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Présentation du Collectif des 12 Singes

 

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Publié par Collectif des 12 Singes

Pierre vitrifiée de Sainte-Suzanne (Mayenne)

Pierre vitrifiée de Sainte-Suzanne (Mayenne)

 

Limité au Nord par la faille vosgienne et au Sud par la faille rhénane, le piémont est une zone de transition entre le massif et la plaine, plus étroite que dans le reste de l’Alsace où il est généralement occupé par d’importants vignobles. Le piémont est constitué de collines dites « sous-vosgiennes » et de glacis, zones à faible pente qui constituent le rebord de la montagne (leur altitude s’échelonne de 270-300 mètres jusqu’à 400 mètres, au maximum) et qu’on retrouve au Nord de Cernay, à Uffholtz et Wattwiller, à Leimbach, Roderen et Bourbach-le-Bas.

Selon les écrits, durant tout le moyen âge, les loups furent l’effroi des campagnes alsaciennes : « Chaque hiver rigoureux en vit apparaitre des bandes qui répandaient la désolation dans les troupeaux et dans les villages ». En 1271, les loups dévorèrent beaucoup d’enfants de la commune d’Uffholtz. En 1651, les froids excessifs du mois de janvier répandirent des bandes de loup sur tout le pays d’Alsace.

 

 

Certains secteurs concentrent un nombre de filons métallifères importants. C’est par exemples le cas de Steinbach et Uffholtz (fer, quartz, barytine, fluorine) et de Mollau près du col du Bussang (fer, malachite, langite, cuivre).

Le village de Steinbach, d’une altitude moyenne de 360 mètres, s'étend au débouché de la vallée du Silberthal à 2 km de Cernay devant les premières hauteurs de la chaîne des Vosges bordant la plaine d'Alsace. Il est dominé au Nord-Ouest par les montagnes boisées du Wolfskopf  (785 m) et de l'Amselkopf ( 615 m) situées de part et d'autre de la petite vallée verdoyante qui s'enfonce entre ces deux hauteurs ; celle-ci est parcourue par un chemin forestier qui suit le Silberthal et permet d'atteindre par la montagne Thann, Bitschwiller ou Willer. Au premier plan de chaque côté du vallon sont accrochées les curieuses masses rocheuses du Schletzenbourg (510 m) et du Hirnelestein (480 m) d'où l'on a une vue étendue sur Cernay et la plaine. Au-dessous de ces rochers, les derniers contreforts des Vosges forment des collines en pente douce, c'est le plateau d'Uffholtz appelé encore la Loh (400 m) et au Sud-Ouest la côte 425 séparant Steinbach de Vieux-Thann. Steinbach n'est pas un lieu de passage; au contraire la petite commune est située en dehors des grandes voies de communication.

Le nom de Steinbach signifie « ruisseau de pierres ». Le village est traversé par le ruisseau Erzenbach qui se traduit par « ruisseau des minerais », sautant de roche en roche, formant au printemps d'imposantes cascades. Dans les mines Saint Nicolas, on exploitait le cuivre et le plomb ainsi que l'argent, ce qui a donné le nom de Silberthal, « vallon d'argent », au vallon qui s'étend resserré entre les pentes abruptes du Wolfskopf au Nord, de l'Amselkopf et du Herrenstubenkopf au Sud jusqu'aux flancs du Baecherkopf.

 

De dimension assez réduite si on le compare aux grandes vallées vosgiennes - 1 km de large à son débouché sur la plaine à la hauteur de Cernay -, le vallon du Silberthal mesure environ 5 km en longueur développée, jusqu'aux contreforts arrières les plus élevés situés à 700/800 mètres environ. Le gisement filonien de Steinbach se situe à proximité du Fossé Rhénan. Cette partie des Vosges méridionales se caractérise par la présence d'épais dépôts hercyniens, qui constituent une couverture volcano-sédimentaire datant du Viséen (de -345,3 ± 2,1 à -328,3 ± 1,6 millions d’années), volcanisme du type spilite kératophyre qui prédomine en milieu marin et qui est accompagné par une mise en place des premières roches plutoniques, formée par la cristallisation lente d'un magma en profondeur, du Ballon d'Alsace. Un des points d'émission des laves a été reconnu dans le stratovolcan du Molkenrain (site actuel d'un petit ballon qui culmine à 1 126 m) qui se positionne à environ 2 km au Nord-Ouest de Steinbach. Durant la dernière période de l'ère Primaire, le Permien (de -299,0 ± 0,8 à -251 ± 0,4 millions d'années), une érosion intense des reliefs conduit à des modifications qui se poursuivent tout au long du Jurassique, avec des invasions marines. Au début du Crétacé (de -145,5 à -65,5 millions d'années), les Vosges méridionales émergent. Tout au début de l'Éocène (-55 Ma), une phase tectonique distensive (séparation des Vosges et de la Forêt Noire), permet la mise en place d'un vaste graben, le Fossé Rhénan, dont la limite occidentale est marquée par la faille vosgienne ; Fossé Rhénan qui sera progressivement comblé durant le Tertiaire par l'érosion. Les autres apports sont d'origine marine et ont conduit à la formation des évaporites du gisement de potasse situé dans la plaine. Au Quaternaire (il y a 2,5 millions d’années), les reliefs sont envahis et marqués par les glaciations successives. Le comblement du Fossé Rhénan se poursuit avec des matériaux alluvionnaires du Rhin et des cours d'eau vosgiens. La plaine d'Alsace prend sa forme définitive. Dans son évolution géologique, cette zone des Vosges méridionales a connu trois épisodes tectoniques importants, avec des intrusions magmatiques et des émissions volcaniques. Deux phases se sont accompagnées de circulations hydrothermales, génératrices de filons métallifères, dont ceux du secteur de Steinbach. Cet ensemble filonien se situe à moins d'un kilomètre de la faille vosgienne. La minéralisation se compose essentiellement de fer et de barytine, ainsi que de sulfures de plomb, de zinc et de cuivre. La galène de ce secteur se caractérise par une certaine teneur en argent. Elle est incluse dans une gangue de quartz alvéolé et accompagnée de zinc et de cuivre, le tout lié à un hydrothermalisme de moyenne et de basse températures.

Le vallon du Silberthal renferme de nombreux filons minéralisés qui sont pris dans la formation volcano-sédimentaire du stratovolcan du Molkenrain. Dans le haut du vallon, vers l'Ouest et le Sud-Ouest, à l'intérieur du massif vosgien, les filons sont davantage de nature ferrifères et s'intègrent dans un district plus large qui comprend une bonne partie de l'extrême Sud des Vosges. Dans un vallon limitrophe, en direction du Sud-Ouest, le filon ferrifère dit de « Kessel », développait une puissance variable qui oscillait entre 0,60 m et 7 mètres, avec un filon effectif de minerai qui pouvait atteindre 2,50 mètres. Sa profondeur n'atteignait toutefois pas plus de 200 mètres. En bordure de la faille, les filons se caractérisent par leur épaisseur de brèche, qui peut atteindre plusieurs dizaines de mètres, mais sans jamais se poursuivre sur une profondeur importante. Les filons sulfurés se trouvent encaissés dans le même type de terrain, mais dans la partie inférieure du vallon et plus près de la faille vosgienne, en direction du Sud-Est. Ils sont encaissés, pour la plupart, sur la rive droite du Steinbach, dans une série de porphyres, d'autres conglomérats et de schisto-grauwakes. La gangue des filons est plus variée. En plus du traditionnel quartz et de la barytine on trouve de l'ankérite, de la calcite, de la dolomie et, plus rarement, de la fluorine. La minéralisation primaire est composée essentiellement de galène argentifère à des taux très variables. Celle-ci est souvent accompagnée de sphalérite, de chalcopyrite et de pyrite sous diverses formes. Les espèces secondaires de cuivre et de plomb, comportent de la malachite, de la pyromorphite, de la cérusite, ainsi que plus rarement de langite et d'une cristallisation centimétrique d'anglésite brunâtre. Certains filons ont livré de belles cristallisations de linarite et de mélantérite. À la hauteur du lieu-dit « Schletzenburg », la brèche renferme la fameuse lentille de pyromorphite, qui affleure jusqu'à la surface et qui contient également de la cérusite sur galène.

 

Depuis l'apparition des premiers occupants de la civilisation Danubienne (vers -5 300), la plaine du Rhin a toujours été un pays d'invasions et de convoitises. Les affleurements de minerais furent ainsi exploités très tôt, probablement déjà avant l'époque romaine. Si on connaît de longue date le site minier de Sainte-Marie-aux Mines, de réputation au moins, on ignore trop souvent que le passé du sous-sol de Steinbach recèle plus encore de richesses : c’est le 2è district minier d'Alsace, derrière Sainte-Marie-aux-Mines, et en plus le site est plus accessible. Ainsi, on ne compte pas moins de 200 ouvrages miniers (toutes époques confondues) sur l'ensemble du vallon, qui fait 6 km². Surtout, le plus grand intérêt de ces mines, c'est leur diversité : il y a autant des mines polymétalliques, c'est-à-dire de cuivre et de plomb argentifère, et des mines de fer.

On peut distinguer 3 ensembles de filons. Le premier ensemble est encaissé dans la dernière retombée des Vosges, au débouché du vallon : les filons sont étroitement liés à la faille vosgienne, cassure d'importance majeure qui sépare les terrains primaires du socle des couches d'âge secondaire des collines sous-vosgiennes. Le plomb et le cuivre ont été exploités au Bruderthal et au Schletzenbourg. Le deuxième ensemble, de loin le plus important, est centré autour de la place du Silberthal, principalement en rive droite de l'Erzenbach. Cinq filons principaux plus ou moins parallèles ont été exploités pour le plomb par des travaux étages, parfois profondément sous le niveau de la rivière. Un sixième filon au sommet de l'Amselkopf a occasionné des travaux plus restreints. Dans la partie supérieure du vallon, quatre filons parallèles ont été intensément exploités pour le fer. La mine Saint Nicolas est citée comme la plus productive de Steinbach et elle livrait un minerai en plomb et en argent de très bonne qualité.

 

 

Le village de Wattwiller est adossé aux dernières pentes des Vosges méridionales formant une zone de piémont intermédiaire entre le massif et la plaine rhénane. Son noyau historique s'est constitué à proximité du petit cours d'eau de montagne (le « Siehlbach » devenant le « Rechen » dans sa partie aval). C'est le même vallon du Siehlbach qui forme le bassin de réception des eaux pluviales, alimentant, après un long parcours souterrain, les sources minérales d'origine profonde. Le jaillissement naturel et une couche d'argile très épaisse préservent l'eau de Wattwiller de tout contact avec les eaux de surface. Cette protection naturelle en fait une eau pure et vierge de tout nitrate, dont les effets favorables à la santé (pauvreté en sodium) ont été reconnus depuis la Haute Antiquité.

Si le centre du village se trouve à une altitude de 360 m, le ban communal s'étend sur les versants Sud du Hartmannswillerkopf et du Molkenrain (sommets secondaires des Vosges) et atteint des altitudes respectivement de 956 m et 1 125 m. Sur ces pentes se développe une forêt mixte où les feuillus prédominent. Les terres agricoles s'étendent au Sud et à l'Est du village en direction de la plaine. On y pratique l'élevage bovin et quelques cultures céréalières. Les pentes des collines du Weckenberg et du Nodelberg, avec une exposition Sud ou Sud-Est ont de tout temps été favorables à la culture.

 

 

Vu de la plaine de Mulhouse, le ballon de Guebwiller (ou Grand Ballon) a deux contreforts principaux qui cachent sa base : l'un, celui de gauche, est le Mulkenrain, du côté de Cernay ; l'autre, celui de droite, s'appelle le Hartmannschwillerkopf, du côté de Soultz.

Le Hartmannswillerkopf rebaptisé Vieil-Armand après la Première Guerre mondiale (nommé l'Hartmann, la « mangeuse d'hommes » ou la « montagne de la Mort » par les Poilus), est un éperon rocheux pyramidal, surplombant de ses 956 mètres la plaine d’Alsace, entre les villes de Colmar au Nord et de Belfort au Sud, avec entre les deux Mulhouse. Il surplombe les communes de Hartmannswiller, de Wattwiller, d'Uffholtz et de Cernay.

Par beau temps, au-delà du Rhin, la ligne bleue de la Forêt-Noire germanique est visible, tout particulièrement au niveau du Belchen et du Feldberg. Par temps exceptionnellement clair et dégagé, les Alpes bernoises (en Suisse), peuvent être visibles, les pics enneigés éternellement se dessinant alors sur la ligne d'horizon Sud-Est, au-delà du Jura suisse, avec des altitudes dépassant les 4 000 mètres (4 274 m au Finsteraarhorn, leur point culminant).

Le massif du Hartmannschwillerkopf est formé jusqu'à son sommet d'une variété de porphyre brun, ou de grauwake métamorphosée, mais qui diffère un peu des roches qu'on voit former le massif du Rossberg dans le vallée de Masevaux, en ce qu'il contient deux éléments de plus, c'est-à-dire le quartz et l'amphibole. Le quartz est en grains dont la forme arrondie semble indiquer un commencement de cristallisation : il est transparent, mais un peu enfumé. L'amphibole est de couleur verte très foncée, mais il est quelquefois en cristaux assez nets. Le feldspath de ce porphyre, dans les parties intérieures non altérées par les agents atmosphériques, est opaque, de couleur un peu rosée. Il y a un petit nombre de cristaux d'un clivage très net, qui sont blancs, très luisants et transparents : on dirait presque voir deux espèces différentes de feldspath. La pâte de cette roche est d'un brun très-foncé.

 

 

Sur les hauteurs du Hartmannswillerkopf (appelé anciennement Habschwihrkopf ou Habschwihrbuckel, peut-être du surnom du chef franc Habuchino, signifiant le Petit Autour - famille des Accipitridé, majorité des rapaces diurnes -, d’où la « tête ou bosse du domaine d’Habsch »), une enceinte de l'Âge du Fer surveillait les allées-venues. En effet, cette fortification doit son intérêt stratégique au fait qu’elle ait été construite en surplomb excentré à l'entrée de la vallée de la Thur, axe de première importance puisqu'elle relie la mer du Nord à la Méditerranée et qu'elle constituait ce qu'on appelle communément aujourd'hui « une route du sel » entre la Lorraine et l’Alsace. Les camps ou lieux fortifiés attribuables à l'âge des métaux offrent, en Alsace-Lorraine des preuves d'un état de civilisation assez avancé qui se révèle par le choix de leur assiette, la disposition et le mode de construction des retranchements qui les défendent.

 

Parmi les enceintes en pierres amoncelées qui couronnent certains sommets de la chaîne des Vosges, sur le versant alsacien, il en est une qui, par son caractère particulier, a dès longtemps attiré l'attention des observateurs. Elle a toutes les apparences d'une enceinte préhistorique de pierres non appareillées, comparable, sous certains rapports, à celles que l'on rencontre en d'autres points de la chaîne. Elle en diffère cependant par un caractère particulier, qui a frappé certains visiteurs peu compétents, au point de les faire croire à la présence, en ces lieux, d'un volcan avec scories et éjections sulfureuses. À propos de la question des pierres vitrifiées découvertes au haut du Vieil Armand en 1851, on lit : « Entre Guebwiller et Wattwiller, tout au sommet d’une haute montagne, il y a un endroit qu’on appelle Silberloch ou « Trou d’argent » ; il y a là une quantité de crasse d’une fonderie ». Cet endroit est en fait à 600 à l’Ouest, sur la crête, de l’enceinte fortifiée. Les noms tels que Silberloch pour le col, Silberbach et Goldbach pour les ruisseaux confirment l’existence de minerais sur les hauts et les flancs du HWK. Avant la guerre de 1914/18 le HWK était couvert d’une forêt intense de sapins où émergeait le fameux Aussichtsfelsen, dénommé « Roche Hellé » par les Poilus, offrant une vue étendue sur la plaine du Rhin, les Vosges, la Forêt Noire et par temps clair, les Alpes. La Geröllhalde qui se trouve près de cette roche intéressait tout particulièrement les naturalistes qui trouvaient dans le pierrier des roches porphyriques vitrifiées, noires et très poreuse. Les sites de hauteur pré- et protohistoriques sont réinvestis en 14-18 car leur implantation est souvent liée à des points d’observation privilégiés (« qui tient les hauts tient les bas »). Malheureusement, les vestiges de l’enceinte vitrifiée d'époque protohistorique de Fitzetanne ont été détruits durant la bataille du Vieil-Armand en 1914 et 1915.

 

Le sommet le plus à l'Est du Hartmannswillerkopf, un peu au-dessous et à l'Est du signal, forme un petit mamelon terminé par un plateau accidenté par quelques amas de roches qui rendent sa surface très inégale. Quand on regarde le Hartmannswillerkopf depuis Bollwiller, on voit très bien ce mamelon se détacher de la cime principale. Ce plateau peut avoir 60 à 76 ares de superficie : sa forme est polygonale et est limitée par des pentes assez rapides, sa circonférence sur sa plus grande partie est bordée d'amas de fragments de roche (Steinrudel) disposés en traînées suivant des lignes droites, à largeur égale et en saillie sur le sol.

L'enceinte des Fitzethanne, domine de 500 mètres la plaine du Rhin et se compose d'une muraille dessinant un fer à cheval dont les deux branches s'arrêtent à l'abrupt. Elle a 70 ares de superficie. La muraille, établie au pourtour d'un mamelon, est constituée par un amoncellement de blocs de porphyre réduits à l’état pâteux et vitreux au moyen d'un feu assez violent pour fondre l'amphibole. On a pensé qu'un énorme foyer avait été allumé à la place où ces roches frittées ont été trouvées, et que pendant plusieurs jours il a été entretenu.

L'enceinte à blocs vitrifiés du Hartmannswillerkopf est complète, sauf du côté Nord et Nord-Est, abrupt, rocheux, dominant un précipice d'une dizaine de mètres de hauteur. Les amas de pierre porphyrique du vallum (type de palissade dans le système de défense de l'empire romain) prennent naissance vers l'extrémité Est de ce côté escarpé du plateau, où ils se relient à un rocher dénudé, se terminant en plate-forme, élevé de trois mètres au-dessus du sol, et dominant la plaine du Rhin du Nord au Sud. Au pied de ce rocher passe l’unique chemin qui mène à l'enceinte des Fitzethanne. Les amas de rochers, sous forme de traînée, de vrai mur écroulé ou démoli, se montrent dès le point où le chemin pénètre dans l'enceinte par un seuil assez élevé. Ils se continuent, sans interruption, jusqu'à l'extrémité Ouest de l'abrupt signalé du côté Nord et Nord-Est. On peut y distinguer deux tronçons, dont le premier, commençant au seuil du chemin, se profile suivant une ligne brisée sur quarante mètres de longueur environ. Ici la traînée n'a pas plus de soixante à quatre-vingts centimètres de hauteur et court sur une arête à pic, dont la pente extérieure est couverte de débris. Il est donc probable que sur ce parcours le mur primitif était plus haut et plus large. Le deuxième tronçon, orienté à peu près Sud-Ouest, se raccorde avec le premier à angle presque droit, et quoique moins développé que lui, a certainement plus d'importance. C'est un amas ou une levée énorme de blocs souvent très considérables. La longueur est estimée à 50 mètres. Quant à sa largeur elle atteint en certains points 20 mètres. Elle diminue suivant la pente générale Nord-Sud, comme l'épaisseur elle-même qui est, vers l'extrémité Nord, d'environ 15 mètres.

En résumé, la continuité de l'amoncellement rocheux, partout où le plateau n'est pas naturellement défendu, l'énormité de l'amas en certains points, sa régularité en d'autres, la présence même d'un rocher observatoire dans le périmètre de l'enceinte, tout se réunit pour démontrer qu'il s'agit d'une station protohistorique d'une certaine importance. Dans ces amoncellements on rencontre de nombreux blocs de porphyre, plus ou moins vitrifiés, ayant conservé l’empreinte en creux des charbons qui les ont amené à cet état ce qui rapproche cette station des « forts vitrifiés » d'Écosse, du centre de la France et de certaines parties de l'Allemagne (en particulier à proximité du Nahe, une rivière qui prend sa source dans le Saarland et se jette dans le Rhin près de Bingen-Am-Rhein, presque 300 km au Nord du Hartmannswillerkopf).

Les blocs de porphyre les plus gros ont été amenés à un tel degré de vitrification que l'examen microscopique démontre qu'ils ont subi des transformations minéralogiques considérables, sous l'influence d'une température qui a dû être nécessairement très élevée.

 

Le porphyre sain du Hartmannswillerkopf, étudié à divers grossissements, à la lumière ordinaire et polarisée, a donné les résultats suivants concernant les cristaux en débris : quartz à contours plus ou moins réguliers, probablement bipyramidé, avec englobements arrondis ou en larme, de pâte verdâtre, isolés ou avec pellicules ; nombreux débris de deux espèces minérales vertes, l'une, non cristallisée, d'un vert jaunâtre pâle, peu abondante, formant des enclaves dans le magma cristallisé, ou intercalée entre les fragments de quartz, pourrait être de la chlorite, l'autre, bien cristallisée, d'un vert foncé, striée, polychromique, doit être rapportée à l'amphibole hornblende ; il parait y avoir dans ce porphyre deux feldspath, car on y reconnaît l'oligoclase à ses lignes de clivage, le second feldspath pouvant être de l'orthose ; magma cristallisé plus ou moins nettement, remplissant les intervalles des cristaux en débris, pénétrant dans les fissures, de structure fluidale, rempli de microlithes et probablement aussi de nature feldspathique. Le porphyre fritte, sur trois coupes, a présenté les caractères suivants. Les cristaux en débris ont disparu, sauf le quartz, qui est excessivement fissuré, corrodé par places, pénétré de la matière feldspathique fondue et plus ou moins dévitrifiée, qui s'est insinuée avec ses trichites et ses microlithes entre ses fragments. Les deux feldspaths ont perdu leurs formes cristallines et se sont transformés en un verre presque incolore et bulleux. Dans une seule coupe, sur trois, on trouve des traces de l'espèce minérale vert pâle, qu’on suppose être de la chlorite. Le verre feldspathique ainsi formé, est, comme l'obsidienne, dévitrifié par places ; de magnifiques trichites, des microlithes, isolés et réunis, y dessinent des figures variées, plumes, feuilles de fougères, etc. Cette dévitrification est surtout manifeste dans le voisinage de nuages bruns semés de grains noirs ou de microlithes. On attribue ces nuages à la fusion de l'amphibole. En effet, cette espèce minéralogique donne, à une température très élevée, un verre brun bulleux. Cet examen microscopique paraît donc établir que la température atteinte pour la vitrification des blocs de porphyre de cette enceinte a été suffisante pour fondre l'amphibole, qui est difficilement fusible au chalumeau.

Quant aux impressions laissées par le charbon qui a servi à la vitrification, la présence de rayons médullaires larges et bien caractérisés, de couches annuelles assez nettes, fait admettre qu'elles doivent appartenir à des plantes à bois dur plutôt qu'à des conifères. On sait, en effet, que chez les conifères les couches annuelles sont peu distinctes et les rayons médullaires très étroits, peu visibles, sur une coupe transversale. Il en est autrement du hêtre, essence qui domine actuellement sur le massif du Hartmannswillerkopf, et qui paraît, plutôt que les arbres résineux, capable en brûlant, même à l'air libre, de produire la température élevée réalisée par les constructeurs protohistoriques de cette enceinte.

 

 

L'expression « mur vitrifié » (ou « fort vitrifié ») désigne des vestiges archéologiques présentant des caractéristiques impliquant une chauffe à très haute température. La toponymie, les légendes populaires, et encore aujourd'hui la littérature archéologique font une large place aux « enceintes vitrifiées » ou « calcinées ». Dès 1842, on signalait la trouvaille d'objets en bronze (épingle, hache à douille et faucilles), au sommet du coteau de Lessy, près de Metz. On décrit en ces termes la muraille dans laquelle les objets se trouvaient enfouis : « C'est un mélange de galets calcaires, ramassés pêle-mêle sur le sol, de chaux sans sable faite avec le calcaire de la formation oolithique et cuite d'une manière très grossière, à en juger par les débris de plantes charbonnées mêlés avec la chaux ». D'après cette description, on doit penser qu'il est déjà question ici d'une muraille à noyau calciné.

C'est en 1886 seulement, quand le génie militaire fit passer une route stratégique à travers les énormes remparts du Camp d'Affrique (près de Nancy), que l'on reconnut dans ses murs calcinés une œuvre comparable, sinon identique, aux murs vitrifiés. Depuis lors des ouvrages analogues ont été découverts dans la même région lorraine, à la Fourasse et à Ste-Geneviève.

Dans la masse des remparts de pierre écroulés, des « noyaux de chaux » ou des blocs fondus et soudés par la chaleur ont été découverts sur environ 150 sites en Europe, de l'Allemagne à l'Écosse et du Danemark à l'Aquitaine (la plupart d'entre eux se trouvent en Écosse et dans le Massif central).

 

La Cité ou Camp d'Affrique (en patois bourguignon, affrique signifie « abrupt, escarpé ») est situé sur les communes de Messein et Ludres, à une dizaine de kilomètres de Nancy, dominant la vallée de la Moselle de 180 mètres, légèrement en amont de son confluent avec le Madon. Elle se compose de deux ouvrages distincts, reliés par une des lignes de défense, mais séparés l'un de l'autre par un ressaut du terrain (la différence de niveau entre les deux plates-formes excède 50 mètres). Ce site, situé à l'extrémité Sud-Est du plateau de la forêt de Haye, est un oppidum des Leuques.

Les origines légendaires des peuples belges, Leuques, Trévires et Médiomatriques, affirment que ceux-ci furent engendrés par le Rhin, c'est-à-dire que leurs premières assemblées d'hommes libres se sont formées sur les rives rhénanes avant leurs migrations. Le nom des Leuques est dérivé du celtique leucos, variation leucet(i)o-, signifiant « clair », « brillant » d'où « éclair » : les leuci seraient donc « les fulgurants ». Leur territoire était limité à l’Est par la ligne des sommets vosgiens et à l’Ouest par le Vair, le Seuil de Lorraine (entre Dombrot-le-Sec et La Basse-Vaivre) et le Côney en aval de La Basse-Vaivre (frontière avec les Lingons). De nombreux sites fortifiés étaient présents dans cette vaste région. Les enceintes de moins de 10 hectares formaient un groupe bien défini, particulièrement bien représenté dans la partie Sud-Est du territoire attribué aux Leuques, correspondant aux premiers reliefs du massif vosgien. Les enceintes de plus de 10 hectares et celles qui dépassent les 20 hectares formaient deux autres catégories représentées dans tout le territoire leuque. Leur implantation peut également être mise en relation avec les principales vallées qu’elles contrôlaient. Arioviste, chef germain du peuple Suève, fut d'abord l'allié des Séquanes, voisins méridionaux des Leuques, contre les Éduens. Mais après avoir défait les Éduens, Arioviste s'installa et occupa un tiers du territoire des Séquanes. Il se livra alors à des razzias et des opérations de harcèlement contre les peuples voisins, et donc, nécessairement, contre les Leuques. Ce peuple délégua probablement, avec d'autres, des ambassades vers César pour lui demander de l'aide. À ce titre, lorsque César en faisait la demande, les Leuques lui livraient le blé nécessaire à ravitailler ses troupes.

Des fossés profonds, des remparts formidables ayant encore aujourd'hui un relief de sept mètres comptés du fond du fossé, une double enceinte en terre et soubassements en chaux, en font une forteresse d'un type particulier. C’est le seul cas de fortification de rebord de plateau à double rempart connu en France. La Cité d’Affrique contrôlait une importante voie de communication qui mettait en relation les vallées du Rhin et de la Moselle avec celles de la Saône et du Rhône par l’intermédiaire du Madon. Les affleurements de minerai de fer à proximité du site, le commerce du sel produit à une trentaine de kilomètres de là dans la vallée de la Seille, l’agriculture et l’élevage pratiqués dans les plaines du Saintois et du Vermois, constituaient en outre des atouts économiques importants.

Un des aspects remarquables du lieu est de présenter un ensemble de fortifications occupé pendant une période relativement courte, avec une calcination des remparts, et des traces d'habitat permanent et d'artisanat. L'habitat a été localisé principalement le long des remparts intérieurs et en bordure de falaise, sur une longueur de 1 200 mètres. La population résidant dans l’enceinte peut donc être évaluée à plusieurs centaines de personnes dont de nombreux artisans comme le prouve l’abondant mobilier découvert. Celui-ci se compose d’environ un millier d’objets ou fragments d’objets en fer, bronze, or, verre, ambre, lignite, jayet, silex, rhyolite, terre cuite ainsi que des quantités considérables d’ossements d’animaux et de tessons de céramique. Ces céramiques grossières sont comparables à celles des tumuli qui datent la fortification de l’Âge du Fer. Les vestiges d’activités artisanales diverses, concernant notamment le travail du bronze et du fer, la confection de vêtements et des travaux de menuiserie et de vannerie sont particulièrement nombreux sur le site. La métallurgie du bronze semble avoir été la production majeure. Des fragments de creusets, des gouttes de bronze qui correspondent à la solidification des projections de l’alliage en fusion quand il est versé dans les moules, des jets de coulées ont été retrouvés en grande quantité. Des lanières de fines tôles de bronze portant des traces de découpe évoquent la fabrication de petits objets comme les fibules et les boucles d’oreilles. Des moules à bracelets en terre cuite prouvent que ces objets de parure étaient fabriqués sur place. Les outils nécessaires à la finition et à la décoration de ces objets comme la lime, le poinçon et le ciseau ont également été retrouvés. L’activité de forge est attestée par la découverte de nombreuses scories de fer. Les outils indispensables aux travaux quotidiens, tels que les haches, serpettes, couteaux et clous sont fabriqués à partir de petits lingots de fer. Les armes étaient peu nombreuses et se résument à un talon de lance, deux pointes de flèches en fer et une troisième en bronze à douille interne. L’abondant mobilier métallurgique permet d’attribuer l’occupation du site à la fin du Premier Âge du Fer et au début du second, soit vers le -Vè siècle (Hallstatt D3), avec abandon vers le IVè siècle.

Certaines matières utilisées pour la confection des objets de parure montrent que la Cité d’Affrique était intégrée dans les circuits commerciaux à longue distance. Les fibules, agrafes de vêtements qui se portaient par paires reliées par une chaînette, tenaient une place prépondérante. Presque toutes en bronze, elles présentaient des éléments tournés en forme de timbale ou de cupule, très souvent ornées de perles d’ambre ou de corail fixées par une colle noire obtenue par distillation d’écorce de bouleau (des dizaines de boulettes de cette matière ont été retrouvées). L’une d’elle est ornée d’un cabochon en or identique à ceux retrouvés dans la sépulture de la princesse de Vix, en Bourgogne. Le corail provenait de Méditerranée, l’ambre était recueilli sur les rives de la mer Baltique. Le lignite serait originaire d’Allemagne alors que le verre bleu serait produit sur le pourtour méditerranéen. La pointe de flèche en bronze de forme pyramidale et à douille interne était une production grecque. Enfin, les amphores étaient originaires de Marseille et de la région d’Orange. Des objets identiques à ceux découverts à la Cité d’Affrique sont connus sur des sites de la même époque dans plusieurs régions de France ou à l’étranger. C’est le cas en particulier en Bourgogne (Vix, Mont Laussois, Bragny-sur-Saône), en Champagne (Chouilly, Vert-la-Gravelle), en Alsace (Brumath, Haguenau), en Franche-Comté (Salins). On les connaît également en Suisse et dans le Sud-Ouest de l’Allemagne.

Le Camp d'Affrique présente un ensemble de preuves d'occupation par les Gaulois de l'Âge du Fer, non seulement dans les objets d'industries caractéristiques, mais surtout dans les tumulus (civilisation de Hallstatt, Premier Âge du Fer) établis dans le fond même des fossés et, par conséquent, bien après le creusement de ceux-ci et la création des murs de défense. À l'appui de ces diverses considérations vient s'ajouter un élément de comparaison des plus sérieux, le monument connu depuis plus d'un siècle sous le nom de Briquetage de la Seille (les îlots du Briquetage sont répartis sur 18 kilomètres de longueur dans la vallée de la Seille, entre Marsal et Burthecourt, en Lorraine). On nomme ainsi une série d'îlots artificiels, constitués par des morceaux d'argile cuite disposés en épaisses plates-formes dans les marais de la Seille. Habitées par des populations fort denses, ces sortes de terramares ont conservé, comme preuves de longue occupation, des débris de cuisine et des fragments de bronze et de poteries. Les échantillons de céramique montrent la même pâte grisâtre et les mêmes ornementations que les poteries trouvées dans les foyers de cuisine du camp d'Affrique ou de la Fourasse, en même temps que dans les tumulus qui s'élèvent au milieu de ces enceintes et sur les plateaux voisins. Il est donc permis de conclure, d'après ces multiples preuves, que Briquetage, camps calcinés et tumulus sont l'œuvre d'une même civilisation datée par les sépultures d’avant l'ère romaine. Au point où l'îlot de Marsal rejoint la terre ferme, on exhuma vingt squelettes ornés de torques et d'anneaux de bras et de jambes, en bronze.

À l’époque où la Cité d’Affrique a été édifiée, une civilisation de « princesses » était établie dans le Nord-Est de la France, le Sud-Ouest de l’Allemagne et la Suisse. Ces personnages sont connus grâce à leurs sépultures d’une grande richesse. Les défuntes étaient enterrées dans une chambre funéraire, sous tumulus, avec leur char de parade, leurs bijoux en or et un service à boire. Les plus célèbres sont celles d’Hochdorf, en Allemagne, où la tombe contenait un bol en or et neuf cornes à boire plaquées d’or et celle de Vix en Bourgogne, où la sépulture abritait un cratère de facture grecque, décoré de masques de gorgones et d’un cortège de fantassins. Une nécropole tumulaire aristocratique, contenant plusieurs tombes à char, est connue à Diarville, à proximité de la colline de Sion (la « colline inspirée » de Maurice Barrès : l’enceinte de Sion, en Meurthe-et-Moselle, a livré de nombreux indices témoignant d’un commerce actif avec la péninsule italique et constituait vraisemblablement un site majeur de la vallée du Madon implanté sur l’axe Nord-Sud reliant la Saône à la Moselle ; on a signalé des traces d'occupation dès le Néolithique et le culte de la Vierge y a succédé à un ou plusieurs cultes païens). Des femmes y étaient enterrées dans la caisse d’un char à quatre roues avec leurs bijoux en bronze et en or, certaines avec un service à boire. Ces « princesses celtes » sont considérées comme les chefs suprêmes d’une principauté, véritable état autochtone dont les élites seraient organisées sur un principe matriarcal. Elles détenaient le pouvoir politique qui a décidé la construction de la Cité d’Affrique, œuvre colossale qui représente plus de 100 000 journées de travail, et probablement l’implantation contemporaine de l’aire de stockage de céréales de Gondreville-Fontenoy-sur-Moselle.

Le site comporte en fait deux enceintes distinctes : une enceinte principale (la Cité d'Affrique proprement dite) et une enceinte annexe appelée « Vieux marché ». Le site principal mesure environ 325 mètres sur 225 sur sa plus grande largeur, soit environ 7 hectares, alors que le site secondaire a une forme rectangulaire de 220 mètres sur 70, soit environ 1,5 hectare.

Le système défensif de l’enceinte principale, de forme proche d’un trapèze, était composé au Nord et à l’Ouest d’une double fortification (deux remparts et deux fossés), longue de six cents mètres et large de soixante mètres. La différence entre le fond des fossés et le sommet des remparts est encore par endroit de dix mètres. Au Sud, les « Roches Saint Joseph », constituées de falaises abruptes d’une vingtaine de mètres de hauteur, formaient une défense naturelle infranchissable. Enfin, à l’Est, l’enceinte était protégée par un rempart long de deux cent cinquante mètres, présentant un relief d’un mètre cinquante vers l’intérieur et de neuf mètres vers l’extérieur. Ce dernier rempart était percé en deux endroits qui étaient probablement les entrées primitives. L’enceinte annexe, ou « Vieux Marché », était installée sur une plate-forme aménagée dans la pente du coteau. Ne possédant aucune valeur au point de vue défensif, puisqu'elle est entièrement dominée par le plateau voisin qui porte la forteresse principale, elle était tout de même protégée au Sud et au Nord par des remparts longs de deux cents mètres précédés par endroit d’un fossé. Bien qu'un même système de murailles entoure les deux enceintes, on peut se demander si le Vieux-Marché ne fut pas construit longtemps après le camp supérieur dans le but d'agrandir l'enceinte ou plutôt d'assurer, en temps de siège, la possession de l'unique source qui coule au point le plus bas du fossé. L’ensemble des deux enceintes approchait les quatorze hectares, fortifications comprises. Le rempart comprenait cinq structures différentes s’appuyant partiellement les unes sur les autres, soit de bas en haut : en bordure de falaise, une assise de pierres bloquée par un premier noyau de chaux ; un talus de terre et petites pierres renforcé par deux lits de poutres ; une énorme masse de chaux, large de 7,30 m et atteignant 1,90 m de hauteur ; un manteau d’argile et de pierres recouvrant la chaux ; un mur de pierres à parois verticales, renforcé de murets internes. Ce dernier constituait un véritable chemin de ronde, large de 6,45 m, probablement couronné par une palissade crénelée.

Ce qui est intéressant, ce n'est pas seulement l'assiette du camp sur un plateau bien nivelé, bordé d'escarpements ou de pentes raides, ses deux enceintes avec fossés, son appendice ou « vieux marché », c'est surtout la différence de construction des deux vallums. L'extérieur est simplement fait des déblais des fossés et des blocailles environnantes ; l'intérieur est constitué tout entier, sauf la couche superficielle, par une masse calcinée de 3 m de hauteur environ sur 10 m de base qui reste identique sur tout son développement. La calcination de la masse intérieure de ce vallum a été si complète que les éléments qui entrent dans sa composition, roches oolithiques calcaires ou calcaires gréseuses prises sur place, cailloux roulés de quartzite ou de granité d'origine diluvienne, ont été réduits à l'état de mortier, ou scorifiés, vitrifiés même lorsque leur composition minéralogique s'y prêtait. La masse calcinée est énorme et renferme même des blocs scoriacés indiquant l'action d'un feu violent et très prolongé.

Appartenant à la famille des remparts calcinés, le rempart de Messein résultait d'un acte de construction et non de destruction. Si, aujourd’hui, les remparts ont l’aspect de simples talus, les fouilles ont révélé qu’ils ont été construits selon une architecture bien précise, alliant la pierre, l’argile, le bois et la chaux. Celle-ci, produite sur place, constituait le cœur du rempart. Une coupe pratiquée dans le rempart intérieur de la double fortification en son angle Nord-Est a permis d’y relever deux zones distinctes : le rempart lui-même, haut de quatre mètres et large de quinze mètres, construit au bord d’une petite falaise de trois mètres d’abrupt ; un glacis, long de neuf mètres, s’appuyant sur la falaise préalablement rectifiée et purgée de ses éboulis, et venant mourir sur une terrasse aménagée entre les deux lignes de défense.

L'analyse microscopique des matériaux vitrifiés permet d'y reconnaître une matière vitreuse inactive à la lumière polarisée, avec des débris de quartz non employé et des cristaux microlithiques de feldspath. Dans les amas scorifiés on peut distinguer surtout la mellite ou humboldite, et un feldspath qui est probablement l’anorthite. Ces éléments, qui se sont rencontrés en partie dans la roche vitrifiée du Hartmannswillerkopf, caractérisent habituellement les scories provenant des incendies, des hauts-fourneaux surtout dans les régions calcaires de la Lorraine. Leur production artificielle exige une température élevée et bien soutenue, et on peut se demander par quel procédé nos ancêtres protohistoriques ont pu amener une telle masse de matériaux à cet état. Le combustible employé était ici le hêtre dont de nombreux débris à l’état de charbon se trouvent mêlés à la masse calcinée.

À la Cité d’Affrique, les travaux de terrain ont mis en évidence la présence de deux noyaux de chaux bien distincts et situés à des niveaux différents, fait unique dans la fortification protohistorique. La chaux a été obtenue par la calcination de pierres calcaires dans de véritables fours élaborés in situ. Les vestiges de la chambre de chauffe dont l’armature était constituée d’un croisillon de poutres en chêne ont été mis au jour, contenant encore de la charbonnette. Le croisillon, recouvert d’un clayonnage pour supporter les roches à cuire, laisse un vide d’environ cinquante centimètres de hauteur suffisant pour enfourner le combustible. Les analyses ont montré que le matériau calciné est un mélange de chaux et de ciment obtenu en portant des pierres mêlées de marne et d’argile à des températures atteignant localement 1200°. Le volume de chaux contenu dans le rempart intérieur de la double fortification est de l’ordre de 6000 mètres cubes.


 

Le Camp d'Affrique, au vallum calciné, n'est pas seul de son espèce dans les régions proches : on en connait un certain nombre d'autres moins importants, et il semble que ce mode de construction est particulier aux régions de plateaux calcaires découpés.

L'enceinte de la Fourasse, près de Nancy (Champigneulles), était un éperon barré par un mur établi sur un massif de chaux. Elle était assise à l'extrémité d'un promontoire élevé qui domine la vallée de la Meurthe. La surface enclose, d'environ 6 hectares, se trouvait entourée de trois côtés par des pentes raides sans défenses artificielles ; tandis que la face accessible a été séparée du plateau par une levée rectiligne sans fossé extérieur. Cette levée, longue de 338 m en ligne droite, présente en coupe une section triangulaire de 9 m de base, sur 1,30 m de hauteur moyenne. Elle est constituée par un massif de chaux très homogène entièrement recouvert de blocaille non calcinée. Les charbons de hêtre, répandus à profusion dans la masse de chaux, montrent clairement que la calcination s'est effectuée sur place. En outre, on a retrouvé, le long de la levée, du côté intérieur, une série de foyers recouverts par les éboulis de la muraille. Ils renfermaient des os d'animaux, des éclats de silex et des débris de poterie noirâtre et peu cuite, de tous points semblable à celle du camp d'Affrique. L'enceinte montre des traces d'occupation pendant le Premier Âge du Fer et n'a livré aucun débris postérieur à cette époque. Les poteries exhumées des foyers et de l'épaisseur de la levée sont identiques à celles qu'on a retirées de plusieurs tumulus en pierres sèches répandus sur le plateau voisin. L'un d'eux, situé dans l'intérieur même de l'enceinte, a donné quelques restes humains et les fragments d'un vase funéraire, sans aucun objet de métal.

À Sainte-Geneviève (territoire d'Essey-les-Nancy), qui domine la vallée de la Meurthe, on a fait des trouvailles analogues de poteries dans le parapet et de silex et de scories ferrugineuses dans l'enceinte, qui possède tous les caractères de l'oppidum gaulois (il n’y a même aucune trace d'occupation gallo-romaine). L’enceinte de la Butte-Sainte-Geneviève, qui occupait tout un plateau (limité au pourtour par des pentes raides probablement régularisées de main d'Homme) d'une superficie d'environ 20 hectares, était située sur l’axe Nord-Sud reliant la Saône à la Moselle. Les bords de la crête ne présentent aucune trace de défense ou de relèvement. Seul le point d'accès naturel par le col qui relie ce plateau à la montagne voisine était barré par un énorme épaulement. La section de cet épaulement figurait un triangle irrégulier de 22 mètres de base, sur 15 mètres de côté pour le revers extérieur. Une coupe pratiquée jusqu'au sol naturel montre la disposition suivante : une couche de blocaille et de terre, épaisse de 0,20 à 0,50 centimètres, recouvre un véritable mur de pierres sèches, de 10 m de base sur 3,50 m de hauteur moyenne, fait de gros moellons disposés à peu près horizontalement. Vers l'extérieur, le pied de ce mur reposait sur un massif de chaux qui atteint jusqu'à 1,35 m d'épaisseur. La chaux, entremêlée, comme partout ailleurs, de charbons et de bûches incomplètement carbonisées, est placée précisément au milieu de la pente raide du sol naturel, mais en-dehors de l'axe de la muraille. On ne peut pas douter ici du but recherché par les constructeurs du rempart : le pied de la muraille, établi en porte-à-faux sur un sol incliné, se fût bientôt éboulé si la chaux n'eût empêché par sa cohésion le glissement des matériaux entassés sur la pente. La butte de Sainte-Geneviève semblerait donner raison à ceux qui ont prétendu que les murs calcinés en masse sont l'œuvre d'Hommes qui ne connaissaient pas l'emploi du mortier. En effet, la calcination affecte uniquement la base de la muraille. Dans ce cas particulier la cohésion produite par la chaleur supplée aux fondations, impossibles ou inutiles sans mortier. L'adhérence parfaite au sol a été obtenue au moyen de la calcination des matériaux qui reposent directement sur la pente. Les trouvailles faites au cours des fouilles se bornent à quelques fragments d'os éclatés en long et des débris de poterie noire et grossière, sans ornements. On y a aussi retrouvé des fourneaux à fondre le fer, avec leurs scories.

L'enceinte de Vœuil (qui offre la plus grande analogie avec l'enceinte de la Fourasse), connue sous le nom de Fort des Anglais, située près d'Angoulème, sur le territoire de la commune de Mouthiers, et celle de Ceneret, près de Quincay, dans le département de la Vienne, présentent les mêmes particularités que le camp d'Affrique, à savoir une énorme masse calcinée renfermant des blocs scoriacés.

Par son tracé, le Puy de Gaudy (à Sainte-Feyre, dans la Creuse), qui couvre le sommet d'une colline granitique, présente tous les caractères de l'oppidum gaulois. Les flancs abrupts du coteau étaient garnis d'un mur de soutènement en pierres sèches, dont on aperçoit des lambeaux de place en place sous les bruyères touffues, et en particulier sur la pente raide qui regarde l’Ouest. Le front Nord, où la déclivité plus faible permettait un accès facile, était barré par un parapet à noyau vitrifié dont les extrémités viennent se souder au mur de soutènement. Au point où le chemin d'accès pénétrant dans l'enceinte traverse le mur vitrifié, la muraille dessine deux angles rentrants destinés à flanquer la porte, disposition qui se retrouve ailleurs, au Beuvray, à Ludres, à Ste-Geneviève.

Le tracé du camp de Péran, près de Saint-Brieuc (Côtes-du-Nord), fournit un argument favorable au génie gaulois. Les défenses consistaient en un double rempart avec fossés, l'un extérieur, l'autre séparant les deux murailles. Cette enceinte est intéressante surtout parce qu'on y retrouve la même complication de défenses qu'à Ludres, c'est-à-dire un double parapet avec fossé en avant de chaque muraille et, dans l'un et l'autre cas, la levée intérieure seule a subi l'action du feu. Mais contrairement aux profils de l'enceinte calcinée lorraine, le parapet intérieur vitrifié de Péran est bien plus élevé que celui qui le précède vers l'extérieur et sa crête commande effectivement le glacis environnant. Si le tracé ovale de l'enceinte est conforme aux plans de plusieurs oppidums gaulois, en revanche, l'existence de briques romaines au milieu des blocs fondus paraît contraire à cette attribution. La découverte de ces vestiges gallo-romains autorise pleinement à rapporter la construction de la muraille aux premiers siècles de notre ère.


 

 

Le procédé dit de vitrification remonte dans le temps, puisqu'on a commencé à l'employer à la fin de l'Âge du Bronze, c'est-à-dire aux environs de -800. Le tracé des ouvrages calcinés ou vitrifiés correspond à tous les types connus de fortification préhistorique : éperons barrés par un mur sans fossé, enceintes appuyées à une falaise, oppidums, etc. De la ressemblance de quelques enceintes à matériaux brûlés avec celles que l'on considère comme prototypes, on serait tenté de conclure que l'application de la chaleur aux ouvrages de défense est aussi vieille que les enceintes murées les plus anciennes. On objectera que la fusion ou la calcination peuvent être dues à un remaniement postérieur, mais, après examen, il est impossible de prouver un pareil remaniement dans les éperons barrés par un mur sans fossé de Vœuil ou de la Fourasse. On a longtemps cru qu'il s'agissait d'un phénomène déclenché par l'incendie d'une forteresse au cours d'un combat, mais en fait, cette vitrification a été provoquée délibérément pour des raisons tactiques. Le noyau du rempart est constitué par une masse calcinée très dure et entièrement compacte, formée de pierres et de sable, ce qui donne au résultat un aspect très proche du verre épais et grossier. Cette calcination n'a pu se produire que sur place, après qu'on eut mélangé du bois aux matériaux entassés et qu'on y eut mis le feu. C'est une technique que les archéologues reconnaissent comme difficile à réaliser, mais qui a l'avantage incontestable d'assurer un rempart d'une solidité à toute épreuve.

La présence de chaux dans les remparts protohistoriques dits « calcinés » en milieu calcaire ou de vitrifications dans les remparts dits « vitrifiés » en milieu granitique a longtemps constitué une véritable énigme pour les archéologues. Les spécimens des murs calcinés, actuellement connus, se trouvent répartis aux deux extrémités de la France, dans les régions même où l'on connaissait déjà des enceintes vitrifiées. Impossible donc de les considérer comme le résultat d'un accident ou comme une manifestation sporadique d'un procédé appliqué au hasard et sans principes. Doit-on rapporter les camps vitrifiés à un même peuple ayant envahi progressivement toute l'Europe occidentale ? Ou bien, les populations autochtones qui les élevèrent durent-elles recourir à un mode de construction particulier, à défaut de matériaux propres à bâtir des murs en terre, pierres et bois ? La découverte de camps à murailles calcinées, c'est-à-dire faits de calcaire intentionnellement transformé en chaux, est contraire à la seconde. Elle permet d'éliminer de prime abord la conjecture qui limite aux seuls pays dépourvus de calcaire, ou de moellons propres à bâtir, l'utilisation de la chaleur appliquée aux matériaux. Telle était, en effet, l'opinion la plus accréditée jusqu’au jour où une tranchée pratiquée dans les remparts du camp d'Affrique, près de Nancy, prouva que le feu fut également mis en œuvre pour l'édification de murailles calcaires, aussi bien que pour la construction de murailles en roches granitiques. Si on compare les enceintes à vitrifications aux enceintes à calcinations, on observe que la méthode employée pour fondre les roches cristallines, ou pour transformer le calcaire en une masse homogène de chaux, semble avoir été partout la même. Dans tous les cas décrits le combustible se retrouve à l’état de charbons et de cendres, intercalés à plusieurs niveaux dans les blocs brûlés. Il est donc permis de conclure que le chauffage s'opérait en entassant alternativement des lits de bois et des lits de pierre. Un autre détail mérite d'être relevé : avant d'établir leurs foyers, les constructeurs élevaient un bourrelet de terre ou de pierres brutes contre lequel ils appuyaient ensuite le massif à soumettre au feu. Ce fait a été constaté à Péran et au Puy Gaudy, comme au camp d'Affrique. Par leur profil, les parapets qui ont subi l'action du feu ne se distinguent en rien des levées en pierres sèches. Ainsi vitrification dans un cas, calcination dans l'autre, l'effet a varié suivant la nature de la pierre mais le but a été le même.

L'idée de faire intervenir le feu dans la construction des murailles peut se comprendre, si l'on considère le résultat de l'opération : la cohésion produite par la chaleur avait pour effet immédiat de suppléer à l'instabilité de matériaux entassés pêle-mêle. La méthode fut peut-être appliquée pendant longtemps et, à ce point de vue, il n'est pas sans intérêt de rappeler qu'un procédé analogue de vitrification des murailles était encore en usage au commencement du XIXè siècle dans le sous-continent indien. Quand le mur est élevé, on le renferme entre deux murs de gazon. On remplit l’intervalle de combustible que l'on remplace à mesure qu'il a brûlé et jusqu'à ce que tout le mur soit cimenté en une masse unique.

 

L'importance en surface dut être en relation avec le chiffre de la population à abriter. Le périmètre réduit de certaines enceintes n'est pas en contradiction avec cette donnée, si l'on tient compte de la multiplicité et du rapprochement d'ouvrages d'un même type dans une même région. Les éperons barrés par un mur sans fossé ayant presque toujours une étendue bien inférieure à celle des oppidums, et fournissant, en général, des traces d'industries plus anciennes que ceux-ci, on pourrait en déduire un état de civilisation moins avancé, prouvé par la division en groupes ou clans peu nombreux. La faible superficie de certains forts vitrifiés, ceux de l'Écosse, de Chateauvieux et de Hartmannswiller, par exemple, ne répond pas à cette donnée : on les assimile aux châteaux forts du Moyen-Âge, soit le lieu de résidence fortifié d'un détenteur du droit de ban, à l'origine d'une circonscription territoriale, plutôt qu’une citadelle qui était une défense publique.

Si l'on considère la variété et la dissemblance présentées par ces ouvrages dans leur tracé, on est tenté de conclure que chaque type correspond, d'après son plan, à une époque donnée. La méthode de classification d'après le tracé est applicable aux enceintes murées en pierres sèches, puisque les trouvailles archéologiques démontrent que les éperons barrés sont plus anciens que les oppidums dont l'occupation à l'époque de la conquête est affirmée par les textes. Ce genre de classement convient-il également lorsqu'il s'agit de murs vitrifiés, c'est-à-dire de constructions bien difficiles à exécuter pour des Hommes disposant de faibles moyens d'action ? Au contraire, de semblables manifestations ne peuvent se comprendre que chez des populations denses, assez civilisées pour s'unir dans un commun effort. Et dans cette pensée, ne pourrait-on pas établir un rapprochement entre les premières exploitations métallurgiques dans nos pays et l'application du feu aux murs de défense ? N'est-il pas permis de supposer que l'effet produit par une chaleur intense sur les parois des fourneaux de forge et sur la roche encaissante indiqua aux premiers métallurgistes l'avantage à en tirer et l'application qu'ils pouvaient faire de la chaleur aux constructions les plus importantes pour eux ? En faisant ce rapprochement on ne remonterait pas jusqu'à l'Âge du Bronze, car le bronze ou au moins un de ses éléments constitutifs, l'étain, étaient importés en lingots, et la fusion de l'alliage, dans des creusets, à une température relativement faible (900°) pouvait s'obtenir sans grandes difficultés dans de petits foyers. Au contraire, le traitement direct des minerais de fer nécessitait une température bien plus élevée (1100°) et l'installation de vastes foyers.

 

En 1777, l'ingénieur John Williams opposa à la vitrification naturelle un système nouveau, celui de la vitrification artificielle. Selon lui, on élevait deux murs en terre, et dans l'intervalle laissé libre, on superposait par lits alternatifs des blocs de pierre et des matières combustibles comme le bois, auxquelles on mettait le feu. La chaleur produite opérait la vitrification voulue ; on enlevait les parois de terre et la muraille de verre apparaissait à découvert.

Quelques années après, Anderson proposa une nouvelle solution. D'après lui, la vitrification est due exclusivement à l'emploi d'un minéral vitrescible introduit dans les interstices des pierres. Le mur est formé de grosses pierres empilées les unes sur les autres et présente du côté de l'enceinte un plan fortement incliné ; puis on introduit entre les assises et dans tous les vides de la bâtisse des lits d'un minerai de fer d'une espèce particulière, très abondant dans le Nord de l'Écosse, et qu'il est facile de mettre en fusion. On entassait tout autour d'immenses piles de bois. Puis, mettant le feu à ce gigantesque bûcher, on provoquait la fusion du minerai qui coulait comme une lave entre les joints et le long des pierres, les soudant les unes avec les autres par un ciment indestructible. En examinant attentivement une coupe pratiquée à travers une muraille vitrifiée, on trouve des lits de charbon et de roches alternativement superposés, ce qui indique bien que l'intervention du feu fut intentionnelle et qu'elle eut pour but de consolider le rempart par la prise en masse des matériaux.

M. le commandant du génie Prévost crut que ces constructions ont été établies par un procédé analogue à celui qu'on emploie de temps immémorial pour cuire les briques, en les empilant de manière à former des tas en plein air. Les briques sont placées de champ et disposées de façon à ménager sur le terrain un certain nombre de vides qui portent le nom de foyers. En posant les premières briques, on pratique aussi de petits canaux pour la circulation de l'air et de la flamme. On continue à empiler les briques de la même façon, en ayant soin d'étendre sur chaque lit une couche mince de charbon de terre très menu. Il faut une certaine habileté et une grande pratique pour que la cuisson marche sans accident, car si le feu est poussé à un degré de force trop élevé, les briques entrent facilement en fusion, se dénaturent et se soudent parfois les unes avec les autres. Les choses doivent se passer ainsi pour les murs vitrifiés, à cette différence qu'au lieu de chercher à éviter l'accident redouté des ouvriers, de la coagulation de toutes les briques, on fait au contraire tout ce qu'il faut pour le produire le plus complètement possible.


 

Entrons, au sujet de ces murs vitrifiés, dans quelques considérations théoriques. Le granité se compose de l'agrégation de trois corps : le feldspath, le mica et le quartz, tous trois à base de silice, le quartz même étant considéré comme de la silice pure. On sait que la silice résiste à la chaleur la plus intense : exposée à une température de 2000° degrés dans un four à porcelaine, elle ne fond pas. Mais si à l'action de la chaleur on ajoute l'influence dissolvante de la soude ou de la potasse, elle entre facilement en fusion même à la température de l'eau bouillante. Ainsi dans un incendie, quelles que soient la durée et l'intensité du feu, on ne rencontre jamais un atome de granité fondu (comme au village de Theil, où sept maisons ont été consumées, au pied même du Puy de Gaudy, en juillet 1868), à moins qu'une cause accidentelle ne vienne provoquer la fusion de cette roche. En 1864 un violent incendie éclata dans la ville de Limoges, dura six jours et consuma deux cent trente-quatre maisons. Sur le théâtre de ce sinistre, le granit qui avait servi aux constructions se trouva rougi et calciné seulement, sauf sur l'emplacement d'un magasin de droguerie où furent rencontrées plusieurs masses informes de granité fondu. Cette transformation avait été provoquée par la présence d'une certaine quantité de potasse, de soude et de sel marin qui se trouvait dans le magasin. Partant de cette donnée, M. Thuot a reconnu que pour obtenir des murs de granité vitrifié il fallait mettre la roche en contact avec de la soude ou de la potasse, et obtenir une chaleur assez forte pour provoquer la fusion de ces deux dernières substances. Il trouve dans le feu militaire, connu sous le nom de feu grégeois, les éléments voulus pour obtenir ce résultat [Recipe sulfur vivum (soufre natif), tartarum (tartre), sarcocollam (résine provenant d'un arbre épineux qui croit en Perse), et picolam (bitume), sal coctum (salpêtre), oleum petroleum (pétrole), et oleum commune (térébenthine)]. En effet, le bitume, le soufre, le pétrole ou naphte, le salpêtre ou nitrate de potasse figuraient dans la composition de ce feu. Il renferme le nitrate de potasse, un des dissolvants de la silice, uni à des corps dont la composition produit une chaleur intense. Il suffisait donc d'enduire le mur sur lequel on voulait obtenir la vitrification avec cette préparation et d'y mettre le feu. On peut établir un rapprochement entre les premières exploitations métallurgiques dans nos pays et l'application du feu aux murs de défense. On suppose que l'effet produit par une chaleur intense sur les parois des fourneaux de forge et sur la roche encaissante indiqua aux premiers métallurgistes l'avantage à en tirer et l'application qu'ils pouvaient faire de la chaleur aux constructions les plus importantes pour eux. On parle d’ailleurs de pierres et de mortier qui sont passés à l'état de verre, dont la couleur est d'un vert noirâtre assez semblable au laitier qui se forme dans les forges de fer. Depuis la découverte, dans un atelier d'émaillerie, de monnaies gauloises, on a la preuve que les Celtes pratiquaient, du temps de leur indépendance, le travail de l'émaillerie, et donc de la vitrification.

Le comte de Cessac, qui a étudié le Puy Gaudy, fournit au sujet de la formation de ses murs des explications beaucoup plus simples et par suite bien plus probables. Pour lui, il suffit de bien étayer du bois et en assez grande abondance au milieu des pierres de granité, dont on peut provoquer la vitrification en mettant simplement le feu au combustible (au contact de la cendre de bois, le granité se fond et se vitrifie à une température relativement peu élevée). Il est facile de se rendre compte du phénomène produit. La chaleur effrite le granité qui, sous son action, se désagrège à la surface des blocs. Les grains détachés sont saisis par la cendre, qui n'est autre chose qu'un sel alcalin produit de la combinaison de la potasse et de la soude, et forment avec elle un silicate de potasse (un verre) plus ou moins abondant, suivant la quantité de quartz que contient le granité. Ce verre recouvre les blocs, et, en se refroidissant, les soude les uns aux autres. Là où la chaleur a été assez intense pour désagréger complètement les pierres, tout a été fondu et a formé des scories, la matière étant trop impure pour produire un verre complètement transparent.

Ainsi des bûchers de bois, bien disposés sur des murs en pierre, peuvent obtenir le résultat désiré, le combustible fournissant lui-même, avec sa cendre, le fondant nécessaire pour réduire les pierres en scories et même en verre. L'hypothèse du comte de Cessac est d'autant plus vraisemblable que la matière première, le bois, était largement à la portée des ouvriers qui élevaient ce genre de constructions, car les endroits sur lesquels elles sont placées étaient, dans les temps anciens, entièrement couverts d'épaisses forêts.


 

 

Sur les forts vitrifiés, on peut déduire les conclusions suivantes : la vitrification et la calcination des murailles soumises à l'action du feu sont un produit de fabrication humaine, le résultat d'une opération accomplie de propos délibéré. Pour ramollir une roche aussi réfractaire que le granite, pour fondre son mica et quelquefois même son feldspath sur des épaisseurs de plusieurs mètres, il a fallu une intention formelle, et, en outre cette volonté a dû être servie par des efforts habiles et prolongés, ainsi que par une quantité considérable de combustible. Les matériaux, pour être vitrifiés, exigent l'obtention de températures très élevées, allant de 1100 à 1300°C. Or, la température d'un feu de bois, au bout de 24 heures, peut atteindre une chaleur maximale de 1100°C, sachant qu’une température de 1188°C est nécessaire pour parvenir à la fusion du grès. On aménageait un moule de deux levées de terre séparées par un espace égal à l'épaisseur que l'on voulait donner au mur. On aurait ensuite rempli ce moule de bois, de charbon, éventuellement, de matières siliceuses, susceptibles de se vitrifier à très haute température. On ajoutait ensuite de la soude, de la potasse, du sel, de l'argile, au fur et à mesure de la construction du mur pour faire baisser la température de fusion du grès. Ainsi, il y a bien des siècles, les constructeurs des forts vitrifiés reproduisaient des minéraux que l'on n'est parvenu à imiter dans les laboratoires qu’au milieu du XIXè siècle.

Des effets aussi énergiques n'ont pu être obtenus qu'à l'aide d'un foyer intérieur, qui portait la chaleur dans toute l'épaisseur de la masse. D’un autre côté, comme manière d'obtenir de tels effets, il convient de citer le procédé employé près de Barnslay et dans autres parties du Yorkshire. Afin de modifier les qualités de certaines roches dures, naturellement impropres au macadam, on en fait des tas d'environ 1 mètre carré et de 4 mètres environ de hauteur. Au fur et à mesure de la construction, on fait alterner des couches de houille avec les fragments de roches, que l'on a préalablement mélangés d'une petite quantité de broussailles. Du côté du vent dominant est ménagée une ouverture de 0,50 m de hauteur, dans laquelle on allume un mélange de houille et de broussailles. Le feu se propage lentement dans la masse et la combustion continue environ six semaines ; après refroidissement, les pierres sont complètement vitrifiées. Non seulement on pouvait ménager des canaux de tirage intérieur, mais aussi s'aider d'un courant d'air forcé. On sait en effet que l'usage du soufflet remonte au moins à l'époque de la première fabrication du fer.


 

Sans nier que les enceintes vitrifiées aient pu, à l'occasion et lorsque les dimensions le permettaient, être utilisées comme lieux de refuge et de défense par les populations du voisinage, il est probable que souvent aussi elles étaient des espèces de phares ou de tours d'observation où l'on plaçait, en temps de dangers, des vigies chargées d'allumer et d'entretenir ces feux de signal dont un grand nombre de peuplades avaient l'usage.

 

 

Au cours de La Tène finale (-180/-150 à -40/-30 environ) se mettent en place différents groupes culturels dans la plaine d'Alsace. La Haute Alsace, le Sud de Bade et le Nord de la Suisse deviennent un territoire rauraque (de part et d'autre du Rhin). Les Rauraques (ils tirent leur nom de l'Araura, l'Aar actuelle, massif des Alpes suisses constituant l'extrémité orientale des Alpes bernoises) apparaissent dans le récit de César lorsqu'il bat et refoule les Helvètes qui avaient quitté la Suisse actuelle pour aller s'établir dans l'Ouest de la Gaule. C'est César qui les établit dans cette zone après la défaite des Helvètes, qu'ils avaient suivis dans leur migration en -58. On ignore s'ils y habitaient à l'origine. Cette décision de César s'inscrit dans une politique plus vaste destinée à établir un cordon sanitaire contre les Germains à l'aide de tribus locales. Leurs villes principales étaient Augusta Raurica (Augst) le chef-lieu, Basilia (Bâle), Argenluaria (Artzenheim), et Argentovaria (Horbourg-Wihr), Biesheim, en Alsace (Haut-Rhin).

Les habitats de cette époque sont souvent fortifiés ou de hauteur, comme en témoignent les sites du Hartmannswillerkopf (856 m) dans le Haut-Rhin, ceux de La Bure (583 m), de Pierre d'Appel (492 m), de Varrinchâtel ou encore de La Core dans les Vosges. Tous ces sites de hauteur sont fortifiés, toujours situés en périphérie du massif vosgien, et dominent les principales voies de passage au débouché des vallées vosgiennes. Le site vitrifié du Hartmannswillerkopf / Fitztanne était comme le Taenchel, le Donon, le Mont St Odile : les druides l’avaient considéré comme un lieu sacré.

 

Alors que le versant alsacien des Vosges est faiblement représenté, le versant lorrain (vallée de la Meurthe) est densément occupé par les sites de hauteur. Parmi ceux-ci on remarque les enceintes vitrifiées/calcinées suivantes :

  • Proches de Nancy (territoire des Leuques, limité à l’Est par la ligne des sommets vosgiens et à l’Ouest par le Vair, le Seuil de Lorraine et le Côney en aval de La Basse-Vaivre, frontière avec les Lingons) : Champigneulles, « Enceinte de la Fourasse » (ou Tourasse) ; Essey-lès-Nancy, « La butte (ou enceinte) Sainte-Geneviève » ; Sion, « colline de Sion ».
  • Franche-Comté, territoire des Séquanes (qui avaient en leurs possessions un secteur compris entre le Rhône, la Saône, le Jura et les Vosges) : Bourguignon-lès-Morey (près de Vesoul : site de 3 ha avec traces de calcination dans un talus de pierres épais d'environ 3 mètres) ; Noroy-lès-Jussey (près de Vesoul : enceinte de 2,5 ha avec traces de calcination des fortifications) ; Myon (près de Besançon, capitale des Séquanes), « Châtelet de Montbergeret » ; Salins-les-Bains (entre Dole et Pontarlier, Besançon et Lons le Saunier), « Camp du Château-sur-Salins » (matériau calciné sur environ 4 m de long sur le côté Ouest du rempart préhistorique).
  • Proches de Dijon (métropole méridionale des Lingons, l'un des plus anciens peuples gaulois dont le territoire était situé entre les bassins parisien, rhodanien et rhénan) : Bouilland, « Le Châtelet » ; Chambolle-Musigny, « Enceinte de Groniot » (ou « Gromiot ») ; Flavignerot, « Camp de César » dit aussi « Enceinte du Mont Afrique » ; Gevrey-Chambertin, « Enceinte du Château-Renard » ; Messigny, « Enceinte de Roche-Château » ; Plombières-lès-Dijon, « Enceinte du Bois brûlé » (le toponyme de « Bois Brûlé », rencontré sur d'autres sites, peut être la confirmation d'une vitrification) ; Velars-sur-Ouche, « Enceinte de Notre-Dame d'Étang ».

 

 

Le début de la conquête romaine dans la région est marqué par la bataille menée par César contre Arioviste, roi des Germains, en -58. Ce dernier, arrivé dans la plaine d'Alsace en -75, est défait par les troupes romaines, dans le Sud de l'Alsace.

Les conclusions d'une étude détaillée de tous les exemples connus en France, Belgique, Allemagne et Suisse sont les suivantes :

  1. Ces camps avaient un bord ou un mur relevé entourant une dépression, avec des murs plutôt rectilignes. Les fossés n’étaient pas un facteur important et ont souvent servi à fournir des matériaux de construction plutôt qu'une défense supplémentaire. Les entrées étaient tournées vers l'intérieur, souvent avec des murs d’accompagnement de type murus gallicus. Ils existaient également des ponts sur ces portes et des tours extérieures en bois ;
  2. Le centre de diffusion de ce type est la France et la répartition apparaît significative. Elle coïncide avec la Gallia Comata (Gaule chevelue : expression employée sous Jules César pour désigner la Gaule non encore conquise par Rome, à savoir les terres situées entre les Pyrénées et le Rhin) et s’est étendu jusqu'à la Provincia Romana (Provence), mais sans en franchir la frontière. Cela coïncide donc avec les champs de bataille césariens de -58 à -51 ;
  3. Ce type particulier de rempart peut avoir évolué comme moyen de défense efficace contre une arme nouvelle (le bélier romain) et contre l'incendie : César les décrit justement comme résistants au bélier et pas faciles à brûler. Il s'agit d'une variante standardisée des remparts empierrés de l'Âge du Bronze tardif ou d’Hallstatt, imposés aux Gaulois par les méthodes romaines d'attaque.

 

 

Il faut toutefois noter que certaines enceintes vitrifiées font plutôt penser à une destruction délibérée par les occupants à la fin de sa vie active, en tant que rituel d’abandon. La mise à feu de ces ensembles pourrait en effet être liée à un culte du feu pratiqué principalement à l'occasion de la fête celtique de Beltaine, qui correspond à notre 1er mai. Elle marque le début de la saison estivale et a lieu à la pleine lune de mai. Beltaine n'est pas une fête des trois fonctions de la société celtique. C’est une fête sacerdotale, qui en Gaule est en rapport avec Belenos (avatar du dieu primordial Lug sous forme de la lumière) et Belisama (« la Très Brillante », parèdre du précédent) et dont le sens est « feu de Bel ». Beltaine marque une rupture dans l’année, on passe de la saison sombre à la saison claire, lumineuse, c’est aussi un changement de vie puisque c’est l’ouverture des activités diurnes : reprise de la chasse, de la guerre, des razzias, des conquêtes pour les guerriers, début des travaux agraires et champêtres pour les agriculteurs et les éleveurs. Beltaine est la période de prédilection pour les rites de passage entre les périodes froide et chaude, entre l’obscurité et la lumière, entre la mort psychique symbolique et la renaissance spirituelle : de manière générale, Beltaine est la fête du changement du rythme de vie.

La foudre, c'est le feu du ciel capté par l'Homme mais se retournant souvent contre son ravisseur, tous ceux qui manipulent comme Prométhée le feu sacré, cette arme ardente que l'animal envie à l'Homme. Le « feu de Bel », puissant, sacré et fort, est un feu de purification bénéfique que les druides étaient censés créer par leur magie et leurs incantations. Beltaine est l’exaltation du feu, élément druidique par excellence.

 

Se rappelant que les oppida vitrifiés se trouvaient, de par leur ancienneté et leur situation, liés à l'aire celtique, regardons d'un peu plus près du côté de la mythologie celtique si elle peut apporter des pistes inédites. Il faut voir dans ce procédé de vitrification l'origine des traditions concernant l'Urbs Vitrea, Care Gwtrin et autres lieux du genre Royaume de Gorre, c'est-à-dire des « Cités de Verre » qui se rencontrent si souvent dans les romans arthuriens et d'une façon générale dans toutes les traditions mythologiques irlandaises ou bretonnes. Les « Villes Blanches » de la tradition orale, qui désignent toutes d'anciennes forteresses ruinées, sont un souvenir évident de cette technique, par ailleurs parfaitement oubliée. Si toutes les « Cités de Verre » des légendes celtiques signalent d'anciens « forts vitrifiés », les voies de recherche sont immenses. On commencera par le site le plus occidental de l'aire celte où l'on ait signalé des vestiges de vitrifications : l'Ile de Tory, située au large de la côte Ouest de l'Irlande. Cette île doit son nom à une tour, l'une de ces nombreuses round towers (« tours rondes ») qui se dressent encore par centaines sur l'Ile Verte (ainsi qu'en moindre quantité en Écosse) et dont on n'a jamais réussi à ce jour à savoir quel en avait pu être l'usage véritable. Généralement, on les date des tout débuts de l'ère chrétienne et on les relie à l'existence des premiers monastères ; on suppose qu'elles ont pu servir de tours de guet ou qu'elles servaient à entreposer le trésor des monastères menacés par les raids des Vikings. Comment, alors, ont-elles résisté alors que les monastères qui les entouraient ont été détruits ? L'extraordinaire qualité de leur architecture, faite de pierres magnifiquement appareillées, explique sans doute en partie le mystère. Le fait est qu'une de ces tours a tellement marqué l'histoire de cette petite île que l'île elle-même a pris le nom de la tour (Tor-Inis signifie « Île de la Tour »).

Or, c'est précisément sur cette île que, selon la tradition mythologique irlandaise, les Fomoire (ou Fomore), avaient installé leur camp de base et c'est de là qu'ils lançaient leurs expéditions militaires sur l'Irlande. Ce peuple mythique était composé de géants maléfiques, à la fois alliés, par des liens familiaux complexes, et néanmoins ennemis, des Tuatha de Danaann (les « enfants de la déesse Dana ou Ana »). Aucun de ces deux peuples n'était autochtone : ils venaient tous les deux des « Îles du Nord du Monde », endroit mythique situé dans l'extrême Nord dont on ne sait pratiquement rien. Les uns et les autres étaient dotés de puissants pouvoirs, réputés magiques pour nos ancêtres mais que les connaissances techniques actuelles rendent familiers. L'un des chefs des Fomores, le géant Balor, par ailleurs grand-père du dieu Lug, un des Tuatha de Danaann, vivait sur Toriniz. De là, il envoyait un puissant flux d'énergie de l'autre côté du bras de mer qui le séparait de la terre d'Irlande pour foudroyer ses ennemis. Les descriptions que l'on a de Balor évoquent plus une machine qu'un être vivant : on le compare à un cyclope dont l'œil unique émettait un rayon qui réduisait en cendres ses ennemis : « C'est un géant effrayant dont l'unique œil foudroie toute une armée lorsqu'il soulève les sept paupières qui le protègent ». Cet "œil" extraordinaire devait être maintenu ouvert grâce à des crochets métalliques soulevés par plusieurs aides. Lors de l'une des trois batailles de Mag Tured qui se déroulèrent en Irlande entre les Fomore et les Tuatha de Danaann, le dieu Lug réussit à neutraliser l'œil maléfique de Balor en utilisant sa lance personnelle, que les textes appellent « lance d'Assal », l'un des quatre objets magiques rapportés des Îles du Nord du Monde. Cet objet avait lui aussi des propriétés étranges : il ne manquait jamais son but et devait être refroidi dans un chaudron rempli de sang humain.

Lug est le possesseur d'une lance magique qui fait penser aux flèches à la fois meurtrières et guérisseuses d'Apollon. Elle s'appelle Gai Bolga et est l'emblème de l'éclair. Elle provient d'Assal, une des Îles du Nord du Monde (allusion à l'Hyperborée) d'où étaient originaires les Tuatha Dé Danann. Cette lance avait un pouvoir venimeux et destructeur et, pour atténuer ce pouvoir, il fallait plonger la pointe dans un chaudron rempli de poison et de « fluide noir », c'est-à-dire de sang. Après avoir été lancée, en utilisant un cri particulier (ibar, qui signifie « if »), et touché son but qu'elle ne ratait jamais (« sa valeur est telle qu'elle ne frappe pas par erreur ») elle revenait d'elle-même dans la main du dieu grâce à un autre cri, « athibar ». Qu'était donc cet objet ? Quelles techniques étaient-elles utilisées par Balor et par Lug pour se faire la guerre ? N'est-il pas étrange que la Tour de Toriniz, l'endroit précis où résidait le géant Balor, ait été vitrifiée ?

Dans la mythologie celtique irlandaise, Balor est le roi du peuple des Fomoires, ces êtres inhumains, hideux et démoniaques qui sont la personnification du chaos et de la destruction (tous les dieux ont un rapport de parenté avec eux, ce qui montre leur enracinement dans l’île, sachant qu’ils viendraient des îles Hébrides, en gaélique écossais Na h-Innse Gall, archipel situé dans l'Ouest de l'Écosse ; l'historien grec Diodore de Sicile en -55 évoque une île qu'il appelle Hyperborée, qu'on peut traduire approximativement par « loin au Nord », où se trouvait un temple circulaire d'où la lune semblait apparaître à faible distance de la terre tous les 19 ans, référence possible au cercle de pierres de Callanais de l'Âge du Bronze). Ils sont en guerre contre tous, et notamment contre les Tuatha Dé Danann (« les gens de la déesse Dana »), les dieux de l’Irlande. Selon les récits, c’est un géant borgne ou cyclopéen dont l’œil paralyse ou foudroie des armées entières. Il habite sur l'île de Tory, où il vit, son unique œil fermé, dans la crainte permanente de voir s'accomplir une prophétie selon laquelle il doit mourir de la main de son petit-fils. Malgré ses efforts pour retarder cette fin en tenant Ethne, sa fille, à l'écart des hommes, celle-ci se retrouve enceinte et donne naissance à des triplés. Balor ordonna de les jeter à la mer mais l'un d'eux survécut : c'est le dieu Lug.

Pourtant, dans le combat, il demande à quatre hommes de lui soulever la paupière avec des lances, pour pouvoir anéantir ses ennemis. Lors de Cath Maighe Tuireadh (la Bataille de Mag Tured, anglicisé en Moytura), le dieu Lug vient à lui, charmeur et bavard, si bien que Balor tient à voir sa tête. Dès que la paupière est soulevée, il reçoit une pierre de fronde qui lui arrache le globe oculaire et le projette parmi ses amis, les Fomoire. Il en tue involontairement des milliers, assurant la victoire de ses ennemis, les Tuatha Dé Danann.

 

Balor incarne les forces négatives du mal, dont le pouvoir ne peut être tenu en échec que par la force-lumière de Lug, lui-même parent de Balor. Balor est à rapprocher des Cyclopes de la mythologie grecque. Il pourrait être aussi le monstre anguipède de la statuaire gauloise. Cette créature légendaire, dont le corps finit en queue de serpent, est l’équivalent du démon Abrasax et symbolise les forces du mal issues de la Terre.

Le cavalier à l'anguipède représente un groupe sculptural de l'époque gallo-romaine, typique du panthéon gaulois, figurant un étrange guerrier divin, dressé sur son cheval cabré qui foule sous ses sabots un géant difforme dont les jambes, atrophiées, se finissent en queue de poisson ou de serpent ! Il peut signifier le mouvement "évolutionniste" du Monde sortant du Chaos primitif. Parfois porteur d'une roue, il est le dieu-cavalier terrassant le Monstre à queue de serpent ou de poisson. Il est la lumière triomphant des forces souterraines et mystérieuses, du jour sur la nuit : c'est le combat du Dagda (équivalent de Jupiter) contre Balor. Toutes les statues, plus ou moins mutilées, qui nous sont parvenues, représentent un étonnant couple divin, composé d'un Jupiter barbu, d'allure martiale, avec armes (?), bouclier, cuirasse et manteau de cavalier romain, piétinant, sous les sabots de sa monture, un étrange personnage, à grosse tête de poupon, le torse en avant, et les membres inférieurs s'achevant dans les replis sinueux d'un corps de serpent. Ces groupes, probablement peints, étaient placés au sommet de fortes colonnes, érigées, semble-t-il, au voisinage de thermes, de sources cultuelles ou de plans d'eau. Si de telles statues ont été trouvées dans les Côtes-d'Armor et le Finistère, elles sont également très présentes dans l'Est de la France : à Grand, colonne de Merten ; sur le site du Donon, cinq cavaliers à l'anguipède, trois autres sur colonnes. D'autres statues gallo-romaines existent en Allemagne et en Belgique.

Abrasax se montre avec une tête de roi portant une couronne et un fouet à la main, avec des serpents à la place des pieds. Ce serait un symbole de la création dans son ensemble : ce qui vole, ce qui rampe et l'Homme qui se situe au milieu avec le fouet représentant son autorité sur eux. Les basilidiens, secte gnostique paléochrétienne fondée à Alexandrie par Basilide au IIè siècle, voyaient en lui leur dieu suprême. Ils disaient encore que Jésus-Christ n'était qu'un fantôme bienveillant envoyé sur la terre par Abrasax. Son origine est issue des sept premières lettres du nom de Dieu en hébreu et fait référence aux sept planètes, aux sept archanges, aux sept péchés, aux sept jours, etc. Décomposées selon le système grec de numérotation, puis additionnées, les sept lettres du terme donnent le nombre du cycle annuel, soit 365. Il est donc le symbole de la totalité de la Création, du Cosmos et de la Connaissance (gnosis). Selon Saint Jérôme, Abraxas correspondrait au nom mystique et caché de Mithra ou du Soleil, ce qui correspond bien à Balor/Belenos. Ce dieu faisait également partie de quelques théogonies asiatiques, où il était représenté sur des amulettes (avec une tête de coq, des pieds de dragon et un fouet à la main), du nom duquel on a tiré la célèbre formule abracadabra [peut venir d'une transformation de l'araméen adhadda kedhabhra qui veut dire « que la chose soit détruite » (d’après l'hébreu Abreg ad Habra, « envoie ta foudre jusqu'à la mort »), ou évra kedebra qui veut dire « je créerai d'après mes paroles » (d’après l'hébreu Ha brakha dabra, qui signifie « la bénédiction a parlé »), ou proviendrait de la formule hébraïque arba (« quatre »), dâk (du verbe « casser ») arba, c’est-à-dire « le quatre (cryptogramme pour le Tout-Puissant ainsi qu'important symbole pythagoricien) anéantit les quatre (éléments) » : son usage est répandu dans la gnose et la pensée pythagoricienne ésotérique, car décliné jusqu'à sa dernière lettre par ordre rétrograde sous la forme d'un cône inversé il passe pour un puissant talisman ; selon la tradition biblique, il faudrait en fait utiliser la formule abra-ka-amra, « il a créé comme il a dit »]. Cette divinité avait la tâche de concilier l'élément divin et l'élément démoniaque, là où le dieu biblique ne reflète que la partie noble et lumineuse de la Vie.

 

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