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Présentation du Collectif des 12 Singes

 

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Publié par Collectif des 12 Singes

Une des deux cariatides seins-nus en pierre d'Istrie (on dit qu'elles auraient été sculptées en prenant pour modèle la comtesse Isabella Teotochi), qui ornent la haute grille donnant sur le rio terà delle Carampane, faisant allusion aux origines prostitutionnelles du quartier : cf. http://mescarnetsvenitiens.blogspot.fr/2010/06/promenade-dans-san-polo.html

Une des deux cariatides seins-nus en pierre d'Istrie (on dit qu'elles auraient été sculptées en prenant pour modèle la comtesse Isabella Teotochi), qui ornent la haute grille donnant sur le rio terà delle Carampane, faisant allusion aux origines prostitutionnelles du quartier : cf. http://mescarnetsvenitiens.blogspot.fr/2010/06/promenade-dans-san-polo.html

Suite à l’émission de Franck Ferrand L'ombre d'un doute sur F3 consacrée à "Venise, la cité des sortilèges", nous vous présentons ici le résultat de notre travail de synthèse issu de quelques mots prononcés dans le documentaire, comme le Pont des Tétons qui a bizarrement suscité notre intérêt !

 

 

Venise est décidément la ville des amoureux, légalement mariés … mais plus souvent se fréquentant de manière plus ou moins illégale !

Dans une ville cosmopolite comme Venise, avec son grand nombre d'étrangers de passage, le phénomène des prostituées était toléré voire même encouragé. Outre le commerce des épices orientales, du sel et du tissu, une part très importante de l'économie de Venise était constituée par ce que l'on appellera aujourd'hui le tourisme. Pour attirer cette clientèle, la Serenissima s'était accaparé un grand nombre de reliques très précieuses et les pèlerins satisfaisaient leurs désirs charnels en tandem avec leurs devoirs de dévotion. Au-delà de l'entretien par les locaux, la croissance de Venise comme puissance mercantile assurant un flux constant de gens venus de la mer et son développement architectural apportaient une source supplémentaire de clients et la prostitution commença à fleurir. Elle répondait à la demande de la noblesse, qui se mariait tard et limitait autant que possible les naissances à un enfant mâle, et à la demande des étrangers et visiteurs, dont les dépenses étaient bien accueillies par la République (697 à 1797). Venise est connue comme le centre du commerce, ce qui inclut le commerce du sexe, importante source de revenue que la cité plaça sous des lois strictes afin d'en assurer son contrôle : Vénus, déesse de la sensualité, régnait sur Venise et donc sur tous les Latins lovers !

La prostitution avait bien sûr existé sous une forme ou une autre dès la fondation même de Venise le 25 mars 421, peut-être que les prostituées faisaient le trottoir en maillot de bain avant l’édification des nombreux ponts et quais. On doit rappeler qu'à partir du XIè siècle, dans les cités européennes où se créaient les conditions propices au développement, même la prostitution avait commencé à trouver des encouragements structurels pour un renouveau, après que les siècles aient effacé les fastes qu'elle avait connus dans le monde classique grec et romain. Il y aura toutefois des phases occasionnelles de répression, selon les enjeux sociaux du moment.

 

 

Au début du XIIè siècle, Venise est encore toute de bois. Le nombre de ses habitants s'accroît. L'immigration est considérable. On construit les structures nécessaires au commerce, à l'armement maritime, aux artisans. Les rapports économiques et sociaux se développent, la fréquentation des étrangers augmente et les rapports entre les différents groupes de population se compliquent. Les besoins, les humeurs, les désirs sont plus grands et culturellement plus élaborés. Les associations corporatives, les associations caritatives et religieuses voient le jour.

La zone du Rialto, avec celle de Saint-Marc où siégeaient les principaux organes du gouvernement et celle du Castello où se trouvait l'Arsenal, était un très important centre urbain. C'était la zone des grands marchés où arrivaient les marchandises de toute l'Europe et de la Méditerranée pour être triées et commercialisées par les vénitiens et les commerçants étrangers : zone des marchés publics (depuis déjà la fin du XIè siècle le marché était la propriété de la ville) ; zone des transactions financières où, quelques temps après, se seraient implantés les premiers "comptoirs" de dépôts, de virements et de crédit ; zone de la magistrature en charge de l'économie et de la vie urbaine ; zone des abattoirs, des entrepôts, des artisans, des boutiques, des auberges, des tavernes, des opérateurs commerciaux de toute sorte, souvent étrangers, des équipages en franchise, des préposés aux transports ; zone des hommes et des femmes prêts à saisir toutes les bonnes occasions pour vivre. Là, au Rialto, au moins jusqu'à la fin du XVè siècle, ce fut la période faste de la prostitution à Venise, au point même d’en faire le plus riche quartier du monde.

Un des premiers documents vénitiens conservés dans lesquels on trouve trace de l'intervention de l'état à l'égard de la prostitution se rapporte à San Giovanni di Rialto, une des deux paroisses avec celle de San Matteo du quartier du Rialto. C'est un document de 1228 : il s'agit d'une injonction du gouvernement qui ordonne à deux frères, riches marchands, d'expulser d'une maison leur appartenant un certain Angelo Bernardo, qui, avec son amante, y avait organisé une petite activité de prostitution. Les années suivantes de telles injonctions aux propriétaires d'établissements privés situés au Rialto continuèrent. En 1266, on arriva à une règle générale faisant obligation aux propriétaires de toute la ville d'expulser les prostituées publiques et de ne pas leur donner d'appartement en location. C'était la première tentative pour essayer de mettre un frein à la prostitution et, en même temps, une tentative pour décourager les gens "comme il faut" (et beaucoup des biens immobiliers étaient les leurs) à mélanger leurs affaires avec celles des prostituées et de leur entremetteur.

L'objectif principal de la législation vénitienne du XIIIè siècle apparaît comme celui d'expulser de la cité les prostituées. Un objectif qui se révélera de moins en moins possible à atteindre au fur et à mesure que la cité se fera plus riche, plus complexe, plus animée par les activités économiques et sociales, ce qui favorisera, pour ne pas dire imposera, l'expansion de la prostitution. Bien vite il faudra composer avec ce phénomène et se contenter de le réglementer : il faudra des politiques plus complexes et plus souples à l'égard des expulsions. Et même le réglementer ne se révélera pas entreprise facile.

Des mesures semblables étaient prises à l'époque dans toutes les villes d'Italie et d'Europe. L'expulsion des prostituées hors des murs de la ville était ordonnée dans les statuts des villes de Padoue, Brescia et Bologne au XIIIè siècle. Vers 1250, le roi de France Saint Louis multipliait les ordonnances prétendant extirper le vice et chasser les prostituées du royaume. Du reste, même les hommes de culture sans préjugés se montraient peu compréhensifs envers les prostituées. Le traité "De l'Amour" écrit par Andrea Capellano entre la fin du XIIè et le début du XIIIè siècle, ouvrage complet sur l'érotisme courtois, excluait pour les prostituées la dimension de l'amour parce qu'elles se donnaient à tous pour de l'argent, même s'il rendait grâce à leur franchise et en cela les préféraient à ces dames "comme il faut" qui se donnaient à leurs amants en échange de quelque don. Plus prudents dans leur condamnation, étaient certains hommes d'église, qui sur les traces de Saint Augustin, considéraient comme inévitable le phénomène de la prostitution et même, par certains côtés, utile. Les prostituées, si elles se repentaient, pouvant toujours être récupérables.

En 1287, le Grand Conseil de Venise promulgua une loi complexe visant à interdire les rapports entre les femmes servantes et les hommes qu'elles pouvaient faire entrer à la dérobée dans la maison de leur maître et aussi les rapports entre serviteurs et servantes sous le toit de leur patron. Les peines prévues étaient assez sévères : selon les cas, coups de fouets, marques au fer rouge, bannissement, peines pécuniaires. Cette loi ne faisait pas référence à la prostitution mais se présentait comme des mesures prises pour encadrer les "désordres" qu'on pouvait rencontrer dans l'organisation des rapports sexuels. Dans la loi de 1266 dont il a été question plus haut, le gouvernement vénitien confiait aux Seigneurs de la Nuit la charge d'appliquer les mesures contre la prostitution. Il s'agissait d'un organisme entré en fonction au XIIIè siècle qui s'occupait de la sécurité urbaine, spécialement aux heures nocturnes (le vol, l’assassinat, le port d'armes, le passage à tabac, le complot, la bigamie, les crimes charnels des serviteurs, le viol, la flânerie, les danses nocturnes, la désertion des galères, le non-paiement des loyers, etc.). Les Seigneurs des juridictions pénales de nuit étaient composés de six patriciens, un pour chaque quartier de la cité (Dorsoduro, San Marco, San Polo, Santa Croce, Castello et Cannareggio) et se servaient de patrouilles de gardes qui avaient leurs postes dans divers endroits de la cité, avec quelques cellules pour les premières heures de détention de ceux qu'ils arrêtaient. C'est dans les registres des Seigneurs de la Nuit qu'apparaissent les premières notes relatives à des interventions auprès des prostituées. Comparées à la vaste production législative que la commune de Venise se donna au cours du XIIIè siècle pour se doter d'une complexe structure politique, économique et administrative, les lois relatives à la prostitution apparaissent comme peu de chose. Cependant c'est le signal indirect mais clair que la figure de la prostituée était partie intégrante des climats humains et sociaux qui allaient se développer intenses et très vifs dans le centre économique de la ville. Bien vite, Venise devint fameuse aussi pour ses prostituées. Si bien que, un peu plus tard, au XVè siècle, le bordel public de Prague s'appelait "Venise".

 

 

Vers la fin du XIIIè siècle, tandis que presque partout en Italie les organisations communales étaient sur le point d'être bouleversées par l'installation des seigneuries, un groupe important de gouvernants vénitiens prenait la décision de donner le plein contrôle de l'état à un ensemble de familles, qui sur le plan économique et politique, étaient les plus remarquables de la cité. Avec une sorte de révolution rampante, entre 1297 et 1323, la nature constitutionnelle de l'état est changée. À la fin de cette mutation, seulement un petit nombre de familles, à vrai dire assez nombreuses, avaient droit au pouvoir, dans la mesure où seuls les descendants mâles avaient le droit de faire partie à vie du Conseil Majeur. Ainsi se constitua un corps souverain héréditaire et le pouvoir politique devint prérogative exclusive de ce corps de patriciens vénitiens. En 1310, pour garantir la sécurité fut créé le Conseil des Dix, destiné à devenir un très important organisme du pouvoir, à côté d'autres qui formaient la très complexe architecture institutionnelle vénitienne.

Le centre urbain de Venise continuait à se développer avec impétuosité, toujours plus riche, plus peuplé, plus complexe, plus violent .Le contrôle de l'ordre public demanda d'autres instruments. À côté des Seigneurs de la Nuit et des Cinq de la Paix (cet organisme lui-même s'occupait de l'ordre public), furent créés en 1320 les Chefs de Quartier. Il s'agissait de six patriciens d'un certain âge élus par le Conseil Majeur. Ils avaient la surveillance d'un quartier, avec un certain pouvoir d'ouvrir des enquêtes et de prononcer des peines. Ils avaient leur siège central au Rialto et, bien vite, par ordre du Conseil des Dix, ils durent s'occuper aussi de la prostitution. En effet, l'intégration de la prostitution franchit un nouveau pas lorsque, autour de 1300, les aires réservées, les rues chaudes, gagnèrent en cohérence. En particulier, en 1340, ils furent chargés de veiller à ce que dans aucune auberge ne soient hébergées des prostituées ou autres "femmes de péché" et même que l'on ne leur serve ni boisson ni nourriture. Quelques mois plus tard, toujours sur ordre du Conseil des Dix, ils reçurent le pouvoir d'entreprendre des actions répressives contre les "femmes malhonnêtes" et les entremetteurs. Le même pouvoir, encore plus étendu, était aussi donné aux Seigneurs de la Nuit.

 

Au début du XIVè siècle, 7 des 16 auberges existantes à Venise se trouvaient au Rialto : une était la propriété de l'état, deux celle de moines, trois de particuliers bien en vue. Rapidement le nombre des auberges de la zone augmenta : à l'enseigne des Deux Épées (en 1745, un soir de carnaval, Casanova remarqua une jolie femme en compagnie de son mari. Il demanda à ses compagnons d'ordonner au mari de les suivre au nom du Conseil des Dix, ce qui lui permit d'entraîner la dame dans l'auberge la plus proche et de rester la nuit entière avec elle), des Bœufs, du Cerf, de l'Étoile, du Singe, de l'Ange, etc. La plupart étaient situées dans la paroisse de San Matteo et ne jouissaient pas d’une bonne renommée parce que fréquentées par des joueurs, des gens turbulents, escrocs, fanfarons, des putains et maquereaux. Les aubergistes, les taverniers (désormais nombreux au Rialto) étaient pourtant priés de refuser l'accès aux prostituées, même par la magistrature qui supervisait les activités artisanales et le petit commerce qui déjà, à partir de 1316, était habilitée à condamner à des peines pécuniaires les aubergistes qui avaient oser « accueillir de nuit quelque putain ». Les amendes pleuvaient mais le plus souvent réduites ou effacées par voie de grâce. Dans les archives d'état, au registre des caissiers, on trouve trace de tels arrangements : par exemple en 1346 et 1359, réductions d'amendes pour les auberges de la Courge et de la Serpa (siège du cocher).

L'osteria (qui vient de l'ancien français oste ou hoste pour « hôte », qui dérive lui-même du latin hospes) est un établissement public en Italie où l'on sert principalement du vin et, dans certains cas, à manger ou des en-cas. Une des premières attestations du terme hostaria se trouve dans les capitulaires de la magistrature des "Signori della Notte" (seigneurs de la nuit), qui, comme leur nom suggère, veillaient sur la tranquillité nocturne de la Venise du XIIè siècle. Les osterias firent leur apparition comme points de restauration dans les lieux de passage ou de commerce comme les rues, les croisements, les places et les marchés. Ils devinrent rapidement aussi des lieux de rencontre ou de rendez-vous, de relations sociales. Les bâtiments étaient souvent pauvres et humbles. Habituellement, l'auberge se composait d'un rez-de-chaussée avec le comptoir, la cuisine, la salle à manger, et d'un étage avec plusieurs chambres louées à la journée ou à l'heure. La salle à manger pouvait éventuellement servir de salle de bal. Le vin était l'élément constant, autour duquel tournaient les éléments facultatifs : la nourriture, l'hébergement et la prostitution. Inévitablement, auberges, tavernes, mais aussi autres boutiques comme les furatole, où l'on vendait des plats chauds à bas prix mais pas de vin et les bastioni où l'on vendait du mauvais vin, parfois en échange d'objets mis en gage, l'horrible "vin de gage", devinrent des lieux où les prostituées faisaient leur commerce. On voyait ainsi dans les magasins les tonneaux symétriquement empilés les uns sur les autres, le comptoir au milieu avec l'espace pour les verres, et l'indispensable petit autel ou petite chapelle. Faisait contraste avec cette dévotion, l'existence de certaines pièces, comme il en existait dans les cafés et auberges où s'enfermaient des joueurs acharnés ou des couples amoureux pour se distraire. Contre ces lieux, la République promulgua diverses lois et en ordonna la fermeture. Elle en fit même détruire quelques-uns par la force. Toutefois, les aubergistes et les officiers d'état chargés de la surveillance étaient enclins à fermer les yeux parce que la vente des vins et d'autres produits était source de revenu fiscal par le biais des taxes et contribuait de manière significative à remplir les caisses de l'état. Évidemment, la prostitution devenait une réalité toujours plus forte.

De fait il fallut en venir à "composer" avec les prostituées qui exerçait un métier certes répréhensible mais indissociable du développement économique du Rialto. C'est ainsi qu'à la moitié du XIVè siècle on alla vers une officialisation du phénomène (les annales de l’Avogadoria de Comùn – « Avocat communal », chargé de s'occuper et de défendre les intérêts de la Commune Veneciarum –, sont conservées entre 1324 et le début du XVIè siècle), accompagné d'un effort de réglementation plus radical de la part de l'état par l'intermédiaire de ce qui allait devenir un grand bordel à gestion semi-publique. On doit toutefois mentionner qu’au moins par deux fois, le Conseil Majeur, au milieu du XIVè siècle, intervint pour défendre les prostituées au nom de la liberté garantie à tous à Venise, les exemptant de payer toute somme qui les aurait contraint à continuer contre leur volonté le métier de prostituée.

L'église elle-même était favorable à ce type d'officialisation. Le grand théologien médiéval Saint-Thomas d'Aquin, a commencé par insinuer que l'on devait se montrer tolérant envers la prostitution, puis il alla plus loin, en mentionnant qu'il était permis d'accepter les fruits de ce commerce (d'ailleurs les étuves appartenaient parfois à des monastères ou des évêchés). Saint-Thomas d'Aquin avait écrit : « La prostituée doit aujourd'hui être tolérée dans la cité pour éviter des maux pires encore comme la sodomie, l'adultère ou autres méfaits semblables. C'est pourquoi c'est une décision juste du législateur d'autoriser les transgressions mineures pour en éviter de plus graves. Dans les régimes humains, ceux qui gouvernent tolèrent justement quelques maux afin que le pire ne se produise pas ». De telles opinions étaient devenues très courantes en théologie et commençaient à être acceptées par les autorités administratives. Naturellement les prostituées et leurs clients restaient coupables du délit de fornication. Par contre, les aumônes que les prostituées pouvaient faire avec leur argent étaient acceptées sans scrupules. Indépendamment de la théologie, il doit être rappelé que dans les époques passées, y comprises le Moyen-âge, dans l'occident chrétien, à Venise aussi, les coutumes des prêtres et frères n'étaient pas rigoureusement fermées aux pratiques sexuelles. Un tel état de choses, même si reprouvé, n'est sans doute pas étranger à une tolérance plus grande vis à vis des "femmes de péché".

 

Les autorités ont tenté de contenir la propagation de la prostitution avec, par exemple, son interdiction dans les bars publics et en essayant de concentrer les bordels de la ville, mais avec un succès mitigé. L'absence d'opposition frontale et les faiblesses de la justice expliquent l'échec des tentatives de ségrégation imaginées aux XIIIè et XIVè siècle qui visaient à restreindre l'espace du métier ainsi qu'à isoler les filles de la société englobante. Les peines ont été pour la plupart remplacées par des amendes, considérées comme rachetables (comme c'était le cas pour les peines de course, frappant surtout les couples adultères, qui consistait à fouetter les coupables et à les faire courir nus dans la rue ; sanction par le rire car la femme tenait l'homme par les couilles au moyen d'une corde). À Venise, la couronne d'infamie applicable aux crimes les plus graves (maquerellage, etc.) était rachetable pour 100 ducats, tandis qu'une peine de prison de six mois et le fouet étaient remis pour 100 lires (sachant que blasphémer contre Dieu, la Vierge Marie ou les saints coûtait une amende de 3 lires).

L'attitude précédente envers les prostituées avait donc changé. Il était reconnu que la prostitution était nécessaire. Il était reconnu aussi qu'il était préférable de leur accorder un lieu pour habiter et exercer leur métier. Rappelons que les bordels publics existaient à l'époque classique et qu'au Moyen-âge ils se répandaient dans beaucoup de cités italiennes et européennes. Face aux exigences chrétiennes et aux réalités conjugales ("faiblesse" des maris et insoumission des femmes), un compromis était nécessaire car la mort mettait sans cesse à mal l'idéal de monogamie : effet des mortalités ordinaires ou épidémiques (entre 954 et 1793, il y eut au total 69 épidémies de peste), de la surmortalité féminine entre 20 et 40 ans, les unions ne duraient guère (dans la seconde moitié du XIVè siècle, à Venise la longévité d'un couple appartenant à la noblesse est de 16 ans, elle se réduit à 12 ans dans le Peuple).

Dans la seconde moitié du XIVè siècle, les municipalités ne se bornent plus à contrôler le(s) lieu(x) de cantonnement mais prennent en main elles-mêmes la gestion de ce territoire et/ou constituent un prostibulum publicum, théoriquement monopolistique, qu'elles administrent ou louent. Les métropoles italiennes ouvrent la voie, avec Venise où le Conseil des Dix ordonne, le 29 juin 1358, de trouver un lieu adapté : les Chefs de Quartier furent chargés de trouver un ensemble de maisons au Rialto pour y concentrer les prostituées de Venise. Deux ans plus tard, en 1360, quelques maisons des nobles Venier et Morosini dans la paroisse de San Matteo devinrent le premier bordel de la ville à être autorisé par décret (il fonctionna jusqu'aux années 1460), ouvrant la voie à une nouvelle classe de prostituées. Le bordel public fut appelé "il Castelletto" (petit château, qui ne doit pas être confondu avec Castello, un autre quartier de Venise), peut-être parce que constitué par de hautes maisons comme des tours. On n'a pas de certitude sur le choix de ce terme de "Castelletto", dénomination qu'on retrouve ailleurs : Château vert à Avignon, Château Gaillard à Tarascon. En France, à la même époque, les bordels se dénommaient Maison Lupanarde, Bon Hostel, Maison de la Ville, Maison Commune, Maison des Fillettes. Peut-être utilisa-t-on le nom de Castelletto parce que le bordel constituait un groupe de maisons bien délimité et en quelque sorte, défendu par des gardiens. Ou peut-être parce que l'imagination populaire l'avait rapproché des Châteaux d'Amour, ou Cours d'Amour qui avaient été une sorte de fête des coutumes courtoises (dames enfermées dans des châteaux symboliques qui étaient délivrées par d'amoureux chevaliers). Grâce à la création de ce bordel semi-public, "il Castelletto", Venise avait son "quartier rouge". La prostitution et la police des mœurs ont été un véritable instrument de gouvernement : les prostituées infiltrent la population (comme les espions à la célébrité aussi proverbiale à Venise), circulent à travers les couches sociales, et instituent, dans la topographie du plaisir, des itinéraires obligés aux croisements desquels se jouent toujours les sbires, les polices et les censeurs. L'état, naturellement, surveille attentivement cette circulation et en prélève des informations et des avantages financiers, et la surveillance se fait d'autant plus forte que la population, surtout au cours des périodes de forte immigration, risque d'échapper aux contrôles coutumiers.

 

Le Castelletto devint un endroit très couru à l’époque, un haut lieu de plaisir où la magistrature vénitienne décida de concentrer les nombreuses prostituées citadines (depuis 1358, elles ne pouvaient franchir les limites de l'insula Rivoalti), pour mieux les contrôler étroitement.

Au XIVè siècle, les lieux de la prostitution devaient fermer à la tombée du jour, à la sonnerie du chasse-ribaud (du bas allemand ribe, « prostituée »). Pourtant, dès les années 1390, on prolongea l'ouverture du Castelletto jusqu'au troisième son de cloche, la nona (neuvième heure, fin de la journée de travail à Rome), à une heure et demie de la nuit. Le bordel était même accessible le jour du seigneur ; le seul temps sacré était celui de la messe solennelle qui interrompait brièvement les activités habituelles. Les jours de fermeture du Castelletto n’étaient guère nombreux : Noël et sa vigile, la semaine sainte, les fêtes de Pâques et les quatre fêtes de la Vierge.

Lors de l'Ascension ou des fêtes de Saint-Marc, jours de liesse et de grande affluence, la seigneurie laisse ouvertes les portes du bon lieu. La Sensa, c'est la fête de l'ascension. Jour où le doge partait sur le Bucentaure, son riche navire couvert d'or, pour la plage du Lido où avait lieu la cérémonie des Épousailles avec la mer. Il jetait un anneau dans les flots demandant protection pour les marins. C'était jour de foire sur la place Saint-Marc, foire qui durait plusieurs jours. Comme on peut le voir sur un tableau de Gabriele Bella intitulé "Il corso delle Cortigiane in rio della Sensa", le rio della Sensa, bordé par la fondamenta du même nom, était un lieu où les prostituées (de luxe, les courtisanes) venaient, le jour de l'Ascension, se donner en spectacle aux spectacles, lascivement installées dans des gondoles.

Le Campo San Pietro devant l'église San Pietro di Castello (construite au IXè siècle, elle fut le siège de l'évêché de Venise ; en 1451, Venise eut son propre patriarche et l’église devint cathédrale) est l'une des seules places verdoyantes de Venise. Une fête remarquable, qui se déroule tous les 1 février est la fête delle Marie. C'était la tradition de célébrer les mariages dans la cathédrale San Pietro di Castello, le 31 janvier, jour anniversaire de la translation du corps de Saint Marc. C'est avec solennité que les épouses y portaient, dans des petits coffres, leur trousseau nuptial. Au Xè siècle, quelques pirates venus d'Istrie ou de Trieste envahirent l'église au milieu des célébrations et ravirent les épouses avec leurs dotes. Les vénitiens, s'étant réveillés de leur première surprise, poursuivirent les kidnappeurs et, la veille, ou même le jour de la Purification de la Vierge, les battirent, retenant de force leur proie. Pour commémorer cet épisode, il fut institué la célèbre fête des Maries, au cours de la quelle douze jeunes filles, appelées Marie, richement vêtues, ornées d'or et de bijoux, dans des barques bien décorées, au milieu de musiques harmonieuses, parcouraient les canaux de toute la ville pendant les huit jours qui précèdent la Purification.

Six gardiens armés aux ordres des Chefs de Quartier assuraient que les prostituées respectaient leur couvre-feu de nuit (dans les maisons chaque prostituée devait avoir une pièce au rez-de-chaussée ou dans les étages supérieurs) et les empêchaient de travailler pendant les jours saints ou les fêtes religieuses (autant qu’ils avaient pour tâche de réprimer les tapages et les querelles). Le soir, après la nona, les prostituées devaient regagner leurs maisons, sous peine de recevoir une amende et 10 coups de fouet. Par ailleurs, elles recevaient 15 coups de fouet si elles s'approchaient des hommes lors de la période de Noël, de Pâques ou d'autres jours sacrés. En parallèle, le mouvement des prostituées se limitait à quelques rues autour de la paroisse de San Matteo, limitée par le ruga del Campo, le campo delle Beccarie, la calle dell'Olio et la calle qui conduisait à San Cassiano, leur ghetto [les "filles de joie" eurent donc leur quartier réservé ou imposé avant celui des Juifs en 1516, après que le Conseil des Dix eu décidé de regrouper les membres de la communauté juive à Cannaregio, site occupé par une ancienne fonderie (en vénitien getto ou gheto signifie « fonderie ») et quartier facile à "fermer" puisqu'il suffisait de mettre une porte à chacun des deux ponts].

On désigna dans chaque maison des "patronnes" ou "matrones" ayant fonction de régulateurs et administrateurs des trafics érotiques. Les "matrones" publiques devaient rendre compte aux Chefs de Quartier et chaque mois, se présenter à eux avec la caisse des gains de leurs filles sur lesquels on prélevait le loyer du logement, la paie des gardiens (les vénitiens avaient inventé un système où les prisonnières devaient payer leurs geôliers, ce qui n'est pas sans rappeler que plus tard les juifs déportés à Auschwitz devront payer leur billet de train, tout comme la notion du ghetto partagée entre ces deux communautés à la marge de la société) et éventuellement le remboursement à des créditeurs. Les tarifs étaient fixés par l'état et affichés dans les maisons closes du Rialto (savon en supplément), tandis que les appointements des courtisanes/cortigiane de haut rang étaient publiés dans des catalogues vantant leurs mérites.

 

Un des objectifs qu'on s'était fixé à la création du Castelletto était d'y concentrer le plus possible les prostituées qui travaillaient autour du Rialto afin de mieux gérer les situations à risque. Le climat du quartier de la prostitution était en effet assimilé à un climat de violence. Un exemple : Sandro Lombardo, sbire au Rialto, avait l'habitude de rencontrer Angela da Zara qui travaillait au Castelletto chez les matrones Lucia Nigra et Anna da Verona. Un beau, celui-ci étant ivre, les deux matrones lui refusèrent Angela. Alors, après une violente dispute, il mit le feu à plusieurs lits. Le 3 avril 1392 il fut condamné à un an de prison, à l'interdiction perpétuelle d'officier public et banni définitivement du Castelletto. La trame des intérêts qui s'alimentaient de la prostitution s'élargissait. Un autre petit épisode mérite notre attention. Nous sommes en 1398. Le noble Giacomo Davanzago, ex Chef de Quartier est appelé par deux prostituées, ses amies, pour qu'il les aide à résister à l'expulsion prononcée contre elles, expulsion de leur maison louée à Federico Michiel, cour de la Pasina, prononcée par les Seigneurs de la Nuit. Davanzago arriva sur les lieux et se mit à se battre à l'épée contre Michiel et ses amis accourus. Il lui arracha des mains les clés et remit les deux prostituées en possession de leur habitation. Condamné, il dut payer une amende de 100 lires.

La concentration et le contrôle étaient à l'origine de règles qui, objectivement apportèrent petit à petit protection aux dames du Castelletto. Par exemple, la règle contre les "amants-maquereaux" des prostituées, qui dans certains cas les exploitaient de cette façon : d'abord ils les rachetaient à la "matrone" auprès de laquelle elles travaillaient et auprès de laquelle généralement elles avaient des dettes, ensuite ils les logeaient au Castelletto et avec l'excuse de se faire rembourser ce qu'avait coûté leur rachat, ils se faisaient remettre la plus grande partie de leur gains les obligeant à cela avec violence et avec menaces de les trainer devant les tribunaux comme débitrices insolvables. Un décret de1423 chercha à mettre à l'abri les prostituées de tels abus, établissant que toute prostituée entrant au Castelletto le faisait librement et ne pourrait pas être tenue à rembourser quiconque aurait payé pour la racheter, sauf dans la mesure où la somme aurait été réellement payée, avec remboursements échelonnés établis par les Chefs de Quartier en rapport avec leurs gains.

 

Le temps passant, les dispositions règlementaires concernant les prostituées furent abrogées, spécialement en ce qui concerne l’habitation commune dans le Castelletto car le dessein d'une prostitution y étant totalement concentrée se montrait de moins en moins envisageable. Les filles s'installèrent un peu plus loin du côté de San Cassiano. Dans ce domaine vécurent beaucoup de prostituées qui ne voulaient pas vivre et être confinées dans les maisons du Castelletto, rejetant ainsi la tentative du gouvernement de la République de Venise de les contrôler (elles étaient alors dans les trois à quatre cents).

Après 1400, elles racolaient puis pratiquaient hors du quartier réservé de Castelletto, s'installant dans toutes les contrade (regroupements culturels de quartiers médiévaux), avant de déambuler devant Saint-Marc et le palais des doges. En 1421, exaspérée par ces pratiques peu respectueuses, la ville décida à nouveau de les regrouper, en complément du Castelletto dans les immeubles qu’elle avait héritée de la famille de patriciens Rampani, une riche et vieille famille vénitienne dont le dernier représentant était mort en 1319. En habitant dans ce quartier de "Ca’ Rampani" (Ca’, voulant dire maison/casa), elles furent surnommées Carampane et donnèrent origine à l’expression « ti xe una vecia carampana » (« tu es une vieille carampana », qui signifie "vieille prostituée, sur le retour d'âge" et est synonyme de "vieille sorcière", sachant que la traduction littérale du terme est "cloches/sonneries", comme la nona), encore utilisé aujourd’hui pour indiquer une femme dont l’aspect n’est pas très agréable.

 

En 1421, le Sénat lui-même (l'organe le plus important) s'occupa de faire transférer les prostituées de l’église San Samuele (dans le sestiere de San Marco, près des palais Grassi et Malipiero) et de Corte Elia dans ces deux ensembles du Castelletto et du Carampane. Progressivement, leur nombre augmentant, les prostituées virent leur activité réglée par une série d'interdictions : désormais il convenait de donner une organisation plus ferme, plus stricte aux bordels.

Par une loi de 1423, on s'efforça de réglementer la vie des prostituées à l'intérieur des deux quartiers chauds avec des règles bien précises sur les lieux et le temps de travail, non permis au-delà de deux heures du matin, sur les périodes de sorties, seulement le samedi, et sur le fait de ne plus fréquenter les monastères et, au Rialto, de ne pas habiter dans les maisons contiguës à l'église de San Matteo. Pour vérifier que les règlements soient bien appliqués, certaines villes comme Venise assignaient des vêtements particuliers aux prostituées afin qu'on les reconnaisse et que l'on puisse sévir si jamais elles n'obéissaient pas. Il était aussi important pour les dames de la bonne société qu'on ne puisse les confondre avec ces "filles de mauvaise vie", d'où l'obligation du port d'un signe distinctif, comme un ruban jaune autour du cou.

L’histoire de la prostitution est marquée par une multiplicité d’édits qui n’imposent pas seulement des peines, mais aussi le port de signes distinctifs, tels que des accessoires ou des couleurs. Parmi ces couleurs, l’une revient régulièrement, de l’Antiquité aux représentations des artistes – peintres ou écrivains – du XIXè siècle : le jaune. À Rome le jaune était tellement associé à l’image de la courtisane que les cheveux des prostituées étaient recouverts d’une perruque blonde. Mais si, à certaines époques, les prostituées furent tenues de porter cette couleur, le jaune n’est pas pour autant devenu leur signe distinctif, comme ce fut le cas pour les Juifs (dans la législation des prostituées, le jaune fut parfois en concurrence avec d’autres couleurs, notamment le rouge). Dans la symbolique, en Occident, le jaune est associé à la richesse, au père et aux sosies. L'origine de cette symbolique réside dans le fait que le jaune est la couleur de l'or et du Soleil, par extension il est associé à la joie, la bonne humeur, l'idéalisme. Le maillot Jaune est porté par le coureur en tête du classement général du Tour de France et de nombreuses autres courses cyclistes, cette couleur est également utilisée pour rehausser le teint des personnes qui portent le vêtement. De nombreux drapeaux nationaux utilisent la couleur jaune, notamment l'état du Vatican. Le revers de la médaille est que dans l'iconographie chrétienne, Judas est généralement vêtu de jaune. Cette couleur désignera ainsi les traîtres, les faussaires, mais aussi les femmes adultères et les fous (symbole de la haine). Ainsi dit-on que le jaune est « la couleur des cocus ». Le rire jaune est un rire nerveux déclenché par la peur, la honte ou la gêne. Les bagnards, une fois libérés se voyaient remettre un passeport jaune, tel le célèbre Jean Valjean dans Les Misérables de Victor Hugo. Ce passeport distinctif les condamnait à l’opprobre pour la vie. Le carton jaune est également donné en sport par l'arbitre pour signifier un avertissement.

 

La période du premier Castelletto dura un siècle. Les propriétaires de l'établissement, Venier et Morosini et quelques autres qui les avaient rejoints, estimèrent à un certain moment que les gains n'étaient plus suffisants à cause de la concurrence qu'avaient mise en place quelques propriétaires de maisons voisines, Andrea Zulian et Priamo Malipiero, qui avaient eux aussi mis à disposition de la prostitution publique leurs demeures. En 1444, les patrons du Castelletto firent une tentative auprès des Avocats de la Commune pour que les Chefs de Quartier s'emploient à faire revenir au bordel public les prostituées qui, délaissant le Rialto, étaient retournées à San Samuele ou ailleurs. Le recours fut accueilli favorablement mais peu de résultats concrets s'en suivirent. Une autre intervention auprès du Conseil Mineur eut lieu en 1447 pour le retour au Castelletto des prostituées qui étaient parties aux Carampane. Pour ces raisons et d'autres le Castelletto fut mis en liquidation après la moitié du XVè siècle et, sur ses cendres, se bâtit le second Castelletto, que les cartes définissent comme "Postribulum Rivoalti". Voici l'histoire. En 1460, le noble Priamo Malipiero, comme on l'a vu déjà actif dans le secteur, traita avec le gouvernement la concession des établissements situés dans la tortueuse ruelle "post hospitium bovis" pour y installer un nouveau bordel public (hospitium bovis était l'abattoir). Ainsi naquit le deuxième Castelletto et la ruelle sera appelée pendant quelque temps rue du Castelletto.

Les Chefs de Quartier, en accord avec Malipiero, établirent une grande carte des 25 points de prostitution au Rialto, la firent approuver par le Doge et le Conseil Majeur. On confirmait que toutes les prostituées du Rialto devaient exercer leur métier dans le bordel public et devaient se faire enregistrer auprès des Chefs de Quartier.
Les prostituées qui habitaient et travaillaient dans le Castelletto étaient tenues de payer un loyer de 6 lires par mois. Celles qui habitaient à l'extérieur et venaient seulement travailler là payaient la moitié de la somme. Malipiero s'engageait à équiper et entretenir de manière correcte les lieux. Pour veiller sur le Castelletto et protéger les prostituées des insultes et des coups, il y avait deux "castellani" payés par l'état.

D'autres règles de la même Ordonnance ne se rapportaient pas au Castelletto, mais à la prostitution en général. On menaçait de sanctions les prostituées (et autres femmes) qui se livreraient à des actes charnels dans les auberges, tavernes, dans les "stufe", bains publics mixtes souvent mal famés où on y soignait les pieds, on faisait des massages…. De tels lieux devinrent lieux de prostitution. On interdisait aux aubergistes, aux tenanciers des bains de leur prêter de l'argent (sauf autorisation des Chefs de Quartier), de leur donner nourriture, vin ou chambre à crédit pour plus de deux ducats par mois. Mais on interdisait aussi aux aubergistes de leur prendre plus de 6 lires par mois pour la location d'une chambre. Ils ne pouvaient non plus se payer "en nature". Les marchands de bijoux, de vêtements et autres ne pouvaient vendre à crédit aux prostituées (sauf autorisation des Chefs de Quartier). Les jeux de hasard leur étaient totalement interdits. Deux chapitres étaient consacrés aux peines sévères qui menaçaient les entremetteurs, les maquereaux et autres types d'escrocs, spécialement dans le cas où, pour faire plus d'argent encore, ils auraient emmené les prostituées hors de Venise. Même les loueurs de barques étaient menacés de sanctions. Les officiers publics qui auraient été surpris en train de manger, boire ou dormir avec une prostituée dans une quelconque taverne ou dans un bain public encouraient des peines graves, telles que la surpression à vie de leur charge d'officier. Enfin pour garantir l'emprise de Malipiero sur le Castelletto, on demandait à quiconque voulait construire une maison pour prostituée au Rialto d'avoir l'autorisation des Chefs de Quartier. Les peines prévues pour les transgressions aux lois des prostituées et de ceux qui étaient soumis à des interdictions étaient habituellement la prison, des amendes, des coups de fouet, le bannissement de Venise. Les peines pécuniaires allaient au bénéfice de l'état, des Chefs de Quartier et de ceux qui avaient présenté la dénonciation.

Évidemment, beaucoup de ces lois prenaient leurs sources dans de précédentes lois, avec des ajustements, des atténuations ou des renforcements. L'Ordonnance démontrait un grand effort de réglementation, montrait aussi que si le Castelletto s'appuyait sur le privé (les établissements et la responsabilité de Malipiero), c'était en réalité une entreprise publique, une initiative qui convenait bien à un gouvernement comme celui de Venise, qui, au XVè siècle, cherchait à consolider définitivement ses structures et à prendre le contrôle sur une société en grande expansion. Il n'y a pas de signe de taxation directe de la prostitution comme dans d'autres cités, mais il faut toutefois tenir compte du fait que Malipiero payait régulièrement des taxes en proportion des profits locatifs présumés qu'il faisait.

L'Ordonnance démontre également que si la prostitution publique était concentrée dans le Castelletto, elle était aussi présente ailleurs avec de nombreuses femmes qui, si elles n'étaient considérées comme de vraies prostituées (l'Ordonnance parle de "pécheresses") étaient entrées dans le monde de la prostitution et des affaires liées à celle-ci. Elles apparaissent comme des opérateurs économiques au même titre que les aubergistes, gérants de bains ou employés des offices publics qui avaient leur siège au Rialto. Les mesures énumérées dans l'Ordonnance prouvent que le champ des affaires spécifiques à la prostitution était vaste, trouble, rempli de violence. Un effort particulier était fait pour protéger les prostituées contre les entremetteurs, les escrocs qui devenaient de plus en plus nombreux autour d'elles.

Pour tout ce qui vient d'être dit, on comprendra que le Postribulum Rivoalti n'ouvrait pas une nouvelle ère à la prostitution mais était plutôt le début de la fin. En fait, l'expérience du Castelletto, la tentative de concentration et de contrôle de la prostitution était sans lendemain. Irrésistible était en fait l'exode des prostituées du Castelletto et du Rialto vers les autres lieux de la cité. En 1458, les Procurateurs de Saint-Marc firent intervenir le Conseil des Dix contre les prostituées, qui depuis quelques temps s'étaient installées dans les auberges voisines de la Place Saint-Marc. En 1468, on dut intervenir parce que n'ayant jamais quitté San Samuele, on voulait au moins éviter qu'elles y prennent maison, les lieux où elles se concentraient devant souvent théâtres de rixes entre jeunes gens. En 1486, le Sénat lui-même invita les prostituées éparses dans la ville à se concentrer dans le Castelletto. En 1489 et 1490, le Conseil des Dix trouva indigne, insupportable que malgré les interdictions répétées, elles continuaient à faire leurs affaires autour du Palais Ducal et leur ordonna de s'éloigner au-delà de la Calle delle Rasse. En 1490, le Sénat tenta de faire en sorte que les prostituées racolent le client seulement dans les lieux publics. Tout de suite après, à la demande d'un gérant de bains, il dut préciser que les bains étaient des lieux publics et que les prostituées pouvaient donc y exercer. Un peu optimiste, on demanda, en 1494, aux Chefs de Quartier d'obliger les prostituées à rentrer au Castelletto la nuit. En 1502, solennels mais pathétiques, les Chefs de Quartier rappelèrent encore une fois dans un très long communiqué plus de deux siècles de législation visant à ramener au bordel public du Rialto toutes les prostituées. En réalité, Dionisio Malipiero qui, à la mort de son père, avait hérité des établissements du Castelletto et qui avait acheté en 1479 un groupe de maisons voisines et avait réussi à les faire inclure dans le bordel public, était désespéré. En 1496, il présenta le complexe du Castelletto, composé de 34 locaux, pour la plupart affectés au commerce, dans lesquels exerçaient les prostituées et d'une auberge, comme ne lui rapportant que 400 ducats par an, sur lesquels il était taxé. Il demandait une réduction d'impôt. Les vérifications lui donnèrent raison. En 1498, Malipiero tenta de récupérer de l'argent en vendant une partie des locaux. Mais la crise toutefois continua et s'aggrava. De nombreux incendies se déclarèrent au Rialto, le plus grand en 1514. Les établissements vieillots furent brûlés. Les auberges et "furatole" s'implantèrent dans toute la cité. La plupart des prostituées avaient quitté le Rialto, et les ordres, même solennels de la Seigneurie ne servaient à rien d'autre qu'à grappiller l'argent de quelques amendes. Les auberges qui autrefois hébergeaient les prostituées étaient ruinées ou survivaient en louant des chambres à de "bonnes personnes". Les prostituées étaient même parties de la Calle del Figher. Pour dire la vérité, seules quelques malheureuses, atteintes du "mal français" (la syphilis), restaient et seulement dans l'espoir de tailler la bourse à quelque nigaud pour pouvoir s'éclipser. Un petit groupe restera dans la zone adjacente aux Carampane, juste à la sortie du quartier du Rialto. Dionisio Malipierio mourut sans réussir à vendre ses maudits locaux, comme il l'aurait voulu. En 1537, son fils Priamo, dans sa déclaration de revenus décrivait ainsi la situation : « définitivement éloignés les beaux temps où les prostituées peuplaient le Rialto. Aucune qui ne paie encore les trois lires prévues par l'Ordonnance de 1460. Tout au plus 10 ou 15 prostituées pouvaient se voir par jour au Castelletto. Quelques fois seulement 3 ou 4 restaient toute la journée et partaient sans payer ». Malipiero reconnaissait que son imposition fiscale était passée de 40 à 30 ducats mais demandait qu'elle soit encore réduite. Non seulement le Castelletto était fini, mais aussi l'époque d'or de la prostitution au Rialto. Le monde de la prostitution avait changé, même dans ses rapports avec la société et les institutions.

L'aventure du Castelletto, tant qu'elle dura, a beaucoup de point commun avec les entreprises analogues de toute l'Europe où, après avoir tenter de limiter la prostitution par la répression, on avait fini par accepter le phénomène en créant des bordels municipaux. Parmi les bordels municipaux, les bordels florentins pour lesquels l'Office public de l'Honnêteté paraît se servir, au XVè siècle, pour que ne manquent pas de prostituées les immigrés d'autres pays européens. Au XIVè siècle, la Grande Abbaye de Tolosa était un bordel public concédé par le roi, dont les bénéfices allaient à la ville et à l'université. Un siècle plus tard, l'abbaye fut abandonnée et le bordel s'établit à l'extérieur de la ville s'appelant Château vert. L'aventure de Tolosa rappelle qu'un beau jour de 1413, les étudiants de l'université de Padoue se présentèrent au Sénat vénitien pour réclamer une part des taxes encaissées sur la prostitution publiques, ceci pour assurer à l'université les service de deux très célèbres professeurs de droit (Raffaele Fulgosio et Pietro de Angarano). Le Sénat accepta, assurant que cela n'entraînerait pas d'augmentation de taxes pour les prostituées. Deux ans plus tard le Sénat revint sur ses décisions.

 

{à suivre très vite avec la partie sur les courtisanes/cortigiane}

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