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Présentation du Collectif des 12 Singes

 

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Publié par Collectif des 12 Singes

Cet article est un parallèle à celui consacré à la prostitution vénitienne, les deux étant intimement liés.

Jusepe de Ribera (1591-1652), Un rogo [1640-45], exécution par pendaison avant crémation d'un sodomite à Venise

Jusepe de Ribera (1591-1652), Un rogo [1640-45], exécution par pendaison avant crémation d'un sodomite à Venise

Si Venise est belle et bien la cité des amoureux, ce ne fut pas le cas pour tous ! Ainsi, la situation des homosexuels et autres sodomites fut souvent pires qu’ailleurs !!!

 

 

La fornication hors reproduction (et à plus forte raison hors-mariage) fut bien sûr désapprouvée par l'église catholique, mais vers la fin du XIVè siècle, les dirigeants de Venise ont été particulièrement perturbés par ce qui a été décrit comme une « habitude de l'Est », en fait une vague croissante d'homosexualité qui balayait la ville (à rattacher aux Bogomiles, mouvement chrétien hétérodoxe né au Xè siècle qui s'est développé en Bulgarie, puis en Serbie et ensuite en Bosnie, influençant une grande partie des Balkans ; l'hérésie bogomile, proche du catharisme, fut accusée de favoriser de nombreux péchés, dont notamment la sodomie afin – entre autres – de la tourner en dérision ; le terme bougrerie est dérivé de boulgre, qui signifie "bulgare", utilisé à l'époque pour désigner les bogomiles, la bougrerie étant l'homosexualité masculine ; par affadissement, le terme a désigné un "gaillard"). Le commerce avec l'Orient avait en effet, à cette époque, importé quelques mœurs masculines qui déplaisaient fortement à la République de Venise (même si Rome restait dans ce domaine le "chef-lieu").

 

Avec le XVè siècle, le délit/péché de sodomie, qui au cours du siècle précédent avait été poursuivi sans acharnement spécifique (même si la peine prévue était le bûcher), est affronté par le Conseil des Dix et cela indique que la société et les institutions s'en alarmaient davantage.

Le Conseil des Dix de Venise était un organe de haute sécurité de l’état qui, au début du XVè siècle s’occupa du délit de sodomie après qu’une autre magistrature, les Seigneurs de la Nuit (organisme entré en fonction au XIIIè siècle qui s'occupait de la sécurité urbaine, spécialement aux heures nocturnes, concernant le vol, l’assassinat, le port d'armes, le passage à tabac, le complot, la bigamie, les crimes charnels des serviteurs, le viol, la flânerie, les danses nocturnes, la désertion des galères, le non-paiement des loyers, etc.), ait quasiment causé une catastrophe politique. Ils avaient pris "trop au sérieux" leur mission et avaient mis en cause dans un procès des dizaines de personnes parmi lesquelles des nobles dont certains avaient un lien de parenté étroit avec de hauts responsables de la République. Le scandale fut énorme : de fil en aiguille, comme on tire le fil d’une pelote de laine, on découvrit une culture sodomite sous-jacente à Venise. Cependant, le procès s’enlisa, les procès verbaux étant mis à l’abri. On avait compris qu’il ne fallait pas prendre au sérieux les idées selon lesquelles l’homosexualité était une chose rarissime qui "entache" très peu de personnes.

Dans les premières décennies du siècle, les Dix, qui s'étaient appropriés compétence en la matière, créèrent autour d'eux le Collège des Sodomites, c'est-à-dire une espèce de commission d'urgence qui, utilisant des procédures incisives, secrètes, inquisitoires, sommaires, devait poursuivre les suspects de sodomies.

 

Sur la façade du palais ducal (au second étage), on voit que les neuvième et dixième colonnes, en partant de la gauche, qui forment les arcades supérieures, se distinguent des autres par leur couleur rose (la couleur affadie du sang ; elles sont en marbre rouge de Vérone). Le doge y annonçait aussi bien les peines de mort qui ensuite étaient exécutées entre les colonnes de la Piazzetta que le début des festivités du carnaval, où tout était permis sous couvert du masque.

Les homosexuels qui étaient pris étaient brûlés vifs entre les deux colonnes de la place Saint-Marc (la petite place où l’on quitte Saint-Marc vers la lagune). L'une est dite de Saint-Marc avec à son sommet le lion ailé symbole associé à Saint-Marc. L'autre est dite de Théodore, qui avant Saint-Marc était le patron de Venise avec à son sommet le saint guerrier grec Théodore terrassant le dragon. Elles furent rapportées d'Orient en 1172. C'était autrefois la porte d'entrée officielle dans la cité des doges. La zone située entre les deux colonnes fut ensuite décrétée zone franche : les jeux de hasard y étaient autorisés là seulement. C'est aussi entre les deux colonnes qu'avaient lieu les exécutions capitales par pendaison ou autres moyen, le condamné faisant face à la tour de l'Horloge pour voir arriver l'heure de sa mort.

En 1348, les Seigneurs de la Nuit jugèrent les deux serviteurs Pietro de Ferrara et Giacomello de Bologne parce qu'ils partageaient le même le lit, chose qui n'était pas rare dans la Venise de ce temps. Pietro déclara sous la torture avoir plusieurs fois eu des rapports sexuels avec Giacomello et avoir éjaculé entre ses cuisses mais sans pénétration anale. Giacomello, également sous la torture, déclara avoir refusé beaucoup de fois les propositions de l'autre. Les aveux de Pietro lui coûtèrent la vie. Il fut brûlé vif entre les colonnes de la Piazzetta.

En 1349, Zannino, 11 ans, serviteur du noble Dardi Venier, fut accusé de sodomie avec un Florentin sur un navire revenant de Crête vers Venise. Le procès fut confié aux Avogadori, avocats de la Commune, qui le condamnèrent à des coups de fouet. Le Florentin, un adulte, fut brûlé.  

En 1354, Rolandino Ronchglia officiellement déclaré garçon, se donnait des allures de femme (avec d'évidents traits féminins : seins développés et aspect de femme). Il épousa cependant une femme avec laquelle il ne consomma pas le mariage. Laissé par sa femme qui mourut à la première épidémie de peste, il s'établit à Padoue où il commença à se coiffer et à vivre comme une femme. Il revint à Venise et il commença à vivre dans les alentours du Rialto comme une prostituée en ayant de nombreux rapports avec des hommes. Sa "masculinité" fut découverte par les Seigneurs la Nuit qui ordonnèrent qu'il fût brûlé entre les colonnes de justice de la Piazzetta.

En 1357, les seigneurs de la Nuit jugèrent le batelier Nicoleto Marmagna et son jeune serviteur Giovanni Braganza. Les deux, au cours d'un voyage de Mestre à Venise, avaient passé une nuit sur le bateau de Nicoleto. Pendant la nuit le batelier, selon ses déclarations mêmes, « mit le membre viril entre les jambes de Giovanni endormie, de manière telle à se corrompre et émettre sperme ». Giovanni déclara, au contraire, avoir été contraint à subir l'acte avec des menaces de mort et violence. Puis Giovanni se rétracta et il affirma que pendant les rapports, les deux hommes avaient aussi échangé de rôle. Il semble que le batelier en déclarant que Giovanni était endormi voulût le sauver du bûcher. Il ne réussit pas et les deux furent condamnés au bûcher et brûlés vifs.

En 1368, un héraut du gouvernement, surnommé Capello, fut accusé de sodomie pour avoir entretenu une relation avec un certain Saracen de treize ans. Ce dernier déclarera que les deux entretenaient une relation d'amitié et que Capello lui servait de maître en montrant une relation qui corresponde au modèle grec. Selon Giovanni Dell'Orto, le gamin n'aurait jamais rien déclaré de ce genre, mais seulement qu'il le payait et qu'il lui mouillait les cuisses. Capello fut condamné au bûcher.  

En 1399, les Seigneurs de la Nuit firent brûler Toto, coiffeur florentin, qui avait eu des rapports sexuels avec un apprenti encore enfant et avec de nombreux autres gens.  

En 1401, un marchand de vins, Guglielmo de Monopoli, fut reconnu coupable par les Seigneurs de la Nuit d'avoir eu une série de contacts dans le milieu sodomite vénitien. Un gamin avait été invité à dormir dans son bateau. Il fut condamné au bûcher.  

En 1422, le Conseil de Dix intenta un gros procès pour sodomie à 19 hommes dont l'activité se déroulait autour d'une pharmacie dans la Ruga des orfèvres. Les pharmacies disposaient de pièces privées pour le jeu et l'exercice physique des jeunes. Les Seigneurs de la Nuit avaient arrêté une série de nobles dans le but de démanteler un véritable réseau sodomite. Quand ils passèrent aux aveux, on arriva au nombre de 40 hommes impliqués, dont une quinzaine de nobles Le Conseil décida alors d'achever les procès entamés mais d' "enterrer" le reste des affaires. Les procès-verbaux furent enfermés dans une caisse avec trois clés différentes données à trois personnes différentes. Trop dangereux. Les capturés furent brûlés, les autres échappés, furent bannis à perpétuité.

 

Le 15 septembre 1446, une proposition de loi fut déposée auprès du Conseil des Dix pour faire en sorte que la peine de mort soit plus douce pour les sodomites. La proposition fut faite parce que Venise était l’unique état où l’on brûlait vif les personnes.

Voici le texte de loi : « Puisque dans les exécutions par le feu menées contre les sodomites, il convient de faire usage d’une certaine pitié chrétienne, puisqu’il faut considérer que si le corps des condamnés est brûlé par le feu, leur âme n’est cependant pas damnée (la condamnation au bûcher était considérée comme une pénitence pour leur faute et les condamnés pouvaient se confesser et recevoir l’absolution), étant donné que tous les chrétiens qui jugent par le moyen du bûcher suivent des méthodes différentes de la nôtre, pour sauver l’âme de ceux dont nous brûlons le corps, nous mettons en place une exécution capitale plus adaptée et charitable. Il est décrété que : dorénavant, sous les pieds de ceux qui doivent être brûlés, on mette un fagot de bois et au cou, plutôt que les cordes habituelles, une chaîne bien serrée ; au pilier de bois où l’on a attaché celui qui devra être brûlé, le bourreau doit ôter le fagot qui est sous ses pieds de façon que ses pieds restent dans le vide et qu’il soit ainsi étranglé (la strangulation était réservée à ceux qui s’étaient "réconcilié" avec l'église catholique ; cette "charité chrétienne" était une arme redoutable de chantage contre les "hérétiques" et "infidèles"). Seulement ensuite le corps sera comme à l’habitude brûlé et l’âme sera ainsi sauvée ».

La proposition fut repoussée au 4ème vote avec 7 voix contre 5 et 3 abstentions (après trois tours égaux à 6 contre 6, sans savoir si les 3 abstentionnistes étaient toujours les mêmes). Il fallut encore attendre pour que Venise adopte la règle de pendre ou de décapiter avant de brûler seulement le cadavre (debeant comburi vivi, « doit brûler vif » lit-on encore dans un édit de 1459, mais en 1480 Francesco Cercato fut pendu pour homosexualité).

 

Parallèlement, à partir de 1400, la prostitution fut organisée et accrue par les pouvoirs publics afin de lutter avec plus d'efficacité contre l'homosexualité, dont la pratique estompait, pensait-on, la différence des sexes et par là toute différence et hiérarchie instituées. La prostitution a pu être perçue, sinon comme un remède, du moins comme l'un des moyens à utiliser contre l'homosexualité : grâce aux prostituées, aux « délectables différences entre sexes » qu'elles proclamaient, les hommes auraient pu être "guéris" de leurs relations "contre nature" avec d'autres hommes. L'idée sous-jacente était de proposer aux hommes un modèle féminin sexuellement attractif (rôle que dans le même temps on ne tenait pas à voir jouer par les épouses et les honnêtes jeunes filles) afin de leur redonner le goût des femmes et de leur faire oublier la sensualité des garçons. On pensait qu'ainsi ils « seraient plus portés à faire des enfants à leur épouse », s'ils étaient mariés, et que « les célibataires se marieraient plus volontiers ». Des lois somptuaires furent même votées afin de restreindre le faste vestimentaire des épouses, dont l'effrayante perspective financière éloignait les hommes du mariage.

 

 

Face aux troubles de l’ordre public, un décret de 1450 fut à l'origine de l’installation de quatre lampadaires sous les portiques du Rialto pour décourager les rencontres homosexuelles.

En 1455, le Conseil des Dix alla plus loin en élisant deux patriciens armés dans chacune des 59 paroisses de la cité, avec pour devoir annuel de veiller sur leur quartier, spécialement sur les lieux publics, de signaler toute réunion, toute rencontre répétée d'hommes qui aurait pu éveiller des soupçons, par exemple à cause du grand écart d'âge de ceux qui se retrouvaient.

Voici le décret du 2 mars 1455 : « Il est parfaitement évident pour tous que se multiplie dans cette cité l’abominable et détestable vice de la sodomie. Pour cela, nous devons nous opposer à ce très grave mal et, pour ne pas déchainer sur nous la colère de notre Seigneur, prendre des mesures intelligentes et efficaces. Il est décrété que : doivent être élus par les chefs de ce Conseil deux de nos nobles d’âge mur pour chacun des quartiers, lesquels élus pour un an et ne pouvant se soustraire à cette charge sous peine de cent lires d’amende chacun à verser aux chefs du Conseil. Sous le lien du serment, ils seront tenus d’interroger et de porter des investigations avec diligence sur chacun, dans le quartier qui est leur et enquêter sur les lieux publics ou maisons qui sont appelées "bastie" (tavernes), dans lesquelles sont habituellement commis des actes illicites et malhonnêtes. Ils vérifieront s’il existe des fréquentations entre personnes d’âge différent, c’est-à-dire conversations entre adultes et jeunes garçons, ou entre personnes soupçonnées d’un tel vice, de jour comme de nuit. Et si les susdits vont ensemble dans des espaces en-dehors de la Ville, ils feront tout leur possible pour faire lumière sur leurs comportements, avisant immédiatement les Chefs du Conseil de toute chose suspecte. Après quoi les dits Chefs appliqueront contre eux les mesures prévues par les lois en ce qui concerne ce vice abominable ».

Ce décret fut inefficace, si bien qu’il fut promulgué à nouveau en 1458, puis complété en 1527, 1586 et 1598. Les femmes esclaves étaient des moyens plus efficaces de lutte contre les désirs "non naturels".

 

Beaucoup de femmes s'habillaient en homme et adoptaient la coiffure "en champignon" sur le front comme les hommes, pour dissimuler leur sexe et ainsi disputer les hommes aux hommes. À la fin du XVè siècle, ce modèle androgyne avait acquis une certaine valeur culturelle dans l'ensemble de la société vénitienne, concernant aussi bien les femmes honnêtes que les prostituées (les hommes également s’habillaient en femmes). Pour être sûr que les prostituées soient opérantes à remettre les hommes "dans le droit chemin", on leur signifia un interdit majeur : le déguisement masculin. Une loi de 1480 vint interdire la nouvelle mode, prohibant pour toutes les femmes le style fungo (un type de coiffure réservée aux garçons, que nous qualifierions de coupe au bol et qui, avec une frange longue, permet de dissimuler une partie du visage), et en cas de transgression de la part des femmes honnêtes, demandait au mari, ou au frère, de payer. En cas de transgression des prostituées, naturellement, c'est elles-mêmes qui devaient payer.

Les principales sources sur le transvestisme des prostituées concernent Venise et Florence. Que ce travestisme ait été compris comme favorisant la sodomie est clairement indiqué par une loi vénitienne de 1480 qui précise qu'une telle habitude, selon laquelle les personnes de ce sexe dissimulent ce qu'elles sont et, sous l'apparence d'hommes, cherchent à plaire à des hommes, est une forme de sodomie. Le travestisme visé par ces lois n'était pas une mode, mais le moyen, pour certaines prostituées et courtisanes, de séduire une frange de leur clientèle attirée par les garçons. En le pratiquant, elles n'allaient pas à l'encontre de ce goût, mais tentaient d'en profiter, ce qui revenait, pour les magistrats de l'époque, à l'encourager. Ce travestisme n'était qu'une adaptation aux circonstances, une réponse de l'offre à la demande. On voyait ainsi dans la Calle delle Turchette des prisonnières musulmanes capturées lors des batailles navales contre les Ottomans, que les Vénitiens tenaient enfermées derrière les barreaux (si elles se convertissaient au christianisme, sincèrement ou non, elles pouvaient être libérées), devenir de jeunes prostituées encore vierges et tapiner accoutrées en homme dans la rue des Turques.

Cette alternative à l'offre homosexuelle que les prostituées proposaient en adoptant le costume masculin, était forcément ambiguë. Inversement, si cette "tromperie sur la marchandise" a pu fonctionner aussi longtemps, cela laisse donc supposer que la concurrence qui leur était opposée devait elle aussi se situer à un niveau d'ambiguïté assez élevé.

 

 

Dans la sodomie, toutes les couches de la société paraissent impliquées, y compris patriciens (ce "vice" sévissait surtout au sein du clergé et des hommes de lettres). La mécanique et les lieux de rencontre étaient très variés. Rares étaient les relations fixes. Les relations occasionnelles marchandées, les séductions improvisées, parfois avec violence, l'emportaient.

Ainsi, en 1462, le fils du noble Francesco Barbare fut victime de la violence homosexuelle de deux nobles.

En 1464, Giovanni Basadona et Giovanni Filippo Priuli furent condamnés à huit ans d'exil pour sodomie active. Leurs camarades plus vieux, Ermolao Foscari et Mafeo Barbare furent condamnés à la décapitation et leurs dépouilles furent brûlées.

En 1474, un groupe de six homosexuels fut dénoncé au Conseil des Dix. Padano d'Oltranto et Marin Alegeti, les deux actifs du groupe, furent décapités entre les colonnes de la justice et leurs restes y furent brûlés. Aux quatre passifs, des peines différentes furent infligées : coups de fouet, coupe du nez, bannissement.

 

En 1482, une loi fut votée interdisant la sodomie en plus de l’homosexualité. Au moins pendant une bonne partie du XVIè siècle, à Venise comme ailleurs, les tribunaux firent beaucoup pour réprimer la sodomie qui se répandait grandement. Témoignage en est donné par l'amplification du défi porté aux lois les plus dures, par les explicites revendications de ceux qui étaient impliqués dans des procès. Était d’ailleurs considéré comme acte de sodomie, tout acte contre la procréation. Les limites étaient larges et quelque peu incertaines : masturbation, rapports inaptes à la procréation, "sodomie parfaite" c'est-à-dire homosexualité entre deux hommes ou entre deux femmes, "sodomie imparfaite", c'est-à-dire rapports hétérosexuels d'un mode inapte à la procréation, "bestialités" c'est-à-dire coït avec des animaux, nécrophilie. Ultérieurement le champ s'élargira aux rapports hétérosexuels entre juifs et chrétiens. Il s'agissait en effet d'un délit/péché pour lequel s'additionnaient les obsessions de la condamnation religieuse, la terreur d'une vengeance divine par laquelle avait été frappée la cité de Sodome, la préoccupation de conséquences incontrôlables d'ordre public ou privé, peut-être aussi la peur inconsciente du charme subversif d'un extrême dérèglement. Ainsi, il était devenu très risqué pour un jeune garçon de s'aventurer la nuit dans les rues, si mal éclairées à l'époque, comme peut le prouver l'exemple du très beau noble Vettore Foscari, qui, en 1482, fut victime dans la calle della Bissa, à San Bartolomeo, des envies malhonnêtes du noble Bernardino Correr : homme rompu à toute luxure, il se jeta sur Vettore, lui arracha son pantalon et le violenta à travers rue comme une demoiselle. Pour un tel acte, qui s'ajoutait à d'autres, il fut condamné à mort, décapité puis brûlé sur le bûcher.

 

Pour poursuivre et capturer les sodomites, on ne regardait pas sur les moyens : délation, promesse d'immunité et de récompense, obligation aux barques du Conseil des Dix et leurs capitaines de les chercher partout, sous les portiques, dans les magasins, les écoles, les pâtisseries, les tavernes, les auberges, les bains, les cercles de jeux, les bordels.

 

 

Les décrets du gouvernement n'arrivaient nullement à endiguer le phénomène. Pas plus que les charmes et les minauderies des prostituées, qu'on voyait prendre des poses négligées, provocantes. Qu'imaginèrent alors les malheureuses ? Il ne leur était pas permis de s'habiller à la manière des hommes. Elles adoptèrent donc une coiffure qui, en quelque sorte, les faisaient leur ressembler et caresser ainsi les passions de l'époque. Ce fut la fameuse coiffure du "champignon", ainsi appelée parce qu'elle rassemblait les cheveux sur le front de manière à former un toupet ressemblant à un champignon. La nouveauté ne plût cependant pas au conseil des Dix qui l'interdit.

 

Les entremetteurs et entremetteuses eurent aussi leur rôle pour entraîner de jeunes garçons et filles à se plier aux volontés des sodomites pour de l'argent. Comme toujours, les procès verbaux relatifs aux procès pour sodomie donnent quelque éclairage sur la violence, sous toutes ses formes, qui souvent était imposée aux femmes, même très jeunes, pour les envoyer à la prostitution.

Un cas exemplaire de cruauté est relaté dans une sentence du Conseil des Dix. Nous sommes en 1485, le tribunal condamne Chiara di Corfu et Marietta Veronese, âgées d'environ 12 ans, pour des rapports charnels dans des lieux publics. Quatorze voix contre deux. La peine infligée aux deux enfants est le bannissement pour cinq ans, et en cas de non respect coups de fouet sur la place Saint Marc et au Rialto. Dans ce cas on voit donc s'ajouter la violence à la violence : celle de la société, de l'idéologie et de la justice.

 

Chaque vendredi, le collège des députés devait se réunir pour juger les sodomites. Les médecins et les coiffeurs (qui possédaient des instruments effilés et tranchants exerçaient traditionnellement une activité de petite chirurgie à bas prix), appelés à s'occuper de quelques hommes ou femmes, garçons et fillettes, qui auraient les parties postérieures endommagées par sodomie, avaient trois jours pour dénoncer à l'administration leurs « confidences amoureuses ».

Voici le décret du 12 mars 1496 qui s’y réfère : « Dans le but de conserver et d’augmenter la clémence et la bienveillance de Dieu tout puissant et de notre état, par l’intermédiaire de la justice et imitant les très saintes et honnêtes habitudes de nos pères, parce il est nécessaire avec le plus grand zèle d’appliquer des remèdes pour éliminer de cette cité l’abominable vice et crime de la sodomie, qui va contre la propagation du genre humain et est une provocation contre Dieu sur la terre. Est promulguée la loi suivante : les barbiers, médecins ou autres personnes soignant garçons et filles qui ont été victimes de sodomie, sont tenus de venir trouver le jour même ou le jour suivant les chefs du Conseil des Dix et de donner le nom du garçon ou de la fille à qui ils ont apporté des soins, sous peine de cinq cents lires d’amende, de six mois de prison et de ne plus pouvoir exercer leur métier à Venise. Si la vérité est mise à jour grâce à une dénonciation, le délateur recevra trois cents des cinq cents lires infligées comme amende au condamné ».

 

 

Au XVIè siècle, l'homosexualité était considérée comme un "plus" à l'égard des rapports hétérosexuels, certainement pas un refuge pour des hommes "différents". Les prostituées assumèrent un rôle polyvalent dans l'explosion de la sodomie, facilitant parfois des rapports entre hommes. Mais à un certain moment, l'homosexualité était tellement répandue à Venise qu'en 1511 les prostituées firent parvenir au patriarche Contarini une pétition pour qu'il prenne des mesures contre le "vice indicible". Marin Sanudo note dans son journal : « Cette ville déborde de péchés, avant tout de sodomie, que l'on pratique partout sans pudeur, et les prostituées lui ont demandé de dire qu'elles ne peuvent plus vivre, personne ne va chez elles, tant il y a de sodomie ».

Elles furent réellement préoccupées par la concurrence de la prostitution masculine, malgré le risque de peine de mort que les homosexuels encouraient. Toutefois, la vraie raison de leur crise économique était plus vraisemblablement leur grand nombre (plus de 11 000 prostituées recensées en 1509 pour 120 000 habitants) qui entrainait naturellement une baisse de leur gain.

 

Les magistrats virent d'un bon œil les efforts des prostituées pour combattre la sodomie en exhibant avec arrogance leurs charmes dénudés.

Les fenêtres et les portes le long du Rio di San Cassiano sont un endroit populaire, tout comme les zones du Grand Canal à partir du Traghetto del Buso et la zone autour du célèbre Pont des seins (Ponte delle Tette, ancien terrain de prédilection de Casanova, près du lieu où il séduisit une nonne).

Le Carampane di Rialto était, par décret officiel, l'un des quartiers chauds de Venise au XVè siècle. Le pont des seins réunissait les quartiers de San Polo et de Santa Croce. Pour attirer les clients, les travailleuses du sexe restaient assises, seins découverts par-dessus buscs et corsets et jambes ouvertes pendantes aux fenêtres, exhibant toutes leurs grâces, ou encore plus, pour mieux affronter la concurrence de l'homosexualité et de la prostitution masculine ainsi que pour éviter toute confusion dans l'esprit des jeunes gens de famille. Parfois, les prostituées se montraient également à la fenêtre après l’acte charnel tarifé pour montrer leurs remerciements et encourager de nouveaux clients à franchir le pas de la/leur porte.

 

Curieusement, dans ses Mémoires de voyage en Inde, publiées à Venise en 1587, Cesare Federici note que les femmes du Pegu (une contrée de la Birmanie), obéissant à leur reine, non seulement marchaient les cuisses nues, mais faisaient semblant de vouloir se les couvrir en tirant sur leurs jupes très courtes, et cela pour attirer les hommes et les soustraire aux tentations de l'homosexualité. Autre usage noté par un autre voyageur vénitien, Francesco Dal Brochier, était celui d'accrocher au membre viril des clochettes, soit pour augmenter le plaisir, soit pour rendre impossible la sodomie.

 

À croire que les efforts des prostituées sur le pont des seins n’étaient pas suffisants, puisque Francesco Fabrizio, prêtre, enseignant et poète, fut décapité et brûlé en 1545 pour vizio nefando (« le vice qu'on ne peut pas nommer »). Sanudo note que le 27 mars 1551, après quelques secousses d’un tremblement de terre qui avaient porté l'épouvante dans la ville, le Patriarche avait montré du doigt la sodomie, l'accusant d'attirer les châtiments divins.

En 1564, il fut donc proposé d'aggraver les peines (bûcher vivant et non après décapitation) mais la loi ne passa pas.

 

 

C'est seulement au XVIIè siècle que commence à s'atténuer l'alarme vis-à-vis de la sodomie. Gabriele Martini le met bien en lumière en analysant la période 1590-1680 où l'on voit s'adoucir le cycle de la répression. Les peines se feront moins sévères : prison, galère. Le Conseil des Dix abandonnera sa compétence directe. Plus que la sodomie elle-même, on réprima à partir de ce moment la violence qui souvent l'accompagne.

Sur le plan culturel, on laissera même ouvertement s'exprimer une certaine forme de défense de la sodomie. Un livre d'Antonio Rocco, Alcibiade fanciullo a scola ("Alcibiade l’écolier"), fut écrit en 1630 et imprimé anonymement à Venise même en 1652. Il s’agit d’un "livret de Carnaval", un dialogue qui prend la défense des homosexuels sodomites. Dans le texte, situé dans l'ancienne Athènes, l'enseignant est calqué sur Socrate, qui veut désespérément consommer la relation qu'il entretient avec un de ses élèves (le futur général grec Alcibiade, toujours "enfant"). Pour se faire, il utilise toutes les tactiques de la rhétorique et de la sophistique à sa disposition. Il fait valoir que la nature nous a donné les organes sexuels pour notre propre plaisir, et que ce serait l’insulter que de les utiliser autrement, en citant des exemples de la mythologie grecque et de la culture, ainsi que des contre-arguments réfutant l’histoire basée sur Sodome et Gomorrhe. La raison d'être de la dissertation, est la forte remise en question du concept de "nature", répandu dans la pensée philosophique, et en particulier dans la morale de l'époque.

 

 

Le lesbianisme n’était pas en reste. Ainsi, à la question « Qu'est-ce que la sodomie et comment peut-elle exister entre deux femmes ? », le théologien Luigi Maria Sinistrari d'Ameno répondit en 1700 par son traité De sodomia tractatus. Cette œuvre théologique, écrite en latin, n'était en réalité qu'un extrait d'un ouvrage plus vaste édité pour la première fois à Venise, De delictis et voenis, réédité à Rome en 1754. Il tentait dans son ouvrage de répondre aux questions : Qu'est-ce que la sodomie ? Comment s'accomplit-elle ? Quelles circonstances, quels gestes la caractérisent ? Quelle peine mérite celui qui n'a pas accompli l'acte de sodomie jusqu'au bout ? Comment traiter les actes qui se rapprochent de la sodomie ? Et la sodomie commise par les religieux ?

L'ensemble du traité étant oublié de tous, cet extrait a connu un destin bizarre, comme celui d'un autre manuel catholique sur les péchés sexuels. Il devint un livre érotique, résultat des efforts de l'auteur pour dresser le catalogue des actes entre femmes lesbiennes. Particulièrement divertissant est le discours du révérend quand il parle des femmes dont le clitoris est tellement développé qu'il peut pénétrer une autre femme (à l'époque de la Cité des Doges, on s'inclinait au passage de cette courtisane dont, murmurait-on, « le clitoris avait la grandeur du cou d'une oie »). Il allait jusqu'à prétendre que certaines femmes ont et d'autres n'ont pas de clitoris. On peut considérer cette section comme importante dans la mesure où sa lecture a excité des générations entières d'hétérosexuels masculins. En effet, on y évoquait les lesbiennes par l'expression « femmes fricatrices », où l'on se touchait « les parties génitales sous l'aiguillon de précoces et prurigineux désirs », où le corps se soumettait aux quatre volontés de ses « esprits séminaux ». Inutile de dire que le volume finit pour cette raison à l'index des livres interdits dès 1704.

Conscient d'une catégorisation inadapté des déviations morales au Moyen Age, Sinistrari d'Ameno imagina une nouvelle classification bizarre tout autant que ridicule, mais assurément novatrice pour l'époque. Par exemple, il entendait par "sodomie" tant l'homosexualité masculine que le lesbianisme : il voulait étendre les peines infligées aux pécheurs. Un autre auteur avait déjà publié un livre sur le même sujet, Dei delitti e delle pene. Mais alors que Beccaria était opposé à la torture et à la peine de mort, Sinistrari justifiait longuement l'usage de la torture lors des interrogatoires des garçons de plus de 10 ans. Le « péché muet », crime suprême de lèse-natalité, fut toujours considéré par l'Église comme gravissime. Sinistrari d'Ameno s'efforça quant à lui de circonscrire au mieux ce vice et les peines encourues par ceux qui s'y adonnaient. Il cherchait à déterminer si l'acte avait réellement été consommé dans l'hypothèse où la « sémination dans le vase postérieur » n'aurait pas eu lieu. Ou encore, il s'interrogeait, avec un art inné de la circonlocution, à propos de la sodomie au féminin, pratiquée entre tribades. Pour ce faire, il s'appuie sur Platon, Sénèque, Tite-Live, Pline et tout le gratin de la philosophie chrétienne occidentale. Enfin, magnanime, il envisageait d'adoucir les tortures des pécheurs qui n'auraient fauté qu'une seule fois. De là à trancher s'il fallait livrer à la potence, écorcher ou décapiter les récidivistes, la question restait pendante… Une certitude pourtant : les cadavres des sodomites devaient être incinérés.

 

 

Giacomo Casanova (1725-1789) fit le 1er décembre 1776 un rapport auprès du Conseil des Dix. Cette dénonciation (secrète) appartient à l’activité d’espion qu’exerçait alors Casanova. C’est un bref rapport qui révèle comment, en l’espace de moins d’une semaine après la réouverture d’une saison théâtrale, les sodomites transformaient l’opéra en un lieu de débauche. Il révèle aussi l’existence d’une prostitution masculine professionnelle, connue des autorités mais tolérée tant qu’elle ne provoquait pas de scandale.

L’opéra était alors un divertissement très différent de ce qu’il est aujourd’hui : dans les loges, on cuisinait, on jouait à des jeux de hasard, on bavardait avec les amis et la famille, on concluait des affaires... et bien d’autres choses qu’on peut deviner. Aux premières et troisièmes loges, on avait la possibilité de fermer celles-ci avec des sortes de volets percés d’une ouverture qui permettait de jeter un œil sur le spectacle, tout en préservant l’intimité à l’intérieur des loges.

Casanova écrit : « Il y a dans les théâtres des scandales dignes d’être notés (...) mais j’en découvris des bien plus importants encore au théâtre San Cassiano, réouvert depuis six jours. Des femmes de mauvaise vie et de jeunes garçons prostitués commettent dans les loges ce genre de délit que le gouvernement tolère, n’admettant cependant pas qu’ils soient exposés à la vue de tous ».

 

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