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Présentation du Collectif des 12 Singes

 

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Publié par Collectif des 12 Singes

Lieux de culte germain dans le Florival (https://mapsengine.google.com/map/edit?mid=zRpXnMc9mISE.kAKxVUHp74DM)

Lieux de culte germain dans le Florival (https://mapsengine.google.com/map/edit?mid=zRpXnMc9mISE.kAKxVUHp74DM)

 

Après le partage de la terre conquise, il fallut enfin faire trêve aux combats : à la guerre succéda la chasse, et de même que dans le conquérant le chasseur survécut au guerrier, ce fut aussi le chasseur qui l'emporta dans le caractère d'Odin. Déjà on a vu le dieu du Nord prendre les armes d'Orion et son chien, et se constituer chasseur à son tour. C'est la chasse céleste qui toujours recommence, comme celle de la Walhalla, car le sanglier à la soie d'or ne meurt que pour renaître, c'est-à-dire que le soleil et les étoiles à sa suite ne se couchent que pour se lever de nouveau avec le même éclat. Voyageur infatigable, avec son bâton à la main comme un autre caducée qui sera la baguette magique (wünschelruthe) des enchanteurs, l'éternel Gud ou Jud reparaîtra un jour dans la légende chrétienne, sous la figure du Juif errant.

Il existe plusieurs montagnes du nom de Judenberg ou Gudenberg. On prétend que ces montagnes, comme aussi le Vaudémont lorrain, n'ont été ainsi désignées que parce qu'elles étaient consacrées au dieu Gudan, Wuodan ou Odin. Si on suppose, par analogie, le mot Judenhut synonyme de Gudenhut, ce mot traduit présenterait de la même manière le sens de chapeau d'Odin (ce dernier nom peut s'employer également, selon le genre du mot hut, dans le sens de « chapeau » et dans le sens de « garde » ou de « protection ». De même, les mots gud et god étant synonymes, Gudenhut pouvait fort bien signifier « bonne garde » ou « protection divine »). Il faut savoir que le chapeau d'Odin joue un grand rôle dans la mythologie allemande. C'est le pétase du Mercure du Nord car Odin, en sa qualité de dieu-soleil, de dieu de l'air et des hauteurs, était toujours représenté coiffé d'un chapeau, symbole du nuage dont se couvre le soleil ou le sommet de la montagne. Les couleurs pourpre et azur sont celles du firmament à l'heure où l'astre du jour se lève ou se couche : c'étaient aussi les couleurs du chapeau d'Odin et de celui des Elfes (alben, elben), ces petits dieux de l'air qui n'étaient autres que le dieu Odin en miniature et ses survivants dans la mythologie du Moyen-âge. Le chapeau d'elfe était donc appelé albenhut, et ce qui fait présumer que le Judenhut (1,5 km à l’Est du lac du Ballon) était appelé de même ce n'est pas seulement sa forme ou sa couleur, mais précisément ce nom de bonnet d'Albanais qu'il a pris sous la plume du traducteur français.

On notera encore, d'après Grimm, que les contes norvégiens nomment le petit chapeau d'elfe uddehat. En Allemagne, le Wudenshut est devenu le wunschhut, soit tout simplement par corruption, soit parce que ce nom de Wunsch pour Odin impliquait une idée de perfection. C'est le wünschelhut, ce chapeau magique avec lequel on a tout à souhait.

 

Odin ou Wodan était donc le grand dieu de l'Olympe germanique. Il semble être avant tout une personnification de la nature. C'est la divinité se manifestant au-dehors, c'est l'âme, le souffle, le grand esprit qui anime, meut et remplit tout, revêtant tour à tour les formes les plus diverses, suivant l'ordre des saisons ou la nature des phénomènes. Aussi ses attributs sont-ils nombreux, ses titres sans nombre, mais tous ces titres se résument dans celui d'Allfader, le Père universel. C'est la Création même se confondant avec son auteur. Dans le sens abstrait, absolu, la divinité est appelée God ou Gud, l'Être bon par excellence, le bon dieu.

Les Ases forment la cour d'Odin. Manifestations successives d'un être unique, ils sont au nombre de douze, personnifiant ainsi les douze mois de l'année. En tant qu'il personnifie lui-même le soleil, comme centre du monde au milieu des douze constellations du zodiaque, Odin est un dieu borgne, c'est-à-dire qu'il est l'œil du jour. L'œil perdu, donné en échange de la sagesse, figure la nuit. Mais l'astre du jour est plus souvent encore ce merveilleux coursier avec lequel le dieu du ciel franchit d'un bond les monts et les mers. Il sait être présent partout en un clin d'œil, voyant tout, entendant tout, sachant tout. Si l'avenir ou le passé pouvait lui échapper, les deux corbeaux perchés sur ses épaules seraient là pour le lui souffler à l'oreille. Le plus souvent Odin personnifie l'air ou le vent. C'est alors la tempête qui lui sert de coursier, c'est Sleipnir, le cheval à huit pieds, toujours prêt à s'élancer, n'importe dans quelle direction. Être subtil, Odin ne se nourrit que de la plus fine fleur de farine, et ne boit, ou plutôt ne hume, n'aspire que la plus pure essence de vin. Son séjour de prédilection, comme dieu de l'air, est sur les hauteurs. Là il s'enveloppe de l'azur du firmament comme d'un manteau, et le nuage pourpré qui couvre à l'heure du soir le sommet de la montagne est son chapeau rouge au large retroussis bleu.

 

C'était par une belle et chaude soirée d'été. Odin, l'infatigable chasseur, s'en revenait de la chasse, mais fatigué cette fois, harassé, brisé car il n'avait fait que battre la plaine tout le long du plus long des jours. Une grotte se trouvait là qui lui offrait de la fraîcheur et l'invitait au repos. Il y entra, se coucha, et s'endormit aussitôt d'un profond sommeil. Mais à peine eut-il fermé la paupière, qu'un énorme sanglier, qu'il avait longtemps pourchassé, s'approcha de lui et d'un coup de dent le blessa au pied. Le sang coule, se répand, et rougit au loin le sol à l'entour. Or voilà que le lendemain, quand le soleil eut dissipé les ténèbres, chaque goutte de sang avait produit une fleur qui se balançait mollement au souffle de la brise. Gazons et bois, tout le vallon était émaillé de fleurs, et l'air en était parfumé de mille senteurs. Le même trait se reproduit, à peine modifié, dans la mythologie grecque : Adonis est blessé et tué à la chasse par un sanglier, et Vénus inconsolable, qui l'a suivi partout, jusque sur les montagnes, y fait naître de son sang l'anémone, la fleur du vent. C'est le soleil couchant suivi de sa brillante compagne, l'étoile du soir. Le chasseur Orion est blessé de la même manière par un scorpion, et cette blessure est cause de sa mort. Mais que signifie cette blessure, et puis ce sanglier ou ce scorpion ? C'est encore le soleil qui, au solstice d'été, s'arrête et recule, comme blessé au pied dans le signe du Cancer, et qui au solstice d'hiver meurt, tué par le Capricorne, auquel le Nord a substitué le Sanglier. Mais au printemps, ce matin de l'année, on voit les fleurs renaître et la végétation reprendre une vigueur nouvelle ; puis comme le jour et l'année offrent la même image, les deux souvenirs se sont confondus ici, en sorte que le chasseur blessé est aussi bien le soleil couchant, rougissant au loin le ciel de ses feux, ou répandant sur la terre la rosée, ce sang de l'aurore et du crépuscule.

On voit ainsi le ciel et la terre faire comme un échange de tableaux en se prêtant mutuellement leurs plus belles images. Le ciel, en se colorant des feux du soir, devient ce jardin de délices qui forme, avec ses monts d'or, ses lacs d'azur, ses fleuves de lumière et ses îles flottantes, le séjour enchanté des Immortels ; et la terre, qui semble recevoir toutes ces magnificences à mesure qu'elles descendent sur l'horizon, a par suite aussi ses Îles Fortunées, ses Champs-Élysées et son Jardin des Hespérides aux pommes d'or. Ce riant tableau, dont plus d'un trait apparait comme une réminiscence de l'Éden, chaque peuple, chaque contrée le plaçait au bout de son horizon, du côté où il croyait voir le ciel descendre sur la terre. C'était d'ailleurs le côté de l'inconnu, car on venait de l'orient comme le soleil, et l'espace n'a-t-il pas ses illusions comme le temps, le lointain ne sourit-il pas comme l'avenir ? Les hautes montagnes qui bornaient la Marche au couchant, on les regardait, pour ainsi dire, comme la fin du monde.

C'étaient bien les confins du monde germanique. Comme aujourd'hui encore pour le plus grand nombre, il n'y avait plus rien au-delà des monts. Rien de plus naturel, dès-lors, que de retrouver localisés sur ces montagnes quelques souvenirs, quelques images du séjour des dieux, comme un dernier débris de la Walhalla. C'est ainsi qu’on rencontre successivement sur les hauteurs du Ballon, en faisant le tour de la montagne, le Pré d'or (Goldenmatt) où jaillit la source du Ruisseau d'or (Goldbach), la Fontaine de la Princesse (Princessenbrünnlein), la Tête de miel (Honigkopf), le Chapeau d'Odin et le Chariot d'or (lac du Grand Ballon). Quand on a l'honneur de s'appeler Odin, eût-on un coursier à sa disposition comme l'incomparable Sleipnir, on ne sort pas toujours à cheval, on ne se contente pas de guerroyer et de giboyer. Il faut savoir représenter aussi, tenir cour plénière à l'occasion, et se montrer à ses peuples comme une majesté qui règne et qui gouverne. Il convenait donc qu'Odin eût un équipage digne de lui. Ce ne pouvait être qu'un char d'or, car tout est d'or chez les Immortels. Les peuples du Nord ont dû fixer de bonne heure leur attention sur cette belle constellation de sept étoiles qu’on appelle la Grande Ourse ou le Grand Chariot, et qu’on voit pendant toute l'année faire le tour du pôle. Mais ils l'appelaient, eux, le Chariot d'or d'Odin, et certes, on ne pouvait lui trouver une destination plus digne. Le chariot d'or, tout brillant qu'il était, n'était visible pourtant que la nuit. Chez les Grecs, le char du Soleil descendait dans l'Océan. Plus modestes, mais pas plus embarrassés que les fils de Pélops, nos pères se contentaient de faire descendre le Chariot d'or dans le lac du Ballon. Il y aurait bien moyen, dit-on, d'y arriver sans vider le lac, et de s'emparer ainsi du bijou, s'il se trouvait seulement, pour l'entreprendre, sept hommes de bonne volonté, mais tous frères du même lit et n'ayant point de sœur. On raconte même dans la vallée, que les sept frères s'étant présentés un jour, l'opération fut tentée, et tout allait si bien que le chariot, traîné par les sept, se trouvait déjà hors de l'eau, lorsqu'un petit bonhomme à barbe blanche, un vieux pâtre du voisinage, vint à passer par là et leur dit « Que dieu vous soit en aide ». « Pas n'est besoin, repartit ironiquement l'aîné des frères, nous le tenons ! ». À peine eut-il dit ces mots que le chariot, faisant demi-tour à gauche, redescendit lentement, mais irrésistiblement dans le lac, entraînant tout son attelage avec lui. Force fut aux sept de lâcher prise, bien heureux encore d'en être quittes pour un bain froid. Qu'on juge de leur dépit de se voir ainsi dépossédés pour un mot, par la faute d'un seul, après tant d'efforts et au moment même où ils tenaient déjà le magot. Aussi à partir de ce moment ce ne furent plus, du lac jusqu'au Mohrenfeld, que reproches amers et récriminations sans fin, surtout à l'adresse du présomptueux dont la parole avait été cause de tout le mal. Le malheureux eut beau se récrier, aux reproches succédèrent bientôt les menaces ; il eut beau se défendre, des menaces on en vint aux coups. Il mourut, assommé par ses propres frères ! Mais ce ne fut là que le commencement de la fin ; car aussitôt une nouvelle querelle s'engagea, plus violente et plus sanglante encore que la première, et les six meurtriers de s'entretuer à leur tour, si bien qu'à la fin il n'en resta plus qu'un seul en vie, lequel, pour ne pas survivre aux autres, alla se pendre à un arbre. À partir de ce jour-là ou de cette nuit-là, qui dit Mohrenfeld dit Mordfeld. Mais, ne semble-t-il pas que le chariot d'or ait disparu deux fois de suite, au lac d'abord, et puis encore au Mordfeld ? Il ne faut pas oublier qu'il y a deux chariots au ciel, le grand et le petit, et il fallait bien qu'ils fussent remisés l'un et l'autre. Et qu'avait à faire là ce malencontreux bonhomme de pâtre, se rencontrant avec les sept frères au bord du lac ? Qu'on veuille bien se rappeler ici que la constellation du Bouvier fait suite à celle du Grand Chariot, et l'on verra que notre bonhomme avait pleinement le droit de se trouver là. N'est-ce pas encore pour cette même raison qu'Arcturus, la plus belle étoile du Bouvier, prend quelquefois la place du chasseur nocturne, comme venant à la suite de la Grande Ourse ? Et voilà pourquoi aussi les Anglais ont mis à la tête de la chasse nocturne leur roi Artus, le héros fabuleux de la Table-Ronde. Arcturus, qui peut être pris comme chassant l'Ourse ou comme conduisant le Chariot, est donc la principale étoile du Bouvier. On a cru reconnaître le Bouvier céleste dans ce pâtre qui se rencontre avec les sept frères au bord du lac. Que faisait-il là ? La légende dit qu’on entend quelquefois au bord du lac, pendant la nuit, un affreux mugissement ; puis c'est une voix d'homme qui appelle, qui crie, qui s'impatiente et qui gourmande ; puis enfin un lamentable gémissement, après quoi de nouveau le plus profond silence. D'où vient tout ce bruit ? C'est un vacher qui est occupé là, toute la nuit durant, à tirer du lac une vache qu'il eut un jour la cruauté de pousser et de repousser dans l'eau jusqu'à ce que mort s'en suivît et que la pauvre bête fût noyée. Après un dernier effort la vache est enfin dehors, et déjà elle commence à paître l'herbe du rivage, lorsque tout-à-coup elle glisse, recule, et entraînée par son propre poids, roule au fond de l'abîme. Cependant le jour commence à poindre derrière le Ballon, et le vacher doit rejoindre son troupeau qui se débande. Ce sera donc à recommencer la nuit prochaine, et ainsi de suite jusqu'à ce que la vache soit rendue au maître ou payée. On ajoute, pour la consolation du débiteur, que chaque nuit le crédite d'une obole.

Puis voici le Florival, le Blumenthal, et à l'entrée même de la vallée le mont Scheinberg, avec l'Engelberg au haut et la Hoell au bas, sans parler d’une certaine cave mystérieuse (Geisterkeller, « Cave de l’Esprit »), d'où s'échappe, dit-on, un bouquet de nectar digne des dieux, où Odin hume un léger bouquet de fleur de sorbe. Et plus loin enfin, au-delà du Schaefferthal, ces riants coteaux du Paradis et du Himmelrich. Que faut-il de plus pour rappeler le séjour des dieux ? Si on ne lui trouve pas assez de fleurs pour en composer ce nom de Florival, supposons alors qu'il ne le doit, lui aussi, qu'à sa position : on y place la grotte du chasseur céleste et ses fleurs lui sont tombées du ciel, c'est le sang d'Odin blessé, la fleuraison du crépuscule s'épanouissant sur la terre. Aussi bien, plus d'une de ces fleurs symboliques transplantées sur ces montagnes semble redire encore le nom du dieu qui avait fixé là son séjour. L'anémone du Ballon se plait toujours à recevoir les caresses et les coups du vent. Voici l'Herbe Saint-Jean, à cueillir avec respect et à porter toujours sur soi pour apprendre à marcher en dépit du Juif errant/Odin chasseur nocturne, sans jamais éprouver la moindre fatigue. Voilà la fougère, particulièrement chère à Odin, et dont quelques graines seulement dans son soulier rendront aussi invisibles que si le dieu lui-même vous eût coiffé de son chapeau. Pour avoir quelque chance au jeu, on prend la scabieuse succise, autre enfant gâté d'Odin, ce dieu joueur si dignement remplacé par le chasseur vert qui donne l'escarboucle (« petite braise » : pierre fine comportant une variété de grenat rouge foncé d'un éclat très vif, en forme de cercle, projetant huit rayons se terminant en forme de fleurs de lys, portée par une vouivre - créature fantastique qui prend la forme d'un dragon ou d'un serpent) en échange d'une âme. La plante est appelée aussi Mors du Diable, parce que le malin, dans un moment de dépit contre elle, en a rogné la racine. On remarquera également la digitale, qui fournit le petit chapeau rouge des elfes. Ces précieuses plantes ne doivent être cueillies que le jour même de la Saint-Jean, avant le lever du soleil, pendant qu'elles dégouttent encore, pour ainsi dire, du sang divin. Seul le gui sacré, cette plante toujours verte dont la semence, disait-on, tombe du ciel, doit être cueilli au solstice d'hiver, à Noël, pour signifier la naissance d'un nouveau soleil, phénix renaissant de ses cendres : « au gui l'an neuf » s'écriait-on à cette occasion. C'est que le gui était le symbole de l'âme, laquelle est d'origine céleste aussi, et de même qu'il est né et qu'il a vécu sans contact avec la terre, ainsi doit-il être recueilli aussi, sur une toile fine de la plus éclatante pureté, et coupé de l'arbre avec une lame d'or, par la main d'un prêtre en robe blanche.

 

Les Romains ont cru reconnaître en Odin le dieu Mercure. C'est le Mercure du Nord, mais trônant à la place de Jupiter. Tel fut le grand Odin, alors que le dieu de la nature n'avait pas encore entièrement dégénéré de son caractère primitif. Les Germains comme tous les autres peuples croyaient à la nécessité d'une expiation, ils attendaient un rédempteur. Le culte d'Odin consistait surtout dans l'immolation du cheval blanc, cette victime sans tache des grandes fêtes d'équinoxe et de solstice. Aussi ces animaux étaient-ils regardés comme sacrés : nul mortel ne pouvait les monter, ils étaient élevés et nourris dans une enceinte réservée, et leurs hennissements étaient écoutés comme des oracles, leurs pas observés et comptés comme des présages. L'immolation se faisait toujours sur quelque hauteur, aux premiers ou aux derniers l'ayons du soleil. Une partie de la victime était brûlée, l'autre jetée dans une vaste chaudière et ensuite distribuée aux assistants. La cendre même du bûcher servait encore à purifier les habitations ; on la répandait aussi sur les champs, comme une bénédiction, et la tête du cheval au haut d'une perche servait de menace et d'épouvantail contre l'ennemi. Dans cette immolation expiatoire d'une blanche victime, dans cette espèce de communion avec la divinité par la manducation d'une même chair consacrée, divinisée, dans ces purifications enfin, il y avait plus que du symbolisme : c'était un souvenir d'Orient datant du berceau même de l'humanité, souvenir prophétique puisé dans le fonds commun de la révélation primitive, une de ces fleurs immortelles de la tradition que les peuples frères semblent avoir cueillies ensemble, au jour du départ, sur le seuil de la maison paternelle.

Lorsque les temps furent accomplis où une hostie pure devait, selon l'expression du prophète, être offerte du couchant à l'aurore, le Cheval blanc dut se retirer devant l'Agneau sans tache qui a pris sur lui les péchés du monde. Saint Boniface et les autres apôtres de l'Allemagne, éclairés par l'expérience de nombreuses rechutes, ne crurent pouvoir mieux faire, pour empêcher les barbares à peine convertis de retomber dans l'idolâtrie, que de leur défendre la chair de cheval, regardée désormais comme impure par cela même qu'elle provenait le plus souvent des sacrifices. De plus, afin de mieux faire oublier les anciennes divinités, on substitua à chacune d'elles, pour être non pas adoré, mais vénéré et invoqué à sa place, celui des saints dont le caractère offrait le plus d'analogie, ou dont la fête coïncidait avec l'époque de l'ancienne fête païenne.

 

L'air est comme l'esprit du monde physique. En sa qualité de dieu de l'air, Odin, le Grand-Esprit des barbares de l'Ancien-Monde, devait surtout personnifier le vent, la tempête. Quelle belle chasse dans l'imagination fantasque de ces peuples de chasseurs. En descendant du ciel, Odin n'avait donc qu'à se laisser faire, pour continuer sur la terre son métier céleste de Grand Veneur (du latin venator, « chasseur » : le terme recouvre à l’origine une fonction honorifique, celle du chasseur qui dirige la chasse à courre, la charge de grand veneur était l’une des plus importantes du royaume). C'était ordinairement sous le nom de Hackelberend, le Porte-manteau, comme c'est aussi du sein d'un Hackelberg que le chasseur sort avec ses compagnons et sa meute.

Voilà donc la chasse nocturne descendue sur la terre. Partout on prétend l'avoir entendue, on en parle en tous lieux. Dans la vallée, le chasseur nocturne s'appellera tantôt Huperi, de hupen, par allusion à son cri ou à son cor de chasse ; tantôt Hütscher ou Hubi, de hut et de hub ou haube, sans doute en souvenir de son grand chapeau. C'est ainsi qu'on le désigne à Lautenhach, où l'on a vu Hubi à cheval, franchissant au grand galop la montagne de Dornsyle. À Soultz on l'appelle aussi Freischütz, le franc-archer, comme qui dirait Robin des bois. À Guebwiller c'est toujours le chasseur nocturne, der Nachtjaeger, et les vieux pourraient en conter de belles sur ce chapitre. Quand le chasseur, du fond du Haegélé ou du Walburg, au pied de l'Ax, avait jeté au vent son cri de houdada, et que le bruit du cor avait retenti dans les montagnes, alors c'était comme un ouragan qui se déchaînait sur la vallée. Mainte fois le gardien de la tour, sur la porte du Lévrier, était réveillé au bruit de la chasse qui descendait ou remontait par le chemin du Cerf. Il fallait bien se garder de provoquer le chasseur en répétant son cri, sans quoi il jetait à vos pieds quelque cuissot de haut goût en vous criant, avec un bruyant éclat de rire : « qui chasse avec moi, mange avec moi ». Alors on n'avait plus que le temps de se préparer à la mort. Malheur aussi aux gens attardés que le chasseur rencontrait sur son passage ! À moins que l'on n'eût soin de se coucher tout à plat au milieu du chemin, on était coupé en deux, ou violemment renversé par terre, ou bien encore emporté dans les airs comme une feuille sèche.

Les forêts de la Dornsyle laissent entrevoir çà et là, dans les anfractuosités de la montagne, une riante clairière, séjour favori des merles, des papillons et des fleurs. C'est ainsi qu’on trouve là le Lerchenfeld, la Jsegermatt, la Kapellmatt, la Probsteymatt, le Silberrain, dénominations qui toutes ont un sens assez clair. Une autre de ces clairières est appelée Geigerpetermatt, « la clairière ou la prairie de Pierre le joueur de violon », lequel n'était autre, probablement, qu'un nommé Pierre Geiger. Ce nom ayant sa place sur la Dornsyle comme dans la légende, il mérite à ce double titre qu’on s’y arrête. En parlant du chasseur de la Dornsyle, on a entendu Huperi réveillant les échos de la Jsegermatt. C'était Odin, le dieu du vent se survivant sous les traits d'un chasseur. Quand Odin, au lieu de chasser sur les hauteurs, règne en ondin sur les eaux paisibles d'un lac ou dans les roseaux d'un fleuve, son instrument est ordinairement une harpe, une harpe éolienne dans le vrai sens du mot, ou bien encore un violon aux sons duquel demeure suspendu, comme pétrifié, quiconque a le bonheur ou le malheur de prêter l'oreille. On remarquera, sur la marge enluminée d'un manuscrit gothique, ce petit violoniste couronné qui joue son air en se balançant dans la corolle d'un nénuphar : c'est Oberon, le roi des elfes, Odin en miniature.

À Odin voyageant en compagnie de Thor, la légende a substitué dieu accompagné de saint Pierre. Mais pourquoi, dans la plupart de ces contes, cette sorte de malice dans le divin maître et cette bonhomie dans le disciple ? C'était le caractère respectif des deux divinités païennes. Odin était le dieu des nobles, partant un noble, un seigneur lui-même vis-à-vis de son compagnon Thor, le dieu de la plèbe et des bonnes gens, et les poètes ne se firent pas faute de les faire parler et agir en conséquence. Ce double rôle de malin et de dupe a passé ensuite clans le conte populaire, car ici encore le peuple n'a fait, pour ainsi, dire, que changer les noms. Or, tel est précisément le caractère des deux personnages du conte suivant, que la montagne, à défaut de tradition, rappelle à la mémoire par le nom même de sa clairière, comme elle a rappelé déjà le souvenir de Thor et d'Odin. Un jour qu’Odin voyageait avec Thor, ils arrivèrent près d'une auberge où les charpentiers étaient en train de célébrer leur fête. C'était la Saint-Joseph. D'assez loin déjà on pouvait s'assurer aisément, au bruit qu'ils faisaient, qu'il y avait beaucoup de gaîté parmi les convives. Quelle aubaine ! se disait Thor en souriant et en se frottant les mains, et à mesure qu'ils approchaient, son cœur battait de joie. Cependant Odin, comme s'il n'eût rien vu ni entendu, n'y faisait pas même attention, et ils allaient tranquillement passer outre si le disciple, tirant son maître par la manche, ne l'eût arrêté pour lui dire : « Mais, bon maître, ne désirez-vous pas vous reposer un instant ? Il fait si chaud ! ». Odin répondit froidement qu'il ne trouvait pas séant de figurer en si bruyante compagnie, mais que si lui, Thor, tenait absolument à entrer, il ne s'y opposait pas, et qu'il l'attendrait là-bas sous le chêne. Thor, qui ne demandait pas mieux que d'entrer seul, ne se le fit pas dire deux fois, et le divin maître eut à peine le temps de lui attacher sur le dos, sans qu'il s'en aperçût, un violon. Franchir les degrés qui le séparaient de la porte, ce fut pour Thor l'affaire de trois pas. Lorsqu'il parut à l'entrée de la salle avec son violon sur le dos, ce fut une acclamation générale clans la joyeuse assemblée, et aussitôt tous les charpentiers de l'entourer, de lui serrer la main et de l'inviter enfin à jouer. Qu’on se figure maintenant l'embarras, la confusion du pauvre Thor avec ce maudit instrument dont il ne savait pas seulement tirer convenablement un son ! Aussi, après une entrée si joyeuse et si triomphale, quelle retraite, quelle sortie ! Sifflé, moqué, hué, il dut s'estimer heureux de pouvoir s'esquiver au plus vite. Il s'en revint donc tout colère auprès de son maître, en se plaignant amèrement de la manière dont il avait été traité. Pour le calmer, il ne fallut rien moins que l'assurance, de la part d’Odin, que tous les charpentiers seraient punis, et de manière à s'en souvenir. Odin lui promit en conséquence qu'il durcirait tellement les nœuds qui se trouvent dans le bois, qu'ils seraient à jamais l'ennui de tous les charpentiers du monde. « À la bonne heure ! » fit Thor en se déridant enfin, non sans jeter en arrière un regard de maligne satisfaction. Et ils continuèrent leur chemin. Quoique remplacé par le dragon de feu, le Vieux Roux (Thor) n'a pas tout-à-fait quitté sa montagne. Seulement des hauteurs de la Dornsyle il s'est retiré dans une grotte du Ruhfelsen, au haut de la Schmelzrunz à Linthal. Là il s'amuse encore quelquefois à lancer des pierres sur les personnes qui approchent de sa retraite, comme cela peut arriver par distraction aux pauvres gens qui vont par là ramasser du bois mort. Mais qu’on se rassure, car on assure que ces pierres, d'une nature particulière, ne font aucun mal. Ce ne sont plus que de faibles débris du marteau de Thor. Les enfants néanmoins se gardent bien d'approcher de la grotte mystérieuse, depuis qu'ils se sont entendu raconter comme quoi elle s'est refermée un jour sur une jeune fille qui avait eu l'imprudence d'y entrer, et qui ne fût relâchée par l'esprit qu'après trois longs jours de détention. Encore si c'eut été à Noël, car on prétend qu'alors une ravissante symphonie se fait entendre dans la grotte, symphonie produite, selon toute apparence, par le cor de Huperi et le violon de Geigerpeter.

 

Le chasseur nocturne est dépeint quelquefois comme un géant sans tête, ou comme portant la tête sous le bras et poursuivant une femme échevelée qui fuit devant la meute. Le géant sans tête ne serait donc ici que saint Jean lui-même pris pour le chasseur, confusion de souvenirs qui doit s'expliquer encore par la coïncidence de la Saint-Jean avec la fête du solstice d'été. C'est le saint Jean de la Légende d'or, poursuivant de son souffle vengeur Hérodias (princesse juive, née dans les deux premières décennies avant notre ère, petite-fille d'Hérode le Grand) ou la fille dansante d'Hérodias, la sorcière qui danse dans le tourbillon à l'approche d'une tempête. Et que signifient ces cris de chasse et ce bruit du cor ? C'est la voix de la tempête et le bruit du tonnerre. Et ce cuissot lancé du haut des airs, et ce bruyant hallali ? C'est l'éclair, c'est le bruit saccadé de la foudre.

Odin n'était pas seulement le dieu de l'air, il régnait encore sur les eaux, et ce n'était que justice : qui verse la pluie et la rosée, si ce n'est l'air ? Jupiter assembleur de nuages, Odin était donc en même temps un Jupiter pluvius, assis sur les hauteurs et épanchant de son urne les eaux du ciel, les sources et les rivières. Nimbosus Orion, disaient les anciens poètes car la chasse d'Orion, c'est tout à la fois et le vent qui se déchaine, et la tempête qui mugit, et l'averse qui tombe. On comprend alors aussi comment, d'un coup de lance ou de bâton, selon qu'il sera guerrier ou voyageur, ou bien encore d'un coup de sabot de son cheval, Odin fait jaillir les sources d'eau, sources du ciel et de la terre. Cette lance ou ce bâton figure aussi le rayon de soleil qui tantôt fait couler les sources, tantôt les boit et les absorbe, comme le bâton de saint Gangolf. Et ce guerrier à cheval, armé de sa lance et faisant retentir le ciel des pas de son coursier, c'est encore la nuée d'orage avec l'éclair qui brille et la foudre qui gronde. Or qui dit orage et pluie, dit chaleur et humidité, c'est-à-dire croissance, fertilité, abondance. Auteur ou personnification de tous ces biens, Odin était donc invoqué à ce titre sous le nom de Géfion, Gébon ou Gében, le souverain dispensateur. Pour ne pas sortir de son élément quand il descendit sur la terre, Odin avait fixé son séjour au fond d'un lac ou d'un fleuve, et ce fut alors l'ondin Nichus, le roi des ondins (nixe), lequel n'est autre que notre Nikelmann ou Wassermann, cet être sauvage et farouche, à la chevelure verte et toute ruisselante d'eau, la terreur des enfants qui vont se baigner. N'a-t-on jamais rien vu, jamais rien entendu quand, à l'époque des grandes eaux, on passe le soir près de la croix de bois à cet endroit où la Lauch, en sortant de la vallée, vient baigner une dernière fois le pied de la montagne ? Le bruit du flot qui mugit, c'est la voix de l'ondin qui appelle.

Il y avait là jadis une passerelle jetée sur la rivière. Blotti sous le pont, Nichus attendait chaque soir que quelque buveur attardé vint, d'un pas chancelant, à passer ou plutôt à ne pas passer dessus, pour lui mettre de l'eau dans son vin, en souvenir pour ne pas dire en vertu d'un ancien droit ; car il faut savoir que Nichus ne se contentait pas toujours d'une pièce de monnaie jetée dans l'eau en guise de péage. Il lui fallait de temps à autre, comme à Odin, l'offrande d'une victime humaine, ne fût-ce que le corps d'un petit nouveau-né. Les sacrifices à Nichus consistaient donc en noyades, comme ceux du dieu des airs consistaient en pendaisons, d'où cette singulière tradition que le jour de la Fête-Dieu le diable veut avoir un noyé et un pendu. La Fête-Dieu est ici pour la fête du solstice. Le culte de Nichus avait du moins cet avantage pour les païens, qu'il leur offrait un moyen commode de se débarrasser des nouveau-nés qui leur semblaient de trop au monde : on les apportait à Nichus, c'est-à-dire à la rivière. Ce Nichus habitait donc au pied du Merhund. Était-ce par hasard son chien que l'on entendait désigner encore par ce nom de Merhund ? Car Nichus aussi avait son chien, un chien blanc, un gros caniche comme celui qu’on peut voir quelquefois s'élancer d'un bond du haut des rochers de la cascade de Murbach. Le vieux lièvre qui symbolise la cascade du Seebach ou le Saut du Lièvre, est également blanc, la couleur de l'eau qui écume.

 

Avec le génie des rivières est parti aussi le génie des puits, Butz, qui n'est que l'ancien Butès. Le dieu Butès, qui se jeta dans un puits, était fils de Borée, à peu près comme la pluie est fille du vent. Au reste, les petits enfants, depuis qu'on les baptise, n'ont-ils pas trouvé un ami et un protecteur dans le grand saint Nicolas, patron aussi des pêcheurs et des navigateurs ? Une chapelle de Saint-Nicolas s'élevait au Heissenstein, sur la Lauch, là où Gébon-Nichus était honoré par les païens, via des noyades de nouveau-nés (en contrebas d’une source de l’Appenthal). Les pauvres enfants sacrifiés, ces petits anges, sont encore là à chanter dans le rocher. Ce sont leurs pleurs et leurs gémissements qu’on entend, et le rocher attendri ne peut manquer de pleurer et de gémir avec eux. Il ne faut pas oublier néanmoins que le bon saint Nicolas n'a charge de protéger et de récompenser que les enfants sages, et que le terrible Nichus n'a pas cessé d'en vouloir aux autres. Quel est, à côté du saint évêque au visage souriant, aux mains toutes pleines de dons et de douceurs, ce farouche compagnon armé de sa longue verge ? C'est lui-même, c'est Nikelmann ! C'est encore au pied du Heisenstein, le long de la Lauch, qu’on a vu se former et grossir le dernier et principal groupe d'habitations, ce hameau qui a fini par absorber tous les autres hameaux de la colonie de Gébon, pour entrer enfin dans l'histoire de l'Alsace sous le nom de Gebunwilare/Guebwiller.

Si on suit les bords de la Lauch et qu’on pénètre jusqu'au fin fond de la vallée, on arrive au milieu de la plus profonde solitude. Les montagnes des deux côtés de la vallée se rejoignent comme pour barrer le chemin ; tout autour des forêts à perte de vue qui semblent vouloir monter jusqu'au ciel. On se croirait aux confins de la terre, et les gens du pays ont quelque peu raison de dire qu’on est là devant la cloison du monde. Quel est ce bruit monotone que l'on entend toujours au milieu des débris de moraine, ces rochers accumulés par le glacier au pied de la montagne, comme si un vent soufflait sur les hauteurs ? C'est le bruit du Saut-du-Cerf, c'est le torrent qui mugit en se précipitant de chute en chute au fond de la vallée. Autrefois on aurait dit que c'est Gébon assis sur la montagne et épanchant dans la vallée les flots de son urne.

 

Les divinités qui personnifiaient autrefois la nature, ses forces et ses phénomènes, après avoir été des géants dans l'imagination des Hommes, ne furent plus à la fin que de misérables nains. Mais tout en s'amoindrissant toujours pour se multiplier en proportion, afin de pouvoir ainsi personnifier la nature dans tous ses détails, ces géants du monde primitif n'en laissèrent pas moins un souvenir de leur puissance. Les perturbations atmosphériques, les grands cataclysmes de la nature, les bouleversements qu'a si visiblement subis le globe, et dont les traces, à ces époques primitives, devaient être bien plus visibles qu'aujourd'hui, tout cela était certainement de nature à frapper vivement l'imagination des peuples. Vivant d'ailleurs au milieu de cette nature à laquelle leur existence se rattachait par tant de liens, ces peuples nomades durent s'appliquer de bonne heure à en observer les phénomènes. Ils les attribuèrent à des bizarres, monstrueux, qui résumaient en eux tous les éléments de la nature. Ainsi l'orage avec ses ailes de vent, avec son arsenal de grêle et de foudres et ses torrents d'eau, ne fut plus à leurs yeux qu'un horrible dragon, monstre ailé, à l'haleine de feu et à la queue de poisson, figurant tout à la fois l'air, le feu et l'eau, et la terre même par ses énormes pattes. L'orage venait-il à éclater sur un point, c'était le dragon qui se déchaînait ; une inondation avait-elle lieu, c'était le dragon qui était descendu dans la vallée et qui l'avait ravagée ; et lorsque l'inondation laissait après elle la fièvre, la famine et la mortalité, c'était encore le dragon dont le souffle avait empesté l'air et dont le seul regard suffisait pour donner la mort. C'est lui, c'est le dragon qui garde ces trésors d'eau que la sombre nuée porte dans ses flancs, que le lac profond recèle dans son gouffre. Un dragon sera le gardien de tous les trésors de la nature. Dragon de feu ou d'air dans le ciel, dragon d'eau dans les abîmes, selon l'élément qu'il représente, le monstre se divise et se subdivise comme les éléments. La source même aura son petit dragon.

Il va sans dire, après cela, que le lac du Ballon était gardé, lui aussi, par un dragon d'eau. Or, voilà qu'un beau jour il prend fantaisie au monstre de visiter la vallée et de pousser une reconnaissance jusque dans la plaine. En l'an de grâce 1304, au milieu d'un épouvantable orage qui vient d'éclater sur le Ballon, ne se sentant plus d'aise à la vue d'un temps si beau, il sort, et moitié marchant moitié charrié par le flot, il descend la vallée comme un vaisseau, et au milieu de centaines d'arbres et de débris amoncelés par le fleuve, il va s'échouer dans la plaine, où il porte encore de tous côtés le ravage et la désolation. Ce ne fut qu'après beaucoup de peine et mille dangers que l'on parvint enfin à cerner, à attaquer et à tuer le monstre, et à délivrer ainsi le pays de ce fléau.

Le dragon symbolisait aussi, chez les Germains, cette longue et froide nuit que l'on appelle l'hiver. C'était alors le dragon de glace. Toujours en opposition, toujours aux prises l'un avec l'autre, le sombre hiver et l'astre radieux du jour sont alternativement vainqueurs et vaincus. Aux équinoxes on voit les deux puissances un instant se balancer, mais bientôt la balance s'incline de nouveau, soit du côté de l'été, soit du côté de l'hiver, et ainsi jusqu'au solstice, où c'est le tour de l'autre. Mais le dragon, ce n'est plus Odin ici, c'est ce grand loup qui veut engloutir le soleil, et Odin, comme Balder ou Apollon, comme tous les deux qui personnifient le soleil, devient au contraire le vainqueur du dragon, tandis que la terre, au sortir de l'hiver, est cette belle captive, cette princesse que le héros vient délivrer en terrassant le monstre. Ici encore le monde visible n'est que le miroir du monde moral, car le vrai dragon c'est l'antique serpent, l'ange de ténèbres vaincu par l'ange de lumières, c'est le prince de ce monde attaqué au plus fort de son triomphe par le roi du ciel, par le Soleil de justice qui vient dissiper les ténèbres, briser la glace et rendre les âmes à la lumière de la vérité.

 

Autrefois les enfants de Guebwiller se racontaient souvent qu'à midi sonnant un beau serpent, brillant de mille couleurs, descend du Heisenstein au bord de la Lauch, avec une couronne de diamants sur la tête, et qu'après avoir déposé sa couronne sur une pierre, il entre dans la rivière pour se baigner. Heureux celui qui parviendrait à s'emparer du bijou ! Le plus sûr moyen, pour y réussir, ce serait d'étendre sur l'herbe un mouchoir blanc, car le serpent ne manquerait pas d'y poser sa couronne. Il suffirait alors d'épier le moment, de saisir aussitôt le mouchoir par les quatre coins avec la couronne dedans, et de se sauver à toutes jambes, en ayant soin toutefois de courir toujours en serpentant. Une fois hors d'atteinte, on aurait sa fortune faite, tandis que le serpent y laisserait, pas sa peau, ce qui serait peu de chose pour un serpent, mais sa vie. Il aurait en effet beau siffler pour appeler à son secours tous les serpents du voisinage, ils n'arriveraient plus que pour voir mourir leur roi. Cette histoire de serpent couronné, qui ne se raconte pas seulement à Guebwiller, a encore son origine dans le symbolisme du culte de la nature. Odin était adoré quelquefois sous la figure d'un serpent, sans doute comme dieu de la nature dans le règne végétal ; car de tous les animaux n'est-ce pas le serpent qui symbolise le plus fidèlement la plante ? Son domaine n'est-il pas au sein de la végétation, ne vit-il pas au milieu de toutes ces plantes, de tous ces simples dont il connait les vertus, et qui ont besoin comme lui de leur bain de jouvence pour continuer à vivre et à renouveler périodiquement leur écorce ou leur robe de verdure, comme le serpent renouvelle sa peau ? Mais pour se baigner, pour recevoir la rosée du ciel, il faut que la nature se découronne de son soleil, que le soleil par conséquent descende à midi du haut du ciel et aille se plonger dans la mer. Froid comme la plante, s'engourdissant et se ranimant avec elle et souvent armé d'un semblable venin, le serpent avait donc bien le droit d'en être le représentant et le symbole, et partant aussi celui de la médecine. Odin d'ailleurs, comme dieu-soleil, était médecin, comme aussi Mercure et Apollon. Le serpent entourait pour la même raison le sceptre d'Osiris, et les deux serpents du caducée de Mercure, ce voyageur céleste des tropiques, qu'il sépare, pourraient figurer, comme symboles de la végétation, les deux hémisphères se couvrant alternativement de fleurs, de verdure.

Le soleil de l'année descend de sa hauteur comme celui du jour. Dans l'un et l'autre cas, si la nature ne retrouvait plus sa couronne, si le soleil ne se levait plus, toute plante y périrait. Mais le serpent, en se mordant la queue, fait l'anneau et produit ainsi, selon que l'anneau se rétrécit ou s'étend, la révolution perpétuelle des jours et des années. C'est l'anneau sans fin de l'éternel Odin. Si la déesse Isis elle-même a quelquefois le front ceint d'un serpent, ou bien encore deux serpents suspendus à son sein, c'est apparemment parce qu'en sa qualité de déesse de la lune, de la rosée et des fleuves, elle est la mère nourricière des plantes.

Les conséquences de toutes ces symbolisations ne se firent pas attendre. De même que la personnification de la nature et de ses phénomènes avait donné les divinités, le reptile, de symbole qu'il était, devint une divinité lui-même et fut adoré dans le temple comme génie protecteur de la cité, dans la maison même comme génie domestique de la famille. On finit par se persuader que la mort du serpent divin entraînait la mort de ses protégés, ce qui signifiait tout simplement, dans l'origine, que la terre ne produisant plus de quoi les nourrir, ils mourraient de faim. Protecteur de la vie, le serpent devait, à plus forte raison, protéger encore autre chose, et ce qu'il gardait était par conséquent bien gardé.

 

Les païens une fois convertis au christianisme, Odin ne fut plus à leurs yeux qu'un démon, et le dieu chasseur devint un diable en habit vert, avec une plume de coq sur le chapeau. Or, ce chasseur-là ne peut faire que la chasse aux âmes. Quand le féroce chasseur n'est pas le diable en personne, c'est comme son âme damnée, quelque chasseur enragé, condamné à chasser jusqu'à la fin des temps, soit pour avoir ravagé le champ du pauvre, soit pour avoir sacrifié à sa passion jusqu'au saint repos du dimanche, avec celui de ses paysans obligés de traquer pour le maître. Un chasseur de cette espèce était saint Hubert avant sa conversion. Pour ce motif, et sans doute aussi parce que sa fête coïncide avec l'époque des grandes chasses, les chasseurs chrétiens choisirent saint Hubert (Humbrecht, Gumbrecht) pour leur patron. C'est vers cette époque aussi, au mois du Sagittaire, que les païens sacrifiaient au dieu de la chasse, en lui offrant les prémices de la venaison. Ce dieu n'était autre qu'Odin, sous le nom de Wol ou de Woldan, et de là le nom de Wolsborn donné à plusieurs sources jadis consacrées à son culte. Le nom de Sanct-Gumbrechtsburn qu’on lit dans le rotule colonger de Buhl, fait supposer qu'il y avait autrefois, du côté du Hugstein, une fontaine de Saint-Hubert.

Chaque fois que le petit bonhomme vert, dit Hütschermaennlé (Odin), fait entendre son cri perçant du côté du Hohenrupf, et que Huperi, assis sur l'Engelstein, lui répond du côté de la Dornsyle en faisant résonner de son cor la clairière de la Jaegermatt, l'un et l'autre annoncent un changement de temps. C'est toujours le vent, comme on voit. Odin, pour commander à n'importe quel vent de se lever et de souffler, n'avait qu'à tourner de ce côté-là son chapeau. Aussi bien qui dit wunschhut dit windhut. Si l'on sait que Sleipnir, son cheval blanc, n'avait pas moins de huit jambes, c'est apparemment pour indiquer, en donnant à chacun la paire, les quatre principaux vents du ciel ou la direction des quatre points cardinaux. Le vent du Nord avait ce privilège entre tous, qu'il était figuré par un aigle. C'était donc l'Aquilon, et ce grand aigle qui volait autour du Kastelberg n'était autre chose que le vent du Nord, vent produit, disait-on, par un aigle gigantesque qui habite au pôle et qui s'amuse à battre de l'aile. Le nom d'Engelberg, donné à la région supérieure du Kastelberg, semble faire allusion à saint Michel, le successeur d'Odin. On sait que l'aigle était aussi l'oiseau de Jupiter, dieu de l'air comme Odin, lequel fut surnommé pour cette raison Hangegod, le dieu suspendu entre le ciel et la terre. Jupiter, mieux avisé, s'est contenté d'y suspendre sa céleste moitié.

Au grand Odin succéda, comme de juste, le grand saint Michel, le prince des esprits célestes. Et quel était, dans la vallée, le lieu consacré au culte d'Odin ? C'était le sommet du Schimmelrain, la montagne du cheval blanc, ce riant coteau si bien contourné par le Val-des-Corneilles et s'élevant là comme dans un amphithéâtre formé par la main de la nature. Les feux de solstice et d'équinoxe sont encore un souvenir du culte du soleil et des sacrifices qui en faisaient la base. On appelait cela, par manière de "plaisanterie", den Jud verbrennen, « brûler le Juif ». Or, ce Juif, ou plutôt ce Jud, est encore ici le Gud, c'est-à-dire Odin. Saint Michel prit donc, sur le sommet purifié du Schimmelrain, la place d'Odin pour être désormais, avec saint Nicolas, le protecteur de la vallée après la conversion de ses habitants. Voilà donc le roi des airs détrôné par le prince des esprits célestes, le dieu-soleil, vainqueur des frimas et des ténèbres, sombre génie de la guerre et des tempêtes remplacé par l'archange à l'épée flamboyante, vainqueur du dragon infernal. Et d'abord voici le vieux castel romain qui, avant de disparaître du sommet de la montagne, prend le nom d'Engelburg (pour la région supérieure de la montagne), comme si les habitants convertis avaient voulu faire une acropole chrétienne, placée sous la garde de saint Michel, de cette espèce de Walhalla que leurs ancêtres païens leur avaient léguée là.

Toutefois, c’est saint Jean qu’on voit le plus souvent prendre la place d'Odin dans les souvenirs du peuple, et cela pour une raison facile à comprendre : la Saint-Jean a succédé à la grande fête du solstice d'été. Elle ne pouvait donc manquer d'en hériter quelque chose. Ces herbes odorantes et ces bouquets de fleurs jetés dans la flamme, ces rondes joyeuses dansées autour, ces jeunes gens, ces animaux même que l'on forçait à passer à travers (nothfeuer), et ces roues enflammées qui tournaient ou se précipitaient, tout cela sentait son origine païenne. À Linthal, par exemple, on allumait une espèce de soleil formé d'un tronc de sapin fendu jusqu'au pied, où un cercle de fer permettait d'écarter le bois dans tous les sens en forme de rais. De l'autre côté de la vallée, sur les flancs du Redlé, c'était une roue mobile que l'on précipitait au fond du ravin de l'Aschenloch.

 

 

Les déesses de la Germanie valaient mieux que ses dieux, et en ceci encore le ciel mythologique n'a fait que réfléchir l'image de la terre. La bonne déesse des Germains se reconnaît aisément dans ces bonnes fées qui filent et qui tissent, et qui semblent revivre encore dans les dames blanches à la physionomie si mélancolique, si douce, connue des châtelaines en deuil.

Odin, le dieu de l'air, avait donc une femme qui personnifiait l'air à sa manière, donnant le bras à son époux et le remplaçant au besoin, comme toute brave femme doit savoir le faire. Elle se nommait Frigga, mais les Allemands l'appelaient ordinairement frau Gaude, comme qui dirait dame Odin. C'était une vénérable matrone, une reine au port majestueux, tout-à-fait digne de trôner à côté du souverain maître des dieux. Elle tenait par conséquent la place de Junon ; mais l'aigle d'Odin était la cigogne, ce modèle de fidélité conjugale dont le nid sur une maison est regardé comme un gage de prospérité. Aussi prévient-on de ne pas troubler ce ménage-là, qui pourrait souvent servir de modèle à d'autres. La cigogne est remplacée sur l'eau tantôt par le cygne, plus poétique, tantôt simplement par l'oie, plus commune. L'un et l'autre, par son genre de vie, symbolise le nuage, c'est-à-dire l'air et l'eau, ou le double élément dont le nuage se compose. Quand on voit le nuage, frappé par les rayons du soleil, fondre en pleurs, et qu'il y a là comme un conflit de juridiction entre le soleil et la pluie, on dit que c'est le diable qui bat sa femme. C'est Frigga qui pleure sous la verge d'Odin, comme ailleurs c'était Junon suspendue en l'air par Jupiter en courroux.

 

Il convenait que son altesse sérénissime résidât en haut lieu, à l'exemple d'Odin. Or, voici que la plus haute de ces montagnes, après le Ballon et à sa proximité, est la Tête-de-Cigogne (Storkenkopf : deuxième sommet des Vosges avec 1 366 mètres d'altitude), sa voisine au bord du lac, dans le miroir duquel la belle ne cesse de se mirer, dit-on, du matin au soir. Cette cigogne à côté d'Odin rappelle l'aigle à côté de Jupiter. On sait qu'en latin c'est une aigle. Voici la fontaine du Judenhut, la Princessenbrünnlein. Que veut-on dire avec cette singulière désignation de Fontaine de la Princesse ? Une princesse aurait eu là-haut sa résidence. Caprice de princesse, si l'on veut ; mais on conviendra que ce caprice d'aller séjourner là pour le plaisir de respirer un air pur, n'a guère pu venir à une princesse de ce bas monde. N'est-ce pas de ces fontaines, d'ailleurs, que la cigogne rapporte tous ces charmants petits princes, toutes ces aimables petites princesses dont l'arrivée dans les familles, toujours accompagnée d'une grêle de bonbons, y cause tant de joie ? Frigga personnifie donc, au même titre qu'Odin, l'un et l'autre élément, l'air et l'eau. Cigogne dans les hautes régions de l'air, la déesse reprend, sur l'élément humide, la forme gracieuse d'un beau cygne voguant sur le miroir d'un lac et présentant au souffle de la brise, comme une voile qui s'enfle, son plumage éclatant de blancheur. Quel autre déguisement pouvait prendre, après cela, les fées et les ondines, pour aller s'abattre sur la rive solitaire de quelque lac tranquille, loin de tout regard profane ? Aussi bien, malheur à celle dont le blanc vêtement de plumage était découvert et enlevé par quelque curieux inaperçu, pendant qu'elle prenait ses ébats dans l'eau ! Ne pouvant plus s'envoler, elle était à sa discrétion jusqu'au moment où elle retrouvait enfin son plumage ; mais alors, et n'en retrouvât-elle qu'une plume ou un léger duvet, adieu la belle car à l'instant même, redevenue cygne, elle s'envolait.

C'est là sans doute une image de l'eau descendant sur la terre et se mettant à la disposition de l'Homme pour le servir, dès qu'elle a touché terre, jusqu'au jour où, reprenant sa forme première et sa liberté, elle s'envole en s'évaporant. Le cygne devenant de plus en plus rare, à mesure que la légende s'éloignait de ces contrées du Nord parsemées de lacs et sillonnées de fleuves, le bel oiseau disparut aussi peu à peu du symbolisme, pour faire place à un autre palmipède moins gracieux et moins poétique, à l'oie. C'était toujours la même poésie, mais rendue en prose. Ainsi quand la déesse reparaîtra dans les légendes sous la figure de quelque reine Berthe au grand pied, ce ne sera plus qu'une reine Pédauque, c'est-à-dire une reine au pied d'oie, pede aucae. C'est à ce même souvenir enfin, à cette même origine que les dames blanches, comme celle que l'on voit, dans le Gans, descendre par le chemin du Kastelweg, doivent l'or ou le safran de leurs souliers jaunes. Il y avait souvent trouble dans le ménage des dieux, mais le plus troublé de tous les ménages du ciel et de la terre, c'était sans contredit celui des conjoints Odin et Frigga. Le couple céleste était continuellement en bisbille. Soleil ou vent, Odin ne se plaisait qu'à tourmenter sa femme. On a vu dame Nuée pleurer sous les coups redoublés du dieu Soleil ; le dieu Vent la fait en même temps et pleurer et courir. En voici la preuve : si on descend du Judenhut vers le Hohenrupf, on traverse les hautes forêts de la Windbrecht, et on salue en passant la fontaine dite de l'Auge de Saint-Jean, Johannistrog. Quels sont ces pleurs et ces gémissements au fond du bois ? C'est la Windbrecht qui pleure, une pauvre mère à la recherche de son enfant. Et quelle est cette Windbrecht ? C'est Berthe, la fiancée du Vent, die Windsbraut. Partout où elle a passé, arbres, broussailles, gazon, tout est mouillé de ses larmes. On pourrait dire peut-être que c'est encore le nuage qui pleure. Ce n'est pas ainsi que l'entend le peuple. Windbrecht, c'est une âme errante qui se lamente et se désole, une mère en peine de son enfant perdu, âme errante aussi qu'elle est à chercher partout, le jour comme la nuit, l'entendant souvent, l'apercevant parfois, l'appelant alors et lui tendant les bras, sans pouvoir jamais le saisir et l'embrasser. Et qu'a-t-elle donc fait, cette pauvre mère, pour mériter un si triste sort ? Hélas, la malheureuse est morte en couches en état de péché mortel, et son pauvre enfant lui-même est mort avec elle. Après la femme qui pleure voici venir la fille qui chante. On descend encore et on arrive dans la vallée par le chemin du Geffenthal. Voici la Lauch qui coule à nos pieds en mugissant. Ici, quand l'air est calme et qu'il se prépare un changement de temps, on voit une fille blanche sortir de la forêt en chantant d'une voix si belle, si claire et si douce, qu'il vous semble entendre la musique argentine d'une clochette dans le vallon. Plus souvent encore, on entend la voix sans apercevoir la fille. Mais alors aussi gardez-vous bien d'écouter, de vous arrêter surtout car l'imprudent qui s'arrête pour prêter l'oreille à ce chant de sirène, ne pouvant résister au charme qui l'attire, avance toujours, sans se douter même qu'il marche, sans s'apercevoir que les heures s'écoulent comme des minutes, et lorsqu'enfin la voix se tait et qu'il s'arrête, il se voit égaré dans la forêt au milieu des plus profondes ténèbres. Quelle est cette fille blanche du Geffenthal, à la voix si mélodieuse, au chant si doux ? Sans rien changer au nom, on y trouve celui de Geffen ou Géfione, cette déesse de l'onde qui donne la main à Gébon ou Géfion de Gebunwilare, dieu de l'onde aussi qui présidait au cours des fleuves. Et ce chant de sirène enfin ? C'est la Lauch, c'est le bruit de l'eau se répercutant au fond des bois. À courir après l'écho, on ne peut que s'égarer. Si de la Fontaine de la Princesse on se dirige du côté de celle dite les Trois-Fontaines, pour descendre par le Gansrain dans la vallée de Rimbach, on retrouve là Berthe, sous son synonyme de Breida, d'un côté à la source du Breidenbrunn, de l'autre au Breidenstein, dit aussi Hexenstein. Ce rocher est hanté par une dame blanche qui tient en main une faucille d'or. Un savant du pays a cru voir dans cette tradition le souvenir d'une druidesse, et par conséquent dans le Breidenstein une ancienne pierre druidique. La faucille appartient aussi à Berthe, la déesse moissonneuse et fileuse à laquelle semble faire allusion le refrain qui se chante ici pour le feu du carnaval. Berthe peut être regardée comme la Vesta des Germains. Elle était fêtée le douzième jour, ou plutôt la douzième et dernière des nuits saintes de Noël, fête remplacée aujourd'hui par celle de l'Épiphanie ou des Trois-Rois. On ne saurait dire si Berthe a présidé au feu, comme Thor ou Vesta, mais elle était, comme cette dernière, une divinité pénale, protectrice du foyer domestique. On remarquera que Rimbach a pour fête patronale les Trois-Rois, et que sainte Agathe est honorée avec saint Pierre d'une manière spéciale à Rimbach-Zell. La faucille d'or symbolisait originairement l'arc-en ciel. Dans le refrain du carnaval il est question d'une dent d'or. Or, c'est une divinité aux dents d'or, Heimdall, qui garde le pont des dieux, c'est-à-dire l'arc-en-ciel, avec ce fameux cor giallar dont la voix de tonnerre doit retentir à la fin du monde comme la trompette de l'archange. Tout cela rappelle l'orage, et on comprend pourquoi Berthe vient ici se placer à côté de Thor. Au temps où la reine Berthe filait, c'était cette déesse qui filait, pour les suspendre au bout des chaumes, ces fils si ténus, si subtils, dont on voit le réseau couvrir en automne, comme d'une gaze légère, la surface des guérets. Qu'est ce qui lui a valu, comme déesse de l'air, ce glorieux titre de Reine Berthe au grand pied qu'elle porte encore dans les contes de la Mère l'Oie ? C'est son assiduité au rouet.

 

Pendant que l'ondin Nichus se métamorphosait en dragon d'eau, afin de pouvoir continuer sous cette forme à régner sur le lac, Géfione, toute vieille, toute ridée qu'elle était, ne pouvait pas plus se détacher de son Nichus que de son miroir, de ce beau lac du Ballon au cristal toujours si limpide et si transparent. Elle se dit en son cœur : « J'ai partagé sa gloire et sa puissance, je veux aussi partager son malheur ! ». Et ce disant, elle se métamorphosa en.... truite. C'est la Grande Truite du lac. Oui, c'est sous cette forme que la belle ondine, la Freya de l'onde, réside encore au lac du Ballon. Une truite : est-il rien qui puisse mieux symboliser cette eau de roche si fraîche et si pure ? C'est la reine des ondines dans son palais de cristal. Mais hélas les beaux jours d'Aranjuez sont passés. Retirée au fond de sa grotte, Calypso ne peut se consoler du départ d'Ulysse. Dans sa douleur, elle se trouve malheureuse d'être immortelle, et sans cesse elle a le regard tourné du côté où Ulysse, fendant les ondes, à disparu à ses yeux. C'était en l'année 1304, et cette date funèbre est toujours présente à sa mémoire. Aussi, à moins d'une circonstance extraordinaire, la voit-on rarement sortir de sa retraite. Mais vienne un ennemi qui ose envahir son domaine, un perturbateur de l'ordre et de la tranquillité, et la reine saura se montrer. Quand un de ces orages, par exemple, comme il en éclate quelquefois sur les montagnes, vient à se déchaîner sur le lac et le bouleverser dans ses abîmes ; quand l'ouragan brise les plus forts sapins et les précipite tête baissée dans le gouffre ; que l'éclair, coup sur coup, en illumine les profondeurs et que la voix du tonnerre mugit, répétée en chœur par tous les échos d'alentour, alors la Grande Truite monte, et à ce moment on peut la voir faisant lentement le tour du lac, le dos couvert de mousse et surmonté d'un sapin. À son aspect la tempête aussitôt s'apaise, l'orage s'éloigne, les flots agités se calment, et bientôt la tranquillité la plus profonde règne de nouveau sur le lac. Mais déjà la Truite, replongeant dans l'abîme, a disparu. Cependant, il ne faut pas trop se fier à ces eaux dormantes. C'est le cas de rappeler ici le proverbe qui dit « il n'y a pire eau que celle qui dort » ; car ce calme du lac, à certains jours, peut être trompeur. Si quelque pêcheur s'avisait, par exemple, d'y aller jeter son filet, et qu'il vît une truite de belle taille venir examiner d'abord filet et barque, puis s'en aller et revenir avec une autre truite plus grande, suivie d'une troisième plus grande encore, alors gare au téméraire sinon c'est à peine si l'on apprendra, dans la vallée, qu'un pêcheur a été pris par les truites et dévoré.

Au surplus, la déesse du lac ne reste pas toujours métamorphosée en truite : il lui arrive assez souvent de reprendre sa forme première, cette forme humaine de princesse qu'elle était, mais en costume de négligé. C'est alors la dame du lac, une belle ondine qui, si elle ne montre pas son visage, fait du moins assez souvent entendre sa voix. Et qu'est-ce qu'elle chante ? C'est un peu monotone, mais fort joli, car elle ne cesse de répéter ce même refrain : « une chopine de vin et trois chopines d'eau font aussi un pot ! ». Il faut se dire que la dame du lac est devenue maîtresse d'hôtel, ou plutôt qu'elle a cédé sa place à une autre, laquelle, de son vivant sur la terre, tenait hôtel, dit-on. Or, il paraît que cette dernière, quand elle descendait à la cave, avait coutume, on devine à quelle fin, de fredonner cet air ou ces paroles. Mais le proverbe dit « tant va la cruche à l'eau, qu'à la fin elle se casse » et ce sort devait être aussi celui du pot de la chanteuse. La voilà donc constituée maîtresse d'hôtel au lac, avec patente à perpétuité pour le débit du blanc et du clairet, obligée seulement de le servir pur et de le boire elle-même. Elle boira donc et ne cessera de boire de l'eau jusqu'à ce qu'elle ait vidé le lac jusqu'à la dernière goutte.

La dame du lac ne chantant qu'à rapproche d'un orage, et la Grande Truite ne faisant sa sortie qu'au plus fort de l'orage même, on conçoit qu'il n'est pas plus facile d'entendre la dame que de voir la truite. Il en est de la merveille du lac comme de celle du Ballon, le lever de soleil. Pour être témoin d'un beau lever de soleil il faudrait être sur la montagne au bon moment, par une de ces belles matinées qui annoncent un jour de pluie. Ces rares moments exceptés, pour qui veut bien prendre la peine de se lever soi-même et de monter avec le jour sur la première montagne venue, il y trouvera presque toujours, et à bien moins de frais, le même soleil qu'au Ballon ; il n'y manquera que ce rien qui est tout pour le grand nombre, la gloriole.

 

Une haute montagne au flanc cultivé domine Guebwiller du côté du Nord : c'est le Schimberg, ou la « montagne du soleil », du vieux mot schin, consacrée à Balder. La région supérieure de ce magnifique coteau, aujourd'hui convertie de vigne en châtaigneraie, est appelée du côté de la vallée Engelberg, du côté de la plaine Schlossgarten. Le sommet de la montagne, en nature de bruyères et de pinières, est l'ancien Kastelberg, vulgairement dit l'Oberlinger. C'est là, à l'extrémité du plateau, que s'élevait jadis ce merveilleux château dont la tradition seule, à défaut de documents historiques, a conservé le souvenir. On certifie donc qu'un magnifique château couronnait autrefois le sommet du Kastelberg, que ce château avait juste autant de fenêtres que l'on compte de jours dans l'année, et que, lorsque toutes ces fenêtres s'illuminaient aux rayons du soleil, c'était une splendeur qui rayonnait jusque bien au-delà du Rhin. Qui ne reconnaît à ce signe le palais du Soleil ? Au-dessus du château on voyait toujours un grand aigle qui tantôt en faisait le tour et tantôt planait, immobile, au plus haut des airs. C'est l'oiseau de Jupiter reprenant la place de la cigogne à côté d'Odin, dieu de l'air et du soleil. C'est le principe féminin, la femme d'Odin, la déesse Sunna, la dame blanche enfin. On a déjà remarqué ce nom d'Engelberg, comme laissant deviner Odin caché derrière saint Michel. Le rocher qui se dresse à l'extrémité du plateau est la Pierre du Coucou, nom qui rappelle encore Jupiter/Odin. Un autre indice du voisinage d'Odin, c'est ce délicieux fumet qui s'échappe parfois de la Cave de l'Esprit (Geisterkeller), de cette cave mystérieuse où se conserve encore, dans de vieilles futailles de tartre, un vin dix fois séculaire. Le château du Kastelberg n'est plus aujourd'hui qu'un château souterrain, partant invisible ; mais on peut encore voir quelquefois la châtelaine, quand elle sort pour faire sa promenade. Comme le serpent couronné du Heisenstein, ce n'est qu'à l'heure de midi que la dame blanche descend de la montagne. Toute radieuse de joie, elle chante alors à ravir, et c'est à peine si elle laisse une trace de son soulier d'or sur le sable du chemin, tant sa démarche est légère. Elle traverse ainsi le petit Val-de-l'Oie (Ganskrachen) et arrive jusqu'à la fontaine du Belsbrunnen, où elle se lave et ajuste sa toilette, s'apprêtant ainsi à recevoir son bien-aimé. Mais hélas la belle Mélusine a beau regarder du côté de la plaine, personne ne se montre ; elle a beau monter sur un tertre, si haut qu'elle peut monter, elle ne voit que les arbres qui verdoient et le chemin qui poudroie, et s'aperçoit enfin que celui qu'elle attend a passé outre. Alors la voilà qui s'en retourne en pleurant à chaudes larmes tout le long du chemin.

Pour comprendre quelque chose à l'histoire de toutes ces dames blanches, on ne doit pas perdre de vue que le soleil, chez les Germains, se personnifie dans une femme (frau Sunna) et la lune dans un homme (herr Mond), à l'inverse de ce que l’on voit dans la plupart des autres langues. La dame blanche qui descend à midi vers la fontaine, c'est donc encore le soleil sur son déclin ; et comme le soleil qui se lève en répandant la rosée du matin, on voit aussi la dame remonter à son château en pleurant. On remarque parfois en été, sur le flanc du coteau, certaines places de la vigne au feuillage jaune, comme si elle y avait été frappée d'un coup de soleil. C'est la dame blanche qui s'est reposée là. Et quel est ce bien-aimé qu'elle attend, qu'elle va recevoir même à son retour, et qui ne revient enfin que pour lui tirer sa révérence ? Ce ne peut être que monsieur, c'est-à-dire la lune. Il peut arriver aussi de rencontrer madame faisant sa petite promenade du soir clans un chemin de la vigne, mais alors ce n'est plus notre dame blanche en grande toilette, et on aurait même de la peine à la reconnaître. C'est une petite vieille au front chargé de rides, toussant et boitant, s'appuyant d'une main tremblante sur un bâton et portant à la ceinture, comme l'autre, un trousseau de clefs ; du reste fort gentille et toujours prête à rendre quelque petit service. Le tout c'est de savoir profiter de ses bons conseils. Aussi plus d'une pauvre femme, après avoir rencontré la petite se promenant au soleil, s'est-elle repentie toute sa vie de ne l'avoir pas écoutée, quand elle lui disait de laisser là son fardeau de bruyères et de ramasser plutôt le petit tas de feuilles sèches qu'elle foulait en passant ; car en rentrant le soir elle pouvait voir ce qu'elle avait méprisé. Une de ces feuilles tombée dans son soulier et emportée à la maison lui apprenait, mais trop tard, que tout cela c'était.... du pur or !

Quel symbolisme faut-il voir dans cet inséparable trousseau de clefs de toutes les dames blanches ? Supposons, faute de mieux, qu'il figurait les rayons du soleil. Un soir, un vigneron qui s'en revenait de la montagne, passait sur le Pont du Frère, lorsqu'il entendit quelqu'un éternuer sous le pont. Il s'arrête, regarde, et voit une toute petite vieille assise sur une pierre au bord de l'eau. « Dieu vous soit en aide ! » lui dit-il, selon l'usage du pays. Point de réponse. La petite vieille éternue une seconde fois. « Dieu vous soit en aide ! » répète le vigneron en accentuant mieux son salut ; mais point de réponse encore. Elle éternue une troisième fois. « Eh bien, lui crie l'homme à bout de politesse, que le diable vous soit en aide ! ». Alors la petite vieille, levant les yeux vers le passant, se met à fondre en larmes et s'écrie : « Une seule fois encore, et j'étais sauvée ! » et ce disant elle plonge et disparaît. On ajoute qu'à partir de ce jour-là notre homme ne maudit plus que son impolitesse, et avec grande raison, car en délivrant la pauvrette il aurait du même coup fait sa propre fortune. Ainsi toujours la même morale dans la plupart de ces contes : un trésor manqué, faute d'avoir su profiter de l'occasion. C'est la fable de la fortune avec ses mille variantes. Ce que les Hommes avaient emprunté au spectacle de la nature pour l'appliquer à leurs divinités, ils finirent par se l'appliquer à eux-mêmes, et en ce point du moins ils ne se sont point trompés. Et quelle est cette petite vieille qui éternue sous le pont ? Ne serait-ce pas encore la même vue sur la montagne, belle dame à midi sur la hauteur, puis vieille et décrépite le soir dans le chemin de la vigne ? Les traits du personnage, l'heure de la journée, le lieu de la scène, tout fait supposer que c'est toujours la même personnification du soleil, mais ici le soleil couchant. La rivière a remplacé la fontaine, comme celle-ci remplace la mer où le soleil se lève et se couche. De tout cela il résulte enfin que la dame blanche primitive, la déesse, devait monter d'un côté de la montagne pour descendre de l'autre, en suivant la direction du levant au couchant, comme c'est aussi la direction du Kastelweg au Pont du Frère. Si le soleil éternue, c'est apparemment parce qu'étant sur le point de faire le plongeon, il a déjà le nez sur l'eau.

 

Si le soleil, chez les Germains, se personnifie dans une déesse, chez la plupart des autres peuples c'est un dieu, et la lune reprend vis-à-vis du dieu-soleil le rôle d'une déesse. Ainsi, chez les Grecs et chez les Romains, c'est Phébée à côté de Phébus-Apollon, comme c'est elle aussi qui, sous le nom de Diane, préside à la chasse nocturne. Mais, comme pour la dame blanche, il y a séparation de corps entre le dieu et la déesse. À mesure que le soleil approche, la lune se voile, s'efface et se dérobe à ses ardeurs, et ce n'est que lorsque le galant a passé outre, qu'elle sort peu à peu de son boudoir. C'est sans doute en faisant ainsi la prude qu'elle est devenue la chaste Diane. Mêmes genres pour les deux noms chez les Égyptiens. La lune et le soleil, chez ces derniers, c'est Isis et Osiris. Du temps des premiers Césars, le culte d'Isis s'était répandu dans tout l'empire romain, et rien de plus naturel, dès lors, que de le trouver établi aussi dans cette partie de la Germanie que Rome avait soumise à sa domination. « Une partie des Suèves, dit Tacite, adore Isis ». Il y avait trop de ressemblance entre cette déesse et celles de la Germanie, pour que celles-ci ne fissent pas bon accueil à l'Égyptienne. Comme déesse de la lune et par conséquent de la nuit, Isis prenait la place de Holda à côté de Berthe, et de là ces noms d'Isolde et d'Eisenberthe que portaient quelquefois ces déesses.

On a cru rencontrer Géfione dans la fille blanche du Geffenthal, comme Berthe ou Berchta dans la Windbrecht et dans la dame blanche du Breidenstein. C'était au fond des montagnes. À Guebwiller, sous l'influence immédiate des Romains, Berthe et Géfione ont dû céder le pas à Isis, et quel souvenir celle-ci a-t-elle laissé de son passage ? Voici d'abord, côte-à-côte avec le Schimberg, le Manberg, « la montagne de la lune » (de man ou mani, « lune »), montagne arrosée par la source du Horni, c'est-à-dire du croissant, à moins qu'il ne faille voir dans ce cornu le bœuf Apis ou Osiris, ce qui n’éloignerait pas d'Isis. Le rocher au pied du Manberg est l’Heisenstein, la Pierre d'Isis, cette espèce de promontoire qui portait la chapelle de Notre-Dame et de Saint-Nicolas. En suivant le cours de la Lauch, on rencontre ce même nom d'Isis dans celui d'Issenheim, autrefois Eisenheim, et plus loin encore, à Rouffach, dans celui d'Isenbourg ; ce qui fait présumer que la Lauch était consacrée à la même divinité que l'Oise, la Tamise, l'Isère, l'Isar et tant d'autres cours d'eau. Le mot lauch ou laug signifiant tout simplement « eau » ou « rivière », on doit en conclure que l'ancien nom propre s'est perdu avec le souvenir de la déesse.

Reine de la nuit, et comme telle opposée au radieux Osiris, dieu du jour et de la lumière, Isis devenait par là-même la déesse des morts, avec le chien noir pour compagnon et l'oie pour victime de prédilection, symboles l'un et l'autre du réveil, de la résurrection, de l'espérance. C'était aussi la signification des œufs de Pâques, au temps surtout où le jour de Pâques était le premier jour de l'année. On sacrifiait à la déesse vers le solstice d'hiver, ce minuit de l'année solaire. Ce sacrifice était comme l'œuf d'où devait sortir un jour l’oie de la Saint-Martin. Isis était représentée avec différents attributs, tantôt avec une cruche d'eau ou avec un croissant sur la tête, tantôt avec une faucille à la main ou avec un petit navire à ses pieds, souvent aussi portant un enfant sur le bras. Cet enfant c'était le nouveau soleil, le dieu de la nouvelle année, engendré par la vierge-mère, cette madone prophétique de la gentilité. Depuis longtemps, en effet, l'Égypte avait substitué, dans le culte d'Isis, un sens plus élevé à celui qui se symbolisait primitivement dans l'antique déesse, et ce n'est qu'à ce caractère tout prophétique qu'il faut attribuer la rapide propagation de son culte au temps des premiers Césars. Cette vierge qu'avaient annoncée les sibylles et que chantaient les poètes, ce n'était plus une constellation du ciel ni une divinité symbolique de la terre, c'était cette mère divine qui devait donner au monde le « Désiré des nations ».

La chronique relève cette circonstance très importante que dans l'ancienne chapelle de Saint-Nicolas, au Heisenstein, on vénérait tout spécialement aussi la Sainte-Vierge. Il y a tout lieu de croire que cette Vierge du Heisenstein, en face du Schimmelrain, était, comme celle du Huppach de Masevaux, en face du Schimmel, une de ces vierges noires dont il existe encore quelques-unes et qui n'ont pas toujours été noircies par le temps, mais qu'on aura cru pouvoir représenter ainsi pour les opposer à l'ancienne déesse de la nuit, en se fondant pour cela sur le sens exagéré de certains textes de l'Écriture. Ainsi du côté de Houppach, la reine des ombres et de la nuit et de l'autre côté, vers le Schimmel, la reine de jour, la dame blanche. La chronique ajoute, en parlant de la chapelle de Saint-Nicolas, que beaucoup de morts se trouvaient enterrés là (on retrouve plus tard la Sainte-Vierge en grande vénération dans la chapelle de la léproserie, sous le titre de Maria Helfenbein. Ce titre était-il une allusion à quelque guérison miraculeuse, ou bien la statue primitive était-elle sculptée en ivoire ?). La tradition populaire dit qu’un jeune garçon était allé un jour au Heisenstein pour y cueillir des violettes. Tout-à-coup il voit le rocher s'ouvrir devant lui. Il entre, et qu'aperçoit-il ? Autour d'une table un grand nombre de personnes assises qui mangent et qui boivent, et parmi lesquelles il n'a pas de peine à reconnaître toutes les personnes défuntes qu'il a connues de leur vivant. Voilà donc une petite walhalla moins les dieux, à l'usage des trépassés. Ceci, du reste, se dit de plus d'un lieu, peut-être en souvenir de ce que nos ancêtres, à une certaine époque, pratiquaient des souterrains sous les collines pour y déposer la cendre des morts recueillie dans des urnes. Le nom même de Hell qui désigne encore un canton près de là, et qui se répète en beaucoup d'endroits, ne signifiait pas toujours une clairière, mais aussi quelquefois une caverne, un souterrain destiné à recevoir les morts, comme c'est aussi le sens primitif de walhalla ou de walhoelle. La walhalla comme séjour des morts était censée se situer au Nord, du côté de la nuit, et chez les chrétiens mêmes ce fut longtemps le côté préféré pour les cimetières, les charniers et les chapelles de Saint-Michel. C'est aussi de ce côté-là que la dame noire du Heisenstein fait ses promenades nocturnes. Si on ne la voit jamais, ou rarement du moins, c'est apparemment parce qu'elle est noire ; mais plus d'une fois, dit-on, les habitants de ce côté de la ville l'ont entendue, au moment où elle passait près du Hellenbrünnlein, s'écrier d'une voix solennelle « O éternité ! ô la longue éternité ! ». Cette exclamation est évidemment une substitution chrétienne dont l'idée aura été suggérée par le nom du canton ; et voilà comment l'antique déesse de la nuit et des morts ne fut plus finalement qu'une pauvre âme damnée.

Chaque mois, pendant que la lune se détourne du soleil qui approche ou qui s'éloigne, elle montre les cornes de son croissant. C'est la vache Io de la fable, ou Isis métamorphosée en vache par Jupiter et faisant le tour du monde, toujours piquée par un taon qui ne lui donne pas un moment de répit. Serait-ce par hasard cette vache-là qui aurait donné l’aimable nachtkalb ? On comprendrait alors aussi pourquoi le veau nocturne, que l'on rencontrait quelquefois le soir, lorsqu'on sortait à une heure indue, couché au coin d'une rue, pourquoi ce gentil veau se mettait à grossir, mais à grossir au point de barrer le passage : il faisait comme la lune. On lit encore dans la mythologie que la vache Io, pour retourner en Égypte, traversa à la nage toute la Méditerranée. C'est la lune revenant par-dessous terre et mer à son point de départ. On a ici le pendant de cette fable, avec cette différence seulement que le monde de nos ancêtres se bornait au territoire de la marche. Ainsi l'on raconte qu'une vache était tombée un jour dans le lac du Ballon. Or, comme il est bien entendu que le lac n'a point de fond, la pauvre pécore descendit, descendit toujours, mais toujours suivie au-dehors par son gardien qui entendait sous terre le tintement de la clochette, jusqu'à ce qu'il la vît reparaître enfin à Isenheim, d'où il la ramena le lendemain sur la montagne. C'est encore à Isenheim que fut repêchée la femme de saint Gangolf, laquelle, au dire d'une autre légende, avait été cousue par son mari dans une peau de vache et jetée dans la Lauch, en punition de son infidélité. C'était une métamorphose comme une autre.

 

Osiris, le dieu-soleil, était représenté tantôt par un taureau, tantôt par un homme coiffé d'une mitre égyptienne et tenant un fouet à la main. Il épousa Io lorsqu'elle partit d'Égypte pour commencer sa course. Voici maintenant une légende dont le sujet apparaît encore comme une réminiscence du gracieux couple de la mythologie. Il s'agit de la vache errante du Hoffrieth, montagne au fond de la vallée, derrière le Mordfeld. Autrefois, dit la légende, chaque fois que les pâturages du Hoffrieth étaient éclairés par la lune, on y voyait courir une vache montée par son gardien, un homme à grand chapeau qui ne cessait de fouetter la pauvre bête. C'était une course effrénée que rien ne pouvait arrêter ni ralentir, et à laquelle ce malheureux avait été condamné en punition de sa cruauté, pour avoir de cette manière éreinté une vache. Un jour on fit venir un religieux pour conjurer l'esprit et délivrer le Hoffrieth de cette apparition ; mais le religieux ne put lien faire et déclara qu'il fallait en appeler un autre, de Haguenau, ayant plus de pouvoir que lui. On envoya quérir le saint homme, et celui-ci parvint du moins à faire parler le vacher au moment où il franchissait cette crête de rochers qui couronne la montagne. « Inutile ! s'écria le fantôme. Plus d'arrêt pour moi jusqu'à la fin des temps, et déjà trois fois, depuis que ma course dure, cette montagne a été forêt et gazon ! » (wald und wasen). Il n'avait pas cessé de parler, que déjà il avait disparu derrière les rochers. Remarquons bien que le Hoffrieth forme ici l'horizon de la vallée du côté du couchant, de même que l'empreinte du buchstritt au Bel marque, à l'horizon opposé, le point d'où s'est élancé le taureau, c'est-à-dire le point de départ du soleil levant.

Quand la lune, cette reine de la nuit, traverse le ciel, c'est toujours entourée de son brillant cortège d'étoiles. C'est encore ici la bonne déesse qui passe, mais accompagnée de son cortège de petits enfants, tous portant des cruches, et l'eau qui en dégoutte est la rosée de la nuit. Les petits anges que l’on entend chanter dans l'intérieur du Heisenstein, si on applique l'oreille contre le rocher, pourraient bien appartenir à la même famille, à moins qu'ils n'appartiennent à l'ondin, personnifiant ainsi les flots de la rivière, ou plutôt le bruit des flots. Ce mythe de Berthe, la déesse au cortège de petits enfants, a fourni le sujet d'une des plus gracieuses légendes d'Allemagne. « Une mère, qui ne pouvait se consoler de la perte de son nouveau-né, était allée un soir pleurer sur sa tombe encore fraîche. Après avoir versé un torrent de larmes elle aperçut, au clair de la lune, dame Berthe qui passait à quelque distance de là, suivie d'une foule de petits enfants qui portaient chacun une cruche d'eau. Elle regarde et voit venir enfin, après tous les autres, un pauvre petit à la robe toute trempée, portant ou plutôt traînant sa cruche pleine, pouvant à peine suivre, et en ce moment même arrêté par une haie que lui seul ne parvenait pas à franchir. La mère jette un cri ; elle a reconnu son enfant ; elle court à lui, et comme elle le soulève pour l'aider à franchir l'obstacle : « Ah ! dit l'enfant, que le bras d'une mère est chaud ! Mais ne pleure pas tant, mère, car vois-tu ? tes larmes font déborder ma cruche, et ma robe en est déjà toute trempée ». À partir de ce soir la pauvre mère ne pleura plus ». Comme déesse de la nature avec sa couronne de feuillage, Isis avait encore son symbole dans le règne végétal. Parmi les arbres c'était le tilleul, qui a plus que tout autre la propriété de reverdir encore, s'il vient à perdre avant le temps son premier feuillage. Parmi les fleurs c'était, en Orient, la rose de Jéricho, surnommée fleur de la résurrection, et en Occident le lis, autrefois symbole de l'espérance au même titre que l'autre fleur, mais devenue chez les chrétiens le symbole de la pureté. Néanmoins à la rose de Jéricho, qui ne croît pas en Europe, on ne tarda pas à substituer la rose proprement dite, en sorte que rose et lis furent confondus dans un même symbolisme. N'avait-on pas d'ailleurs la rose remontante ? Quant au lis, on sait, ou plutôt on ne sait généralement pas que les liliacées ont la propriété de refleurir en quelque sorte sur leur tige desséchée, si la plante se trouve placée dans les conditions voulues de température et d'humidité. Dans la nuit de Noël on fait éclore la rose de Jéricho. En changeant de signification sous l'influence des idées chrétiennes, blanche fleur a passé de la main d'Isis dans celle de la Sainte-Vierge, où on la retrouve encore sur le portail de l’ancienne église de Saint-Léger. Quant au tilleul symbolique, on raconte encore qu'un géant de l'espèce, contemporain du vieux monument, ombrageait autrefois la place de Saint-Léger, abritant sous son manteau de verdure les vivants et les morts, lorsqu'un jour on le vit perdre tout-à-coup son feuillage, et cette fois, séché au pied, il ne reverdit plus.

 

 

Les déesses noires, considérées comme telles, étaient donc avant tout une personnification de la nuit, de l'hiver, du séjour des morts ; mais en tant qu'elles personnifiaient la lune, elles reprenaient le plus souvent la couleur blanche, en sorte que la nuit a sa dame blanche comme le jour. Néanmoins, comme la lune a aussi ses phases, son côté obscur, on la personnifiait quelquefois dans une divinité qui réunissait les deux couleurs opposées. De là, dans les légendes populaires, ces fantômes blancs ou noirs à mi-corps seulement, ou alternativement blancs et noirs. Le peuple en a fait des âmes en peine ayant encore quelque péché à expier, quelque injustice à réparer, par conséquent une tache, une souillure à effacer ; et en attendant les voilà errantes sur la terre, pas assez blanches pour le ciel, pas assez noires pour l'enfer, soupirant toujours après l'heure de la délivrance, après cet heureux moment où, blanches et pures, il leur sera donné enfin de prendre l'essor pour s'envoler au séjour de la béatitude. Heureux, trois fois heureux celui qui, en payant pour une de ces pauvres âmes, l'aura délivrée. On a vu combien ce serait facile à l'occasion, si l'on était assez pur soi-même, assez persévérant surtout et assez prudent pour ne pas tout gâter par un rien, par un mot peut-être.

Avec sa couronne de feuillage et ses nombreuses mamelles, Isis, la grande déesse de la nature, personnifiait aussi la terre, cette mère nourricière des animaux et des plantes, à peu près comme Hertha, Hretha ou Gretha, la personnifiait chez les Germains. Mais sur la terre aussi règnent alternativement le jour et la nuit, l'été et l'hiver. La divinité sera donc également représentée tantôt blanche, tantôt noire. Pendant la froide nuit de l'hiver ce sera cette belle captive enfermée dans une sombre tour où elle est gardée par un dragon, en attendant qu'un héros, le dieu-soleil du printemps, vienne la rendre à la lumière et à la liberté. Pendant sa captivité la princesse s'occupe à défaire la nuit ce qu'elle a fait le jour, pour recommencer sa trame le lendemain, de même que l'hiver ne cesse de défaire le travail de l'été. C'est la toile de Pénélope chez les Grecs, c'est chez nos ancêtres l'écheveau non encore dévidé que Gretha, la dame noire de la nuit de Noël (die schwarze Greth), vient embrouiller ou déchirer. La déesse habite aussi dans l'arbre sacré, dans le chêne ou dans le tilleul, dont elle est comme l'âme ou la dryade. Là aussi elle file ou tisse, figurant ainsi le travail de la nature dans le phénomène de la végétation. Elle y soupire après l'heure de sa délivrance, et cette délivrance consiste à sortir de l'arbre, de ce corps de mort, pour monter dans un règne supérieur en s'unissant à un corps vivant. Plus d'une légende s'est inspirée de ce mythe, et c'est au fond toujours la même idée : une délivrance longtemps attendue et préparée finalement manquée, par conséquent ajournée de nouveau jusqu'à ce qu'un autre arbre ait poussé et grandi jusqu'au dernier degré de son développement. Qui ne se rappelle ici quelques-uns de ces noms mythiques, noms de dieux ou de héros, sous lesquels s'est successivement personnifié le soleil ? Et ne voit-on pas la légende elle-même emprunter à l'antique symbolisme ses couleurs et ses images, comme par exemple en faisant de saint George un vainqueur de dragon, ou bien en plaçant le dragon à côté de sainte Marguerite ? Le sens mystique de ce symbolisme est facile à deviner : tantôt c'est la figure d'une âme que le démon cherche à retenir dans les ténèbres de l'erreur ou dans les liens du péché ; tantôt c'est l'état de l'humanité encore assise dans les ombres de la mort et attendant la venue de son libérateur, de ce soleil de justice qui doit être la lumière du monde. Avec le libérateur revient aussi ce couple mythique dans lequel le soleil et la lune, ou plutôt le soleil et la terre apparaissent réunis. C'est ce même couple qui de mythe en mythe, de légende en légende, s'est perpétué jusqu'à nos jours sous ces deux noms si souvent accouplés de Hans et Greth, noms qui dans nos contes populaires résument en quelque sorte les deux sexes. On n'a pas oublié que saint Jean a pris la place d'Odin. Puis c'est encore le sens de cet autre couple déjà rencontré à Saint-Gangolf : le coucou et la chouette, cette dernière remplacée quelquefois par le pic noir, espèce de corneille dite oiseau de sainte Gertrude. Ne faut-il voir enfin qu'un pur hasard dans ce fait que le Val des Corneilles se trouve à côté du Schimmelrain, et que le château en face, entre le Schimmelrain et le Heisenstein, est le château d'Angreth et dont le nom s'écrivait autrefois Ane Gert et Anegred ?

Ce grand mythe, cet antique symbolisme qui a pour point de départ le soleil et la terre, et qui s'est perpétué de siècle en siècle sous le couvert des plus grands noms de la fable et de l'histoire, il vient aboutir finalement à une humble petite fleur. Quelle est cette belle captive à l'œil d'azur, qui ne cesse de regarder le ciel à travers le tendre grillage de sa prison verte ? C'est la nigelle ou noirette, nigella damascena ; c'est la princesse Marguerite, prisonnière de la tour, la Grethchen in der Hecke. On n'en finirait pas si l'on voulait recueillir toutes les légendes qui ont pour sujet l'histoire d'une âme en peine soupirant après sa délivrance. S'inspirant toutes d'un même souvenir, ces légendes, ou plutôt ces contes, forment comme autant de rameaux greffés sur le mythe antique.

 

 

Au Kastelberg encore une cave, la Cave de l'Esprit. Mais ici plus de vin qui coule, plus de tonneaux qui résonnent ; tout au plus si on y hume, comme Odin, un léger bouquet de fleur de sorbe (en automne, le sorbier possède des fruits rouges orangées très appréciées par les oiseaux, notamment les grives. Crus, ces fruits ne sont pas comestibles pour les humains, puisqu'ils contiennent de l'acide parasorbique au goût âpre et amer, pouvant provoquer éventuellement des vomissements. L'acide parasorbique se neutralise par une cuisson prolongée et permet de fabriquer gelées, confitures, préparations alcoolisées du type kirsch et autres mets traditionnels, notamment en Europe du Nord). Au reste,  ce n'est pas que ce bruit de tonneaux vides fasse absolument défaut, mais est-il besoin d'un esprit pour  battre la grosse caisse ? Et quel est donc cet esprit du Kastelberg ? Plus de nom ici, plus de légende. Mais voici à côté un nom tout trouvé qu’on pourrait lui prêter, si tant est qu'il ne l'ait pas déjà porté. On trouve à l'extrémité du plateau la Croix de mission, la Croix du Küterlé. Or, ce dernier nom, pris dans son sens étymologique et mythologique, est le diminutif de kuter qui, dans le dialecte souabe, se prenait pour kater, signifiant un « matou », comme kuter, de son côté, désigne encore aujourd'hui, en terme de chasse, un chat sauvage. Mais le mot küterlé s'employait aussi dans le sens de kutermaennchen ou de katermaennchen, pour dire une manière de petit lutin aux yeux luisants, un de ces génies de montagnes, de ces vilains matous qui ne se plaisent qu'à jouer des tours. Or le matou, à côté de Freya, la déesse aux deux chats ou la déesse Oie, a sa haute signification mythologique, en ce qu'il parfait le couple symbolique, et ce n'est peut-être pas sans raison non plus que le Küterlé se trouve situé côte-à-côte avec la Gans, formant avec ce dernier canton la région supérieure du coteau du Sehring. Küterlé était donc un de ces esprits moqueurs qui cherchent à égarer les gens dans les montagnes, afin de les attirer sur le bord de quelque précipice. Ainsi, lors même que Küterlé ne serait pas l'esprit de la cave du Kastelberg, il n'en serait pas moins vrai que c'est un des plus malicieux lutins de ces montagnes, un esprit de cave aussi qui a déjà fourvoyé plus d'un sage et donné le croc-en-jambe à plus d'un fort. Du reste, impossible de voir ce lutin-là, attendu qu'il habite au haut du Sehring. Or, le sehring, chez nos pères, était ce cercle magique d'où celui qui s'y place peut tout voir, même les esprits, sans être vu de personne. C'est ainsi que les soldats campés sur ce plateau, invisibles eux-mêmes derrière leurs retranchements, pouvaient tout apercevoir dans la contrée, et qui sait si ces camps d'observation n'ont pas donné lieu à la fiction du cercle magique. Après avoir fait la part de la mythologie et de l'étymologie, écoutons maintenant une autre explication, celle du peuple, qui a du moins le mérite d'être claire. « Il y avait autrefois à Guebwiller un homme qui s'appelait Kuter, mais qui, à raison de sa petite était communément appelé Küterlé. Il était pauvre, mais intelligent et laborieux, et d'une constance à toute épreuve. Vigneron de son état, mais n'ayant que peu de vignes à cultiver, il avait entrepris, en dépit du roc et des railleries, de défricher cette région de broussailles que formait alors le Haut-Sehring. Bien des gens riaient de ce petit homme qu'ils apercevaient là-haut, toujours suspendu à ses rochers, et ceux qui ne riaient pas haussaient les épaules : les plus charitables le plaignaient. Mais Kuter n'était pas homme à se rebuter pour des rires et des dires, et quand on avait bien ri, il n'en retournait qu'avec plus d'ardeur à son travail. Le roc fendu, brisé, lui fournissait du moellon pour ses murs ; puis avec la terre extraite, amassée, rapportée, une terrasse après l'autre se formait, se nivelait, se plantait de vignes, et d'étage en étage, de rempart en rempart le jeune plant, faisant comme un siège en règle, montait, montait toujours et arrivait enfin jusqu'au haut de la montagne. Le camp romain était pris d'assaut ! « Voyons maintenant ce que cela produira ! » se dirent alors les rieurs ; mais déjà ils ne raient plus. C'était, en effet, une vigne de la plus belle apparence, un plant de la plus belle venue, et le soleil semblait regarder cette côte avec des yeux d'amour, à l'envi du planteur. On attendit donc, et après quelques années d'attente, le Küterlé produisit enfin son crû, en concurrence avec celui des autres côtes. Il y avait là d'illustres champions, le bouillant Kessler, l'ardent Wanne, le généreux Sehring surtout, sans parler des autres. Mais voilà que, tout bien pesé, dégusté, comparé, on fut unanime à proclamer que le dernier venu méritait de figurer au premier rang.

 

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