lumières, répondent qu'il n'y a personne, qu'on est couché, ou font sortir leurs femmes et leurs filles par l'huis de derrière ». Ces précautions n'évitaient pas toujours les injures, les querelles et les rixes. Les valets des masques profitaient du tumulte pour voler, dévorer toutes les provisions de l'office et débaucher les chambrières. Si bien que le parlement, assailli de plaintes, dut à plusieurs reprises interdire la fabrication et la vente des masques. Ce fut une ordonnance de François Ier qui défendit ces libertés, et peu après, l’usage des masques et momons (les Grecs appelaient les masques mômô : mascarades, momeries exécutées par des danseurs masqués) fut absolument défendu en public sous les conditions les plus rigoureuses. Les 26-27 novembre 1535, 9 mars 1539, 2-14 janvier 1562, 8 janvier 1575, 4 février 1592, on publia de nouvelles défenses d'aller en masques dans les rues de Paris avec des joueurs d'instruments, sous peine d'être punis comme perturbateurs du repos public. Mais on se masquait encore pour jouer aux jeux de hasard. Le jeu était d'ailleurs une des licences caractéristiques du Carnaval. Le jour de Mardi Gras, après l'audience du grand conseil, la cour elle-même jouait aux dés sur le bureau du greffier en présence du public.

 

Si les autorités tolèrent ces critiques tant qu’elles restent limitées dans le temps et ne débouchent pas sur d’autres formes d’action, il existe cependant des cas où le temps de la fête a débouché sur une rupture. À Bâle, en 1529, Mardi Gras vit déferler 300 personnes masquées, conduites par le bourreau, qui envahirent la cathédrale, brisèrent les statues et le grand crucifix en lançant : « Si tu es un dieu, défends-toi, mais si tu es un homme, saigne ! ». Ils attaquèrent également l'Hôtel de ville où le Conseil décidait d'autoriser le culte protestant. Ces mêmes protestants décideront quelques années plus tard la suppression du Carême, en espérant éliminer avec lui les débordements carnavalesques.

Le mieux connu de ces carnavals tragiques est celui de Romans, dans le Dauphiné (actuel département de la Drôme). Le lundi 15 février 1580, veille du Mardi gras, des émeutes sanglantes vont éclater dans cette ville de 7000 habitants puis dégénérer en un véritable bain de sang quand les villages des alentours entreront en scène.

Les esprits étaient échauffés depuis pas mal de temps et beaucoup souhaitaient en découdre. De jeunes hommes traversèrent la ville en courant avec des flambeaux, les brandons (leur fonction de purification et de fécondation vise à tuer symboliquement les insectes parasites des arbres fruitiers, les rats, les mulots, et à protéger les récoltes et les couvées). Il y avait donc effervescence dans la ville. La présence d’une reine de Carnaval chez les riches, une femme que les pauvres étaient venus voir alors qu’ils n’y étaient pas conviés, va mettre le feu aux poudres. Le combat commença vers 21/22 heures, entre bandes de riches et bandes de pauvres. Les mouvements de panique qui se propagèrent dans toute la ville firent le reste. On note 20 à 30 morts, ce qui est peu par rapport à ce qui va se passer les jours suivants. En effet, les villages alentour se révoltèrent à leur tour, et la répression fut effroyable : 1500 à 1800 hommes furent passés au fil de l’épée les 26 et 28 mars 1580. Il s’agissait d’une véritable "guerre des paysans".

Il faut dire que les clivages au sein de la population urbaine étaient très importants ; que les impôts royaux, tailles et redevances levés pour frais de guerre étaient énormes et ne pesaient, bien sûr, que sur les roturiers ; que les rancœurs des guerres de religion étaient toujours présentes et scindaient la population entre Huguenots, Ligueurs et Catholiques ; que les gens étaient regroupés dans des associations, des corporations et que les rivalités y étaient très importantes, et parfois avec des connotations sexuelles (par exemple, les groupes étaient représentés par des animaux symboliques : ceux des riches étaient sexués, aériens tels l’aigle ou le coq, alors que ceux des pauvres, étaient châtrés tel le chapon ou le mouton. Il semblerait que parmi les "acteurs", il n’y ait pas eu de véritables indigents, c’était plutôt un règlement de comptes "patriciens" contre "plébéiens" : l’élite contre le peuple.

À cause des tensions religieuses, la lutte contre le protestantisme rapprocha les pouvoirs laïc et ecclésiastique, qui imposèrent conjointement la suppression des mascarades de fin d’année, voyant en elles des risques de troubles de l’ordre public.

 

La Fête des Fous ne survécut pas en ville à la suppression de la fête chez les ecclésiastiques, après le concile de Trente. L’église parvint à sacraliser le temps de Noël, grâce à la réforme de son clergé. C’est donc avec le contrôle exercé par les autorités religieuses sur cette fête de clercs que la disparition de la Fête des Fous a conduit à la formation plus laïque du carnaval, qui dès le XVè siècle fut pris en charge par les instances de la société civile. Les mascarades populaires du Nouvel An furent repoussées plus tard dans l’année, vers le Carnaval, qui devint ainsi le seul cycle de mascarades des fêtes d’hiver, en ville tout du moins. L’abandon de la fête était lié à la renaissance des lettres, autrement dit à une démocratisation relative de la culture jusqu’alors définie comme savante, à sa laïcisation par la connaissance des Anciens et de leurs usages, au traitement du personnel et à la critique de la Bible et des ouvrages pieux.

La disparition de la Fête des Fous correspond aussi à une mutation des fêtes et des mentalités en ville. La lutte de l’église contre les superstitions populaires participa à cette évolution. D’une part, la réforme calendaire, le passage du calendrier julien au calendrier grégorien, fut mise en place en 1582 par le pape Grégoire XIII. C’était alors l'occasion de modifier le calendrier festif, et de remplacer les dernières croyances ou fêtes païennes par la liturgie chrétienne. Les rituels archaïques de Nouvel An contenus dans la Fête des Fous, qui étaient fondés sur le principe de l’inversion symbolique, achevaient de perdre leur signification aux yeux des citadins à l’époque de la Réforme, celle-ci étant l’expression de pratiques religieuses et de mentalités plus individuelles. En ville, l’individu moderne ne concevait plus la fête comme dans la communauté traditionnelle rurale, où les mascarades de Nouvel An et de Carnaval gardèrent encore longtemps leur caractère magique.

De plus, le temps des « sociétés folles » aux XVè et XVIè siècles donne à lire un autre visage, et peut-être une autre fonction, de la folie. La structure sociale et démographique, mais aussi le rôle des abbayes évoluent : elles s’organisent désormais non plus à l’échelle d’un village mais dans un cadre de quartier ou de voisinage, voire, de plus en plus souvent, au niveau de groupements professionnels, le cas le plus célèbre étant celui de la Basoche, corporation des clercs de justice. Elles ne sont plus nécessairement des associations de célibataires et, dans les grandes villes, l’idée de jeunesse ne persiste souvent plus que dans le nom, comme à Paris les « Enfants-sans-souci » (abbaye de jeunesse devenue troupe d’acteurs semi-professionnels), ou bien limitée à certaines catégories sociales ou fonctions. De ce fait, les relations de ces abbayes avec les pouvoirs en place deviennent « chose plus complexe et ambiguë que la relation entre un bouffon et son roi ». Cette comparaison est révélatrice du statut accordé à la folie comme rapport particulier au pouvoir : on trouve ainsi, dans les Mardis Gras rouennais, un char où un roi, un pape, un empereur et un fou jouent à la balle avec un globe terrestre – image appelée à un brillant avenir cinématographique !

 

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