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Publié par Collectif des 12 Singes

La fête des fous, 1559, d'après Brueghel, gravé par Pieter Van der Heyden

La fête des fous, 1559, d'après Brueghel, gravé par Pieter Van der Heyden

 

Dans l'antiquité, on trouve de nombreuses fêtes pendant lesquelles l'ordre établi est renversé. Ces fêtes se déroulaient principalement à la fin de l'hiver pour célébrer le retour du printemps, de la fécondité et le réveil de la nature.

Ainsi, le Carnaval existait déjà 3000 ans avant l’évolution du christianisme. En Mésopotamie (fête d’Akitu) ou en Égypte (fête de Cherubs), on a célébré des fêtes consacrant l’égalité exceptionnelle entre les esclaves et les maîtres. Les membres de différentes classes sociales se mettaient à la même table, buvant et mangeant en profitant d’un repas convivial. Quelques fois, ils échangeaient les rôles. Ce bouleversement de la hiérarchie sociale a toujours été un aspect typique de Carnaval.

 

L’Akitu était à l’origine la fête sumérienne du printemps consacrée au couple Inanna/Ishtar (déesse de l’Amour et de la guerre, identifiée à la planète Vénus, Étoile du matin) et Dumuzi (dieu-pasteur et dieu de la fertilité, berger-roi uni à Inanna) dans un très ancien rite de mariage sacré.

De même, la fête d'inversion des rôles et des pouvoirs dans l'ancienne Babylone s'appelait les Sacées et durait 5 jours. Les Sacaea étaient des fêtes données en l'honneur de la déesse Ishtar (reprises sous les auspices de son équivalent Anaïtis/Anahita par les Perses), lors desquelles un condamné à mort devenait roi pendant 5 jours avant d'être exécuté. À ce moment-là, le nouveau roi, l’ancien roi qui reprenait sa juste place, se régénérait en épousant la déesse Inanna/Ishtar (en la personne de sa prêtresse principale).

La fête juive de Pourim, célébrée chaque année durant le mois d'Adar qui tombe en février ou mars (le calendrier juif étant un calendrier lunaire), n'est pas une origine directe du Carnaval, mais procède du même type de démarche. On retrouve notamment le déguisement, la joie, et surtout l'inversion des rôles et la possibilité de transgresser les règles : « Pendant Pourim tout est permis » (Deut. XXII. 5), même certaines transgressions d'une loi biblique. En réalité, certains rites de la fête de Pourim ont été instaurés au Moyen-âge peu après l'officialisation du Carnaval.

 

Ce qui est étrange, c'est que le carnaval est d'origine sacrée. L'influence du clergé sur les arts est une loi sociale absolue, universelle, une conséquence de l'état hiératique/sacré par lequel passe toute société. Durant cette époque, le sacerdoce ne se contente pas de dominer les intelligences, il cherche à subjuguer les imaginations et à s'emparer à la fois de toutes les facultés humaine. Le génie plastique, le génie musical, le génie mimique sont pour eux autant d'instruments de séduction et de puissance. Que ce soit les prêtres ou les sorciers selon les sociétés, ils s'efforcent de dominer les imaginations par des cérémonies figurées, des travestissements bizarres, et de petits drames.

C'est pour fêter la divinité que les prêtres égyptiens venus de l'Éthiopie dans la Moyenne-Égypte, le donnèrent au peuple et sanctifièrent ses cérémonies. Le carnaval se nommait alors Cherubs (« fête du bœuf »). Le dieu Soleil était déjà représenté par d'énormes taureaux ailés dans les temples babyloniens. Leur tête était humaine et surmontée d'une tiare étoilée.

Chez les Égyptiens et ensuite chez les Grecs, on avait l'habitude de se déguiser et de se masquer pendant la célébration des fêtes religieuses, afin de représenter sous une forme humaine l'image des dieux, des déesses et des héros. Dans les grandes processions de la déesse Isis (fête des multipliants ou de la fécondité de l'équinoxe d'automne), la déesse apparaissait parfois en ourse. Les prêtres étaient masqués, le premier en taureau (le printemps), le deuxième en lion (solstice d'été), le troisième en homme (l'automne) et le dernier en épervier (l'hiver, Osiris). De là l'origine des travestissements et des masques. L'imitation et l'action, tels sont les deux caractères dominants du drame. Un fait assez curieux est que le génie mimique ou dramatique imita d'abord chez tous les peuples les animaux : de l'imitation des animaux naquit la fable.

 

Lorsque les prêtres perdirent de leur autorité, les peuples cessèrent de croire aux mystères d'Osiris et d'Isis. Lorsque Sésostris (au -IIè millénaire), s'affranchissant de la tutelle théocratique, étendit son emprise depuis le Gange jusqu'au Danube ; lorsque les pharaons, continuant la mission réformatrice de Sésostris, eurent interdit à tous leurs sujets de solenniser les jours de fêtes instituées par les prêtres, les Cherubs devinrent profanes, et s'éteignirent avec Psamménite, le dernier des pharaons. Ces fêtes se transformèrent et brillèrent d'un plus vif éclat chez d'autres peuples civilisés par Cécrops l'Égyptien (-1 582), les Hellènes et les Grecs.

Les Dionysies honoraient le dieu grec Dionysos, dieu de la fécondité, du vin et de la végétation. Ces fêtes se déroulaient à la fin de l'hiver pour célébrer le retour du printemps : elles duraient 5 jours et après un défilé à travers champs les cérémonies étaient consacrées au théâtre, aux mascarades et aux mimes du mariage sacré de Dionysos et de son épouse.

Les Bacchanales se célébraient comme les Cherubs égyptiens et ne duraient que trois jours. On voyait le héros de la fête, Bacchus, la tête entourée de lierre, de pampres et de raisins, la face barbouillée de lie, et monté sur un âne ; près de lui son vieux compagnon Silène, le Polichinelle du carnaval grec, vidant avec délice une coupe pleine de vin ; puis cet autre type égyptien, à la face noircie, au corps souple, aux vêtements de toutes couleurs, notre Arlequin. Enfin, dans toutes les rues, sur toutes les places, se trouvaient des hommes, des femmes, des enfants déguisés et masqués, chantant et dansant comme les Égyptiens travestis des Cherubs d'Alexandrie. Les Bacchanales ne tardèrent pas à devenir comme les Cherubs égyptiens des fêtes purement profanes, des orgies publiques.

 

Les fêtes printanières d'Osiris en Égypte, et celles de Dionysos en Grèce, passèrent à Rome où elles furent célébrées sous quelques empereurs avec beaucoup plus de licence qu'on ne l'avait jamais fait en Égypte et en Grèce. Les célébrations liées au renouveau utilisent le symbole de l’inversion, qui s’incarne dans le passage de l’hiver au printemps, de la stérilité à la fécondité. La transition vers l’année nouvelle nécessite un passage par le chaos, synonyme de destruction, d’annihilation (de l’année précédente, des mauvais esprits, etc.), qui permet ensuite le renouveau. Les cultes d’Isis, pratiqués dans l’Égypte ancienne, mais également dans le monde antique jusqu’au Vè siècle, portent cette idée de renouveau de la terre.

Les Saturnales romaines étaient de grandes fêtes célébrées à Rome pendant le solstice d'hiver en l'honneur de Saturne, dieu de l'agriculture et du temps. Comme dans les Sacées babyloniennes, les Saturnales inversaient les rôles entre les esclaves et les maîtres. Durant 1 à 8 jours (selon les époques) les esclaves devenaient les maîtres et tout était permis. Cette fête symbolisait l'égalité qui existait à l'origine entre les Hommes. Un roi de pacotille était élu, puis vers le IVè siècle de bruyantes mascarades étaient organisées à travers toute la ville.

 

 

Au début de notre ère et pendant les quatre premiers siècles, les Romains de l’époque impériale fêtaient le 5 mars Isis, déesse égyptienne et protectrice des navigateurs. Le but de cette fête de printemps était de porter à la mer une maquette de navire montée sur un char à roues, le « Currus navalis », en procession d’hommes déguisés et masqués, en offrande à Isis. Pour tirer ce char, il fallait de nombreux chevaux, qui ouvraient alors le défilé. Dans un rituel précis, en pénétrant dans l’eau, le bateau d’Isis devait symboliser l’ouverture de la saison de navigation et de la pêche. Dans le Tibre, à la fin du printemps, un rite cyclique de purification offert en spectacle au peuple consistait à précipiter un ou plusieurs mannequins de façon très ritualisée par les prêtres-officiants romains. Le cours d’eau pouvait ainsi jouer un rôle de purification des souillures que les individus ou la ville entière pouvaient avoir subies. Ce rite était destiné à purifier la cité toute entière. Chaque mannequin était ainsi offert pour le rachat des citoyens. On croit que ces mannequins, dont le nombre coïncidait probablement avec celui des lieux saints, y étaient déposés de mars à mai. La forme des mannequins indique suffisamment qu’ils étaient des substituts de victimes humaines.

Présentes dans les civilisations latine, germanique et nordique, les célébrations profanes marquent le sortir de l’hiver et le réveil de la nature, dans des sociétés où l’agriculture est le moyen essentiel de subsistance. Ainsi, bon nombre de fêtes profanes antiques donnent lieu à des sacrifices destinés à inciter les divinités à chasser le froid, à favoriser les cultures, à encourager la fécondité, etc.

 

Sous le règne de l’empereur Honorius, au IVè siècle, les Saturnales étaient des cultes voués à Saturne, dieu romain de l’agriculture et du temps. Le culte de Saturne (chez les poètes, Saturne est assimilé à un des anciens rois du Latium dont le règne représente la période de l’âge d’or. Il finit par donner son nom à l’Italie, dite « terre de Saturne », pour évoquer sa fécondité naturelle) est attesté à Rome depuis la plus haute Antiquité et s’est maintenu assez vivace jusqu’à la fin de l’Empire. Ces fêtes annuelles étaient situées généralement à la fin de l’année civile et débutaient le 17 décembre – au moment de la rupture hivernale – pour se terminer sept jours plus tard, le 23 du même mois ; elles célébraient le renouveau de l’année lunaire (plutôt à la saison des semailles et non au cœur de l’hiver).

Hymnes à la liberté, les Saturnales permettaient à la population romaine de retrouver l’Âge d’or de Saturne, c’est-à-dire de vivre dans une harmonie de justice, de liberté et d’abondance. Les Saturnales étaient censées abolir la distance qui existe entre tous les Hommes : tous, libres et esclaves, portaient sur la tête le pileus, bonnet de l’affranchi, symbole de liberté. La noblesse romaine recevait autour d’immenses banquets pour dialoguer sur la poésie et les anciennes coutumes et il était d’usage d’échanger des cadeaux et de se masquer. Les esclaves, naturellement, ne travaillaient pas : ils avaient licence, ce qui leur était habituellement interdit, de boire du vin jusqu’à l’ivresse et de s’adonner aux jeux de hasard ; on leur concédait une relative liberté de parole. Dans la maison, les maîtres offraient aux esclaves des dapes, repas rituels composés de viande rôtie et de vin, avant de manger eux-mêmes, à moins de partager fraternellement le festin. La fête des saturnales s’expose ainsi proche, non dans la structure, mais dans l’intention, des carnavals modernes où les hiérarchies sociales et les conventions morales sont bouleversées : les maîtres se mettaient au service de leurs esclaves, et on donnait libre cours à la licence la plus débridée. La nuit, des foules envahissaient les rues pour se livrer à toutes sortes de facéties aux cris rituels de Io ! Saturnalia ! Bona Saturnalia !

Dans un total renversement des valeurs quotidiennes, un roi des Saturnales était élu, choisi parmi les condamnés à mort, auquel était conféré la liberté de commandement et de paroles. Il donnait libre cours à ses passions pendant toute la durée des festivités. Le souverain fictif était décapité au dernier jour, achevant ainsi son règne provisoire. Sans doute un sacrifice humain en l’honneur de Saturne. Ici, le parallèle avec l’existence, le rôle et la fin du roi éphémère carnavalesque se montre confirmé.

Le port du masque, les jeux d’inversions sexuelles et sociales, la transgression provisoire de la norme, le royaume fou d’un monarque éphémère, la recherche nostalgique d’un âge d’or, les excès de toutes sortes proposent un riche tableau qui fait des Saturnales un modèle proche, un prototype antique du carnaval.

 

Les Romains célébraient Lupercus (nom romain du dieu Pan), le dieu des troupeaux et des bergers, destructeur des loups, présidant aux bois et aux pâturages. Les Luperques, vêtus seulement des peaux des boucs sacrifiés, couraient à travers la ville en frappant avec des lanières de peaux de boucs tous ceux qu’ils rencontraient notamment les femmes. Celles-ci ne cherchaient pas à se soustraire aux coups, parce qu’elles croyaient que cela favorisait la grossesse. Ces Lupercales, assurant le départ d’une nouvelle année, symbolisaient l’intrusion du monde sauvage dans le monde civilisé, celle du désordre dans la vie réglée, celle du monde des morts dans celui des vivants, thématique qu'on retrouve dans le Carnaval. Le pape Gélase obtint enfin du sénat un décret qui supprima la dernière fête païenne qui subsistait encore, celle des Lupercales, et lui substitua la fête chrétienne de la Chandeleur, mais il ne put détruire entièrement cette fête qui subsistait encore en partie du temps de Charlemagne.

 

Moins référencées parce qu’issues d’un savoir populaire, les pratiques culturelles, rituelles et autres traditions calendaires des mondes celtes, germaniques et italiques, développées à partir des rythmes lunaires, des équinoxes et des solstices, ont exercé quantité d’influences non négligeables sur la construction historique des fêtes modernes et précisément de la fête carnavalesque. La représentation du cerf est souvent associée au Carnaval, on en suppose son origine ainsi : les bois du cerf qui repoussent, comme un symbole printanier ; le dieu celte Cernunnos qui demeurait sous terre durant l'hiver, pour réapparaître au printemps sous la forme d'un cerf divin.

 

 

Les premières fêtes chrétiennes furent les agapes ou repas communs. Ces fêtes étaient une conséquence de la communauté des biens qui ne dura qu'un moment, car, dès l'an 60, quelques chrétiens, les Nicolaïtes ou partisans de Nicolas, demandèrent la communauté des femmes, et furent déclarés hérétiques. De l'idée de communauté est venue la vie conventuelle.

Dans la société chrétienne du IVè siècle, société formée de chrétiens purs et de chrétiens à idées païennes, les agapes dégénérèrent en comédie hiératique. Ce fut par les agapes que les fêtes orgiaques, les Saturnales, s'introduisirent dans l'église, de même que plus tard les représentations par personnages.

Dans un premier temps, l'église condamna les manifestations carnavalesques héritées des Saturnales romaines, puis ne pouvant s'y opposer, elle les récupéra : les Saturnales furent les origines directes des traditions de fin et de début d’année du calendrier devenu chrétien. Le calendrier liturgique chrétien a trouvé sa légitimité auprès de son peuple à la suite du Concile de Nicée, en 325, harmonisant les dates de célébration de Pâques, en inventant un dispositif permettant de caler le calendrier chrétien sur le temps du paganisme européen : Noël, Pâques, l'Ascension et la Pentecôte prirent alors naissance. Ce moyen de lutter contre les rites païens en les intégrant permit par la suite à l’église de les contrôler et de les orienter.

Tertullien (Traité de l'Idolâtrie, chap. 14) se plaint, qu'entre autres fêtes païennes, les chrétiens solennisent les Saturnales. Cette coutume leur fut effectivement défendue par le canon XXXIX du concile de Laodicée (vers 364), sachant que ce concile, tout comme Saint Augustin, saint Cyprien et saint Thomas, furent obligés de défendre les travestissements propres à ce rite païen. Cependant ils eurent tant de peine à quitter leur habitude de célébrer les fêtes de plaisirs et de réjouissances, que l’église s'avisa d'en substituer de nouvelles à celles qui étaient abolies. Les saturnales, la fête des fous et le carnaval auraient donc une seule et même origine.

 

Après le développement prodigieux du christianisme au quatrième siècle, ou pourrait croire que le mouvement païen dut être nul, ou du moins presque anéanti. Ce serait là une erreur. Le quatrième siècle vit bien le christianisme acquérir une vaste extension, mais le paganisme mourant munira aussi une singulière ténacité de vie et de force. Le christianisme était arrivé à la puissance politique par le raisonnement et par l'imagination, le paganisme suivit la même marche. Tandis qu'on fermait les temples, le théâtre hiératique ne pouvait plus y avoir lieu. Les cirques vinrent alors à son secours et l'on vit se célébrer dans leurs enceintes les Saturnales, les Floréales [fêtes instituées en l'honneur de la déesse Flore (qui joue dans le monde végétal le même rôle essentiel que Vénus, déesse de l’amour, dans le monde des êtres animés, Hommes et animaux), elles duraient six jours en se terminant aux calendes de mai. On les célébrait la nuit et aux flambeaux : les prostituées et courtisanes y paraissaient sans vêtement et s'abandonnaient à de grands désordres et débauches], les fêtes des calendes (fêtes de chaque début de mois), etc.

Sous les successeurs de Constantin (donc après 337), il y eut une réaction favorable aux idées païennes. Julien, qui rendit l'empire civil au paganisme, fit le contraire de ce qu'avait fait Constantin en rouvrant les temples païens. Sous ses successeurs, Jovien, Valentinien et Gratien, le clergé chrétien demanda pour la première fois, officiellement, l'abolition des spectacles. Ainsi, le concile d'Elvire avait bien défendu d'admettre les mimes à la communion, mais il n'y avait pas eu de plainte portée aux empereurs. Sous Valentinien (de 364 à 375), les spectacles furent interdits aux jours des grandes fêtes. Sous Théodose (de 379 à 395), il y eut recrudescence dans l'amour des païens pour les jeux et le théâtre, passion partagée par les chrétiens. On remarqua alors, en effet, un grand relâchement dans le christianisme. Rien ne ressemble plus à ce qui a suivi la reforme, c'est-à-dire aux siècles de Louis XIII et de Louis XIV, que cette époque. Il en résulte qu'au quatrième siècle les païens tenaient à leurs jeux par habitude, et que les chrétiens prirent les mêmes goûts. Ainsi, des femmes mimes jouaient entièrement nues, et cela dans la partie la plus rapprochée des spectateurs, à l'orchestre. On y dressait une espèce de piscine où elles se baignaient. On retrouve cette coutume jusqu'à la fin du quinzième siècle, dans les cérémonies publiques : ainsi à l'entrée de Louis XI dans Paris, on vit des sirènes toutes nues s'ébattre à la fontaine du Ponceau.

Sous Honorius (384-423), cette espèce de fureur des théâtres commença à être arrêtée par l'autorité civile. Ainsi une fête, qui blessait les idées de chasteté chrétienne, fut supprimée. On peut trouver extraordinaire que le christianisme dominant au quatrième siècle n'ait pas pu, au bout de deux cents ans, abolir le paganisme; mais à cela il y a deux causes : la persistance d'abord des idées païennes, puis les divisions intestines du nouveau culte, l'arianisme.

L’époque des anciennes Saturnales correspondant à merveille avec l’époque des réjouissances de Noël, nos aïeux, qui mêlaient sans remords, dans leur dévotion quelquefois très bigarrée, les images du paganisme aux pratiques chrétiennes, finirent par fondre ensemble dans leurs fêtes de famille le souvenir des Saturnales romaines, des calendes de janvier, de l’Épiphanie et même de Noël. Leur carnaval commençait le 25 décembre, et se poursuivait jusqu’à l’entrée du carême. C’était au IVè siècle dans l’empire romain que se faisaient le premier jour de l’an les principales mascarades en l’honneur de Janus, et on pourrait bien trouver peut-être l’origine du masque dans la tête de ce dieu à deux visages. Les masques d’animaux ou de démons étaient les plus fréquents, avec le travestissement en femme. C’est à cause de ces mascarades bruyantes et désordonnées que l’église imagina d’avancer l’année de six jours, à l’Épiphanie (manifestation de la Lumière, c'est à ce moment que les jours commencent à s'allonger de façon sensible, que la promesse de la nuit solsticiale est tenue ; par sa forme ronde et sa couleur dorée, la galette symbolise le soleil). Ces traditions très populaires semblent se maintenir jusqu’au IXè siècle, et peut-être jusqu’au XIIè siècle, date de l’apparition de la Fête des Fous dans les églises.

 

Au cinquième siècle, la mission du christianisme devint plus difficile qu'elle ne l'avait été jusque-là. Une fois que la venue des barbares eut achevé la ruine du paganisme, l’église au lieu d'avoir une religion mourante à combattre, eut des religions nouvelles. Parmi ces religions, il en est une qui ne forme pas une religion à part, bien qu'on puisse cependant à la rigueur la regarder comme telle : c'est le fétichisme. Le christianisme dut lui faire des concessions en sanctifiant les lustrations, les bénédictions de fruits, de viandes, etc. Le clergé était donc à lui seul poète, artiste, musicien, peintre, sculpteur, architecte de l'église.

Pour frapper davantage l’imagination, on augmenta le nombre des fêtes. Les fêtes des martyrs dégénérèrent bientôt en Bacchanales. Comme on y lisait les actes de ceux dont on célébrait la fête, cette circonstance agit sur les imaginations populaires, et amena des dérèglements à la suite de festins. Un autre genre de fêtes, les dédicaces d'église, dégénéra en Saturnales. Outre le culte intérieur, le clergé eut encore au cinquième siècle un culte extérieur, celui des processions. Celle des Rogations fut imitée du paganisme et on y conduisit des figures bizarres, des images de monstres, de serpents monstrueux, de gargouilles, etc.

Le peuple se livrait bien volontiers aux célébrations des calendes de janvier. Aussi dès la fin du VIè siècle, le concile de Tours défend-il les mascarades (en italien maschera, « masque », en arabe mas.kha.ra, « ridicule » : réunion de gens masqués et déguisés). La coutume des déguisements et mascarades est ancestrale, et sans remonter aux anthestéries athéniennes, aux Lupercales et aux Saturnales des Romains, il suffit de rappeler que dès le Vè siècle les conciles et les écrivains ecclésiastiques reprochaient à nos aïeux de gâter le plus beau des ouvrages de dieu en le transformant, durant les jours gras, en bêtes sauvages et domestiques. St-Augustin s'était même plaint de la folie qui portait des hommes « à s'habiller en femmes, à ressembler à des bêtes et chanter les vices ».

Dans toutes ces origines diverses, il y a inversement entre les esclaves et les maîtres ou entre les hommes et les femmes. Le christianisme a permis le mélange et l’ « unification » des rites païens. En effet, le christianisme interdit l’usage du masque, symbole du diable. Les fêtes païennes ont alors continué dans l’ombre du christianisme. Certaines mascarades ont même connu un essor. Donc malgré le christianisme dominant qui aurait dû supprimer le carnaval ou du moins les fêtes masquées pour commencer, ce phénomène de fête populaire est resté et a perduré à travers les siècles.

 

 

À partir du sixième siècle, le flot de barbares qui a inondé l'empire romain se calme et rentre dans son lit : de nouveaux royaumes remplacent les anciennes provinces, et la croix détrône le paganisme. Les principaux divertissements étaient tous ou ecclésiastiques ou aristocratiques. Cette époque consiste en deux mots : l’église et le château. Toutefois, les croyances primitives des barbares reparaissaient encore par moments sous le vernis chrétien. On trouve dans les canons de fréquentes prescriptions contre le culte des pierres, des arbres, l'adoration des fétiches. Au sixième siècle, le clergé permet les fêtes populaires à des jours consacrés. À Noël, malgré l'aversion du clergé pour les présents calendaires que le concile d'Auxerre, 614, appelle les « dons diaboliques », on permet aux enfants de visiter les maisons et de demander leurs étrennes. On allumait des feux de joie, et l'on gardait quelques tisons, comme une amulette contre les mauvais génies. Tel est encore le feu de la Saint-Jean au solstice d’été.

 

Au IVè siècle, l’église chrétienne a fixé le début de son calendrier liturgique à Noël, à la naissance de Jésus-Christ. Une période de douze jours (ou plutôt, comme on les désigne en Alsace, en Allemagne ou en Belgique, les « douze nuits »), entre Noël et l’Épiphanie, assure la jonction entre l’ancienne et la nouvelle année civile chrétienne. Ces douze jours, entre le 25 décembre et le 6 janvier, furent définis en 567 par le concile de Tours. Cette période, nichée au cœur de la nuit hivernale, alors que le monde est figé dans le froid et l'obscurité, représente le hiatus entre le calendrier solaire, de 365 jours, et l'ancien calendrier lunaire, de 12 mois de 29 jours et demi chacun. Ils correspondraient alors au rattrapage nécessaire, à une période effectivement hors calendrier, entre deux temps, permettant, tous les ans, de retomber sur ses pieds : un passage à vide, une période de béance, un temps d'incertitude soumis à tous les dangers, un moment qui met en communication le monde des vivants et celui des morts. Ainsi, le réveillon, à minuit, est en certains pays un repas offert aux morts.

Ces 12 jours échappent à la durée profane, 12 jours et 12 nuits en attendant que le temps reprenne son cours normal. Ce statut hors de l'année confère à cette période une nature divinatoire : l'an qui vient y est en germe (le kleine johr, la « petite année » comme en dit en Alsace), et il est possible, en examinant chacun d'eux, de prévoir ce que seront les 12 mois à venir, le temps qu'il allait faire à tel ou tel moment, ou le succès des diverses récoltes. Mais il semble qu'il s'agissait originellement moins, dans ces 12 jours, d'annoncer l'avenir, que de "créer" l'année nouvelle, de la construire, de décider ce qu'elle serait. C'était d’ailleurs le moment où l'on programmait les actions politiques ou militaires. On peut noter une réplique de ces Douze Jours à l'opposé du calendrier, avec les six jours qui courent de la Saint-Jean d'été à la Saint-Pierre, où l'on pouvait présager le temps qu'il allait faire dans les six derniers mois de l'année.

Cependant il n'est pas de création, de recréation, qui ne s'exerce à partir du chaos, du retour à l'unité indifférenciée. Tel est le rôle de Carnaval. Le concile de Tolède, tenu en 633, fit l’impossible pour l’abolir et saint Augustin, longtemps auparavant, avait recommandé qu’on châtiât ceux qui seraient convaincus de cette impiété.

 

L’origine du mot « masque » reste aussi mystérieuse que les visages qu’il cache. Il apparaît en 643 et pourrait venir du latin (« sorcière ») ou de l’indoeuropéen (« filet dont on enveloppe les morts »). Dans le sud de la Provence, les sorciers seront, jusqu’au XIXè siècle, appelés des « masques ». Pour se déguiser, on se contente souvent au Moyen Âge de se noircir le visage avec de la suie, de le dissimuler sous une étoffe ou de porter ses vêtements à l’envers, coutures apparentes. Les premiers masques étaient taillés dans la tête des porcs tués à Noël (on se cachait derrière la peau épaisse et soyeuse ou le groin) ou dans une cagoule de peau de lapin. Les jeunes gens ainsi masqués parcouraient bruyamment les rues à la nuit tombée, chahutaient les femmes, les filles et les avares. Ils évoquaient là encore d'une part les revenants et l’au-delà, d'autre part la nature et le printemps qui allait revenir.

Les nuits de pleine lune ces bandes rôdaient, s'approchaient doucement des maisons pour soudainement crier, lancer des cailloux sur les volets, la porte et le toit, jouer parfois du tambour, entrer dans les maisons et poursuivre les filles en quête de baisers, puis se calmer et se taire, manger des crêpes et des beignets et boire sans jamais révéler leurs visages. Parfois, ces expéditions se faisaient plus furtives afin de dérober un coq ou un cochon qu'on se partageait au clair de lune.

Cette ambiance perdurait alors jusqu'au soir de Mardi Gras, où l'autorité était ouvertement entre les mains des masques. On pouvait se masquer en plein jour, et le peuple usait largement d'un privilège réservé longtemps aux seuls gentilshommes. Les avares et les moralistes étaient les premières cibles, obligés d'offrir ripaille aux assaillants, repas solide où figuraient comme pièce de résistance une oie ou un dindon, comme accessoires obligés les traditionnelles crêpes. Ceux qui travaillaient ce jour-là étaient attrapés, juchés sur un âne, promenés et obligés de payer à boire. Tout ceci dégénérait vite en larges beuveries, mascarades sillonnant les villes à grands fracas, bals échevelés, cavalcades, etc.

Parmi les travestissements, on pouvait également compter une sorte de masque dit barbatoriœ. Grégoire de Tours donne les pièces d'un procès où lui-même joua le rôle de juge entre l'abbesse d'un monastère du Poitou et deux princesses de sang royal, Chrodielde et Basine. II est remarquable que l'abbesse qui se justifie assez bien sur tous les griefs ne répond absolument rien au reproche d'avoir célébré des barbatorias. En 658, le concile de Nantes défend aux prêtres de porter des masques.

Aux calendes de janvier, on se travestissait également en bêtes. Les pères de l'église, et notamment saint Augustin, s'étaient déjà élevés contre ces coutumes païennes. Une foule de conciles, et le pape saint Martin Ier, en 652, les anathématisent.

 

Le peuple avait besoin de fêtes, le clergé lui en donna de deux sortes, de sérieuses, c'est-à-dire, les pompes du culte, et de plus populaires qu'il dirigeait. Il augmenta le nombre des fêtes. Le concile d'Éphèse en statuant sur la divinité de la Vierge, donna lieu à la Conception, l'Annonciation. La Circoncision fut destinée à remplacer les Calendes. À la fête des rameaux, on vit paraître pour la première fois un évêque sur un cheval blanc. Bientôt figureront d'autres animaux.

A côté de ces émotions graves et solennelles, l'église dut en tolérer de plus familières et de moins sérieuses. Nous ne trouvons jamais la date de l'établissement de ces réjouissances populaires, et on ne les connaît guère que par les prohibitions des conciles. Ces concessions étaient retirées peu à peu, à mesure que se répandaient les lumières, et que grandissait le pouvoir du cierge. La première fut celle de parler la langue des classes inférieures : on voit alors le peuple prendre part lui-même à la célébration des liturgies. Ainsi, il y avait des chœurs exécutés par des femmes séculières et ces chants n'étaient pas toujours appropriés à la sainteté du lieu ; on y joignait des danses et des banquets convivia in ecclesia preparata (« festin préparé dans l'église »). Le neuvième canon du concile d'Auxerre, 578, défend ces diverses pratiques. On dansait aussi devant l'église et non loin des monastères. Le vingt-troisième canon du troisième concile de Tolède, 589, exclut les chants et les danses solemniis sanctorum (« festival saint »). Ils avaient lieu principalement lors des dédicaces des basiliques et des veilles de fête, ainsi qu'on le voit par le dix-neuvième canon du concile de Chalons, 659.

Les liturgies aux sixième et septième siècles n'ont pas le caractère comique et railleur qu'elles prirent plus tard lors de la naissance du protestantisme. On ne trouve presque pas de sculpture grotesque : le deuxième concile de Nicée (687) établit que la composition du tableau appartient au prêtre, que l'artiste n'invente rien, qu'il n'est qu'un simple metteur en œuvre, sans aucune responsabilité. Quant aux fêtes de l'âne et des fous, qu'on a voulu faire remonter à cette époque, c'est une erreur : elles ne commencent qu'avec l'intervention des confréries laïques. Une circonstance dans laquelle l'Orient semble avoir devancé l'Occident est la substitution des fêtes gaies aux solennités graves et tristes. Il en est ainsi de la fête des Innocents qui, à cette époque, en Occident, n'offrait aucune apparence de réjouissement populaire.

 

Ce fut le clergé, et plus particulièrement le clergé séculier, qui se chargea au huitième et neuvième siècles de satisfaire les besoins poétiques et dramatiques du peuple. Les danses dans l'église furent tolérées au septième et huitième siècles. Elles continuèrent au neuvième, et c’était surtout les femmes qui se livraient à cette bizarre dévotion, vainement blâmée par les conciles. C'était, en effet, principalement sur la tombe des martyrs qu'avaient lieu ces danses et ces chants. Le clergé songea à profiter au moins de ce qu'il ne pouvait empêcher, et il composa lui-même des chants pour le peuple. Il arriva que certains évêques y introduisent des chants très profanes.

Charlemagne tenta de bannir les mascarades de son empire. Il n'y réussit pas et, pendant tout le Moyen Âge, le Carnaval, adopté et protégé par l'église, étala en plein jour ses fantaisies les plus grossières et les plus monstrueuses.

 

Sous les Mérovingiens, l'année commençait le jour de la revue de l'armée, au mois de mars. Sous les successeurs de Charlemagne, quand s'établit la prédominance du clergé, une fête ecclésiastique remplaça la solennité militaire, ce fut Noël. Par la suite, sous les Capétiens, ce fut Pâques. Les fêtes de Noël furent donc les principales solennités ecclésiastiques sous les rois carolingiens, et le drame hiératique de cette époque s'étudia surtout à représenter le mystère de la nativité et de l'adoration des mages. La Pastourelle, ou l'office des pasteurs, fut une concession populaire : ce chant dialogué était exécuté par des laïcs. À coté de ces liturgies sérieuses on en trouve à partir du neuvième siècle de moins graves : celles des diacres (le jour de Saint-Etienne : c'est surtout dans les fêtes des saints et des martyrs que le peuple et principalement les femmes prenaient un rôle actif. Il y eut une seule exception à la proscription générale des vies des saints chantées pendant la messe : ce fut en faveur de saint Etienne car, comme le récit du martyre de ce confesseur est rapporté dans les actes des apôtres, le rite romain ne s'y opposait pas), celle des prêtres (à la Saint-Jean), celle des enfants de chœur (le jour du massacre des Innocents). Toutes ces fêtes consistaient à faire remplir momentanément les premières charges ecclésiastiques par des clercs d'un ordre inférieur. Toutes ces fêtes commençaient avec le verset de Magnificat (également appelé Cantique de Marie, il était chanté par elle après l'Annonciation, lors de la visite qu'elle rendit à sa cousine Élisabeth âgée et enceinte, épisode couramment appelé la Visitation) Deposuit potentes de sede, et exaltavit humiles (« Il a renversé les puissants de leurs trônes et élevé les humbles »). Le peuple et le bas clergé chantaient ce verset avec une telle frénésie, que lorsque plus tard l'église réconciliée avec le pouvoir temporel et effrayée pour elle-même du progrès démocratique, voulut modérer cette vigoureuse expression du sentiment populaire, Odon, archevêque de Paris, ne permit de répéter que cinq fois le fameux verset, véritable marseillaise du Moyen Âge. L'établissement de ces liturgies coïncide d'une manière remarquable avec les dépositions royales. On commença par jouer la royauté, puis vint le tour du clergé : les onzième et douzième siècles verront la création d'abbé et d'évêque des fous.

 

Indépendamment des spectacles que le clergé donnait au peuple dans les huitième et neuvième siècles, une partie de fêtes, tant aristocratiques que royales, étaient destinées à son plaisir. Les jongleurs, qui n'étaient appelés qu’à d'assez longs intervalles aux fêtes et aux banquets aristocratiques et royaux, allaient aux foires le reste du temps divertir le peuple. Ces histrions sont quelquefois désignés sous le nom de cantatores dans les capitulaires et les conciles du neuvième siècle. Les bouffons et les mimes accompagnaient ces chants avec des gestes et des cithares. Peu de laïques auraient été capables de composer ces chansons car le clergé se réserva ce privilège. Ainsi, les sujets familiers aux jongleurs sont-ils presque toujours des légendes de saints et principalement du Saint auquel était dédié le jour de la foire. Afin d'entrer plus complètement dans l'esprit de leur rôle, les jongleurs revêtaient souvent le costume ecclésiastique. Mais ce n'était nullement dans un esprit de dérision comme en Orient sous l'empereur Michel. Outre les légendes pieuses qui formaient le répertoire habituel des jongleurs, ils en avaient quelques autres purement laïques. Celles-là étaient sévèrement censurées par le pouvoir ecclésiastique qui les traitait de stultiloquia, obscenœ jocationes (« plaisanteries folles et obscènes »). Elles étaient probablement empreintes d'un esprit d'opposition contre le clergé.

 

Le dixième siècle est le siècle où s'accomplit la grande révolution féodale, qui constitue l'originalité du Moyen Âge. Si la langue est toujours aussi défectueuse, il y a un progrès évident du côté des idées. C'est de cette époque que datent les associations urbaines des sette communi, les institutions aristocratiques de Venise, les associations des villes lombardes, enfin l'avènement de la féodalité, qui, en substituant la vassalité à l'esclavage, prépara ainsi une émancipation complète. L’évêque perdit alors de son influence sur les seigneurs, et même sur les prêtres chapelains des barons, et les curés des serfs. Néanmoins, le dixième siècle bien loin d'avoir été un temps d'arrêt, une époque de décadence, offre sous le rapport de l'art, et en particulier de l'art dramatique, des développements inattendus et des progrès réels. L'imagination surtout se produisit au dehors avec une éclatante exubérance. Les peintres et les statuaires ne se renfermèrent plus dans la reproduction des scènes historiques de l'ancien et du nouveau Testament. Ils abordèrent un champ plus libre, où la fantaisie de l'artiste fut plus à l'aise : ils essayèrent d'initier leurs spectateurs aux secrets du paradis, de l'enfer et du purgatoire. L'idée du purgatoire ne fait partie de la croyance générale qu'au dixième siècle. Les moines soumettaient les visiteurs à des épreuves solennelles qui rappellent celles des anciens mystères chez les païens.

 

Jusqu’ici les danses séculières étaient tolérées par le clergé même dans l'église ; au dixième siècle il y prend part en personne. On explique ces liturgies bizarres par le redoublement de solennité de la fête de Pâques, devenue le premier jour de l'année, et toujours accueillie par les chrétiens avec des manifestations de joie. Indépendamment de ces danses hiératiques qui avaient lieu quelquefois à l'intérieur de l'église, in medio navi ecclesia, quelquefois dans les cimetières, on célébrait un repas chez l'évêque où l'on mangeait un agneau béni pendant la messe, imitation des agapes des premiers siècles.

Les pénitences publiques étaient une sorte de représentations graves et sérieuses. L'expiation était proclamée le jour de la fête du patron du condamné, comme si celui-ci se chargeait de sa réconciliation avec le ciel. On en arriva à charger un seul individu d'accomplir la pénitence pour toute une ville. À Alberstadt, ville de la Basse-Saxe, tous les ans un malheureux passait le temps du carême à errer pieds nus dans l’église : on lui donnait le nom d'Adam. Il était absous ou plutôt on absolvait en lui toute la ville, le jeudi-saint. Ces différents éléments rappellent que l’esprit des Saturnales n’était pas mort.

 

Où était le peuple pendant que de tous côtés s'organisait la féodalité : resserré entre le clergé et la noblesse, il a perdu son nom, il s'est absorbé dans l'un ou l'autre de ces deux grands pouvoirs ? Non, le nom a changé, mais l’élément subsiste ; bien plus, il a ses monuments, ses légendes à lui, follement empreinte de l'esprit démocratique, et hostiles aux deux ordres privilégiés.

Les jongleurs qui exécutaient entre eux des dialogues devant les barons et le clergé étaient les représentants de l'esprit d'opposition : ces dialogues avaient une couleur satirique, et après avoir joué le clergé devant la noblesse et la noblesse devant le clergé, ils les jouaient tous deux également devant le peuple. Il parait que cette liberté satirique était poussée assez loin même en ce temps. Une satire en vers hexamètres d'Adalberon, évêque de Laon vers l'an 977, était dirigée contre le roi Robert et le clergé. C'était un personnage fort considérable, mais de mœurs peu réglées, et adonné à l'intrigue. Cette satire reproduit les jalousies qui divisaient les moines et le clergé régulier. Les jongleurs profitaient de ces rivalités pour mettre les uns et les autres en scène devant le peuple.

 

L’origine du terme carnaval, dont la mention la plus ancienne date de 965, n’est pas certaine : une première hypothèse renvoie le terme à l’expression latine carnem levare, soit « ôter la viande », faisant référence à la privation de viande durant les quarante jours du carême ; la seconde hypothèse au contraire renvoie à l’expression carnis levamen, « soulagement de la chair », marquant plutôt la satisfaction du corps dans cette période d’abondance avant la privation. Toujours est-il que ces deux thèses renvoient au Carême. Par conséquent, le carnaval est la période de fêtes et d’excès précédant le jeûne du Carême. Ces termes ne s’appliquaient, au départ, qu’au Mardi gras puis, par la suite, ils désignaient toute la période de fêtes de fin d’hiver.

D'autres plaident pour l'origine du mot carnaval d’après le nom romain pour la fête de la Navigium Isidis (« navire d'Isis »), où l'image d'Isis était portée jusqu’au bord de mer afin de bénir le début de la saison de navigation (carrus navalis). Le festival se composait d'un défilé de masques suivant un bateau en bois orné, qui refléterait les chars de carnavals modernes.

 

Le onzième siècle n'a pas la réputation de barbarie et d'ignorance qui pèse sur le dixième siècle : la substitution des langues modernes aux anciennes constitue le plus grand travail et le principal progrès de cette époque. C'est dans les liturgies latines qu'on trouve les premières traces de français et de provençal (ce dernier étant peut-être antérieur). Ce fut surtout à l'époque où le comté de Barcelone fut réuni à la Provence que l'influence arabe domina dans le midi de la France. Tout était prêt pour un mouvement littéraire, la noblesse elle-même pris place parmi les troubadours. Outre les fêtes aristocratiques (notamment les tournois de la chevalerie naissante), il y eut des fêtes pour le peuple. Les légendes populaires offraient un caractère merveilleux très remarquable, une foule de métamorphoses et de phénomènes païens.

Près de trois ans après l'an 1000, les basiliques des églises furent renouvelées, surtout en Italie et en France, quoique la plupart étaient encore assez belles pour ne pas exiger de réparations. Mais les peuples chrétiens semblaient rivaliser entre eux de magnificence pour élever des églises plus élégantes les unes que les autres. On eût dit que le monde entier d'un même accord avait secoué les baillons de son antiquité « pour revêtir la robe blanche des églises ». Ce qui, bien plus encore que l'opinion des millénaires, contribua à ce grand mouvement architectural, ce fut la consolidation du système féodal, parvenu au onzième siècle dans toute l'Europe à son plus haut point de splendeur. Les corvées d'une part, la foi aux indulgences de l'autre, fournirent des travailleurs et des artistes en nombre suffisant pour mener à terme ces immenses constructions. Le développement des arts "accessoires" se continua dans les mêmes proportions : toutes les liturgies relatives à l'enfer, à la mort, au paradis, au purgatoire se développent au onzième siècle.

 

Le développement des liturgies joyeuses et bouffonnes ne pouvait pas manquer de suivre parallèlement celui des liturgies graves et sérieuses, alors parvenues à leur plus haut degré de magnificence et de variété. Dès l'aurore du christianisme, le peuple et surtout les femmes étaient intervenus et avaient joué un rôle plus ou moins actif dans les liturgies ecclésiastiques qui permettaient la gaité, telles que Noël, Pâques, les fêtes de patrons. Enfin vers le dixième siècle le clergé lui-même, surtout le bas-clergé, se mêla au peuple pour célébrer les liturgies bouffonnes qu'il avait jusque-là vainement tenté de proscrire.

Il faut d'abord bien distinguer les liturgies joyeuses et grotesques des liturgies satiriques : le développement de ces dernières est postérieur de plus d'un siècle. L'apparition des liturgies satiriques est contemporaine de l'hérésie populaire des Albigeois et des Vaudois seulement: jusque-là les représentations d'animaux dans les bas-reliefs des églises, les chants et les danses profanes du peuple n'avaient rien d’hostiles ni de dérisoires. On a pu voir, en jetant un coup d'œil sur la poésie aristocratique au onzième siècle, poindre cet esprit de libertinage dans les plus anciens troubadours.

Deux sources principales alimentent le génie comique au Moyen Âge : d'anciennes coutumes païennes christianisées, la dévotion naïve et grossière du peuple. Au onzième siècle, l'église est encore occupée à combattre et à faire disparaîtra non pas les croyances mais les habitudes païennes, ainsi les déguisements de janvier sont anathématisés : Burchard, évêque de Worms, écrit vers 1020 « Avez-vous fait quelque chose de ce qu'ont fait et font encore les païens aux calendes de janvier, vous êtes-vous déguisés en cerf ou en génisse ? Faites pénitence pendant trente jours au pain et à l'eau ». Plus tard encore, saint Yves, évêque de Chartres, en 1101, reprenant les paroles d'un ancien concile de Rouen, dit « Si quelqu'un fait aux calendes de janvier quelque chose de ce qui a été inventé par les païens, qu'il soit anathème ». Le clergé n'épargnait aucun moyen pour détruire ces coutumes populaires et répandait à dessein des légendes terribles destinées à effrayer ceux que les exhortations pieuses n'avaient pu ramener : « Rupert pria dieu tout-puissant de faire qu'ils continuassent à danser pendant une année entière. Pendant un an entier ils dansèrent nuit et jour, sans s'arrêter un seul moment : ils ne mangeaient point, ils ne buvaient point, ils ne dormaient point ; ni la pluie, ni le froid, ni la fatigue ne pouvait interrompre leur danse. Leurs habits ni leur chaussure ne s'usaient point ; seulement ils s’enfonçaient peu à peu dans la terre broyée par leurs pas, d'abord jusqu'aux genoux, puis jusqu'aux hanches. Le fils même de ce prêtre ayant voulu retirer sa sœur qui faisait partie de celle ronde, la saisit violemment par le bras, mais le bras de la jeune fille resta dans sa main sans qu'il tombât une goutte de sang, sans qu'elle témoignât la moindre douleur et sans qu'elle cessa de danser avec les autres. Enfin au bout d'un an saint Héribert, archevêque de Cologne, donna l'absolution aux danseurs et la ronde s'arrêta. Il les fit entrer dans l'église et les réconcilia avec le seigneur. Les trois femmes moururent peu après, et les hommes qui survécurent restèrent affligés d'un tremblement perpétuel ». Tels étaient les moyens employés par le clergé pour détourner le peuple de ces divertissements sacrilèges.

On voit commencer vers le onzième siècle les anciennes et singulières cérémonies de la ville d'Évreux, qui avaient lieu du 28 avril au 1er mai, et qu'on appela la processionnaire, mais c'est surtout au douzième siècle qu'elles ont redoublé d'extravagance. Il subsistait au onzième siècle et longtemps encore après des restes de la fête de Flore, c'est-à-dire des courses de femmes nues. C'étaient surtout les jours de grande solennité ecclésiastique, et entre autres à la Pentecôte, qu'avaient lieu ces divertissements. Les anciennes patentes de la villa d'Arles, qui remontent au onzième siècle, font mention de ces courses publiques le jour de la Pentecôte : le prix était une paire de bas et des souliers.

Le grotesque et le fantastique tenaient une place importante dans l'art du onzième siècle. Tel est l'octogone de Montmorillon, près de Poitiers. Ce temple chrétien du dixième ou onzième siècle a longtemps passé pour un monument gaulois aussi bien que les figures bizarres dont il est orné. Ces statues prétendues druidiques sont au nombre de treize, la plupart historiques et représentent des rois et des reines dans l'attitude raide et presque dans le costume des momies égyptiennes. Trois de ces figures sont entièrement fantastiques et grotesques. L'une d'elles, la plus hideuse, est une statue de femme : elle allaite deux longs serpents roulés autour de ses cuisses, et dont ses mains dirigent la tête vers ses mamelles pendantes ; son visage est difforme ; sa langue sort et pend de sa bouche d'une manière horrible. Des figures à peu près semblables se trouvent dans l'église Sainte-Croix de Bordeaux, et dans la cathédrale de Worms.

Indépendamment de ces statues bizarres qui paraissent représenter des damnés, il y avait dans les cathédrales une foule d'ornements grotesques qui indiquent le goût de cette époque. Les liturgies satiriques ne s'introduisirent qu'à la fin du treizième siècle dans les cérémonies d'église. Mais le génie satirique inné dans l'Homme dut trouver sa place dans le développement de l'art hiératique au onzième. Ce fut alors principalement contre les Juifs qu'il s'exerça.

 

 

C'est par l’aristocratie et non par le peuple que s'opéra l'introduction dans l’église des liturgies bouffonnes, ramenées d’Orient par les Croisés. Alors que l'empereur d’Orient Michel adorait les comédies sacrilèges, plus tard, en 1050, ce fut Théophylacte, fils de l'empereur romain et créé patriarche de Constantinople à seize ans, qui établit dans Sainte-Sophie une sorte de Fête des Fous. Cedrenus écrit : « C'est à ce patriarche que remonte l'usage, qui a duré jusqu'à nos jours, de substituer dans les plus grandes fêtes et les plus solennelles, consacrées soit à dieu, soit aux saints, l'outrage de chansons obscènes, de rires et de cris insensés, aux hymnes sacrés que nous devons offrir à dieu pour notre salut. Ce pontife rassemblant une troupe de débauchés et mettant Euthymius à leur tête fit de cet homme le gardien du temple et institua par son entreprise des danses diaboliques, des cris infernaux et des chansons ramassées dans les mauvais lieux et dans les carrefours ».

Le grand mouvement artistique s’opéra au commencement du onzième siècle. L'émancipation intellectuelle et sociale des masses était à la veille de se compléter : le clergé catholique, en redoublant d'efforts pour retenir le monopole de l'art qui lui échappait de toutes parts, n'avait fait que hâter le moment d'une crise inévitable. Les laïcs attendaient aux portes des églises et des monastères le précieux dépôt de la littérature et des arts qu'abandonnait avec douleur ce clergé qui en avait eu si longtemps le privilège exclusif.

C’est au XIIè siècle, à l'époque où la sécularisation de l'art va s'opérer sous toutes ses formes, que la direction suprême des intelligences par l'art, la moralisation des classes inférieures par le théâtre, échappent des mains de l'église dépassée à son tour par quelque chose de plus nouveau. Le clergé, quoiqu'il eût admirablement rempli sa mission civilisatrice, eut son égoïsme comme tous les corps. Il ne put se voir sans effroi menacé de perdre son influence, et à la veille d'être dépassé par les laïcs, il redoubla d'efforts, il s'évertua afin de retenir un pouvoir qui l'abandonnait. Les pouvoirs ont mieux à faire que d'épuiser en colère inutile un reste de vigueur, ils doivent se retremper aux sources du peuple. En effet, ce fut du peuple que sortirent les confréries, ce fut un art populaire qu'elles substituèrent au drame hiératique. Jusqu'ici l'église avait opposé des défenses canoniques au développement des arts dont elle voulait se conserver le monopole. Ainsi elle consentait bien à ce qu'on dansât dans ses cimetières, et jusque dans les nefs des cathédrales, mais elle défendait à ses serfs de danser dans les châteaux. Elle ne se refusait pas aux émotions du drame, mais elle voulait choisir elle-même ces émotions et disposer à son gré du cœur des spectateurs. Tant qu'elle fut réellement la seule lumière qui éclairât des siècles encore barbares, ce pouvoir ne lui fut que faiblement contesté, mais les temps étaient venus : il fallait céder la première place. Au douzième siècle, l'église s'aperçut que ses défenses étaient impuissantes. Tout, poussait la civilisation dans les voies de l'affranchissement. L'étude du droit romain se répandait en Italie et se substituait au droit canonique, les communes naissaient sur tous les points de l'Europe, les langues nouvelles appelaient de nouvelles littératures. Tous ces éléments insurrectionnels se concentrèrent en quelque sorte dans ce qu'on a appelé l’« hérésie des albigeois ». C'était là une hérésie sans hérésiarque, une doctrine sans formule scientifique, un soulèvement tout populaire. En d'autres termes, ce fut le commencement de la sécularisation de la pensée et des arts. L'église, voyant les prohibitions inefficaces, accepta la lutte et la concurrence.

 

Le clergé aida lui-même à la sécularisation par les concessions qu'il fit aux laïques. Ces concessions ne commencent pas au douzième siècle seulement. Dès l'origine des rites chrétiens, à côté de chaque grand drame, se glissait un drame grotesque et bouffon où le peuple prenait une part active : le goût de la parodie, la gaité, la raillerie, la bouffonnerie sont un des caractères, l’un des besoins, de la nature humaine. Ainsi après la tragédie de la Passion venaient les joies de Pâques et les danses, tripudia. Après les sérieuses quoique naïves cérémonies de Noël venaient les fêtes du deposuit, qui toutes tenaient plus ou moins lieu des anciennes Saturnales.

Dès l'origine, le clergé s'opposa, mais inutilement, à ces abus, multiplia les défenses, les prescriptions, et les conciles pour contenir ce débordement populaire, inventer des légendes qui frappaient de terreur les plus audacieux. Mais au dixième et au onzième siècle, le clergé lui-même commença à se jeter à son tour dans ces fausses extravagances et ces solennités grotesques et ridicules. Au douzième siècle le mouvement est complexe et on assiste à une double révolution : efforts du clergé pour diriger les liturgies bouffonnes et les maintenir dans certaines bornes ; développement extraordinaire de ces mêmes liturgies, né en partie des remèdes mêmes que le clergé leur opposa.

Le grotesque et le genre satirique sont deux directions de l'esprit humain bien distinctes. Jusqu'au onzième siècle on ne trouve nulle part de trace de satire dirigée contre les prêtres, tout au plus y a-t-il des satires individuelles : ainsi quelques caricatures, jamais de monument hostile et agressif. Dans les comédies hiératiques de la fête de Pâques et de la Nativité, les détails les plus inconvenants n'ont aucune intention irrévérencieuse. En sera-t-il de même pendant toute la durée du onzième siècle ? D'Agincourt reproduit un grand-nombre de sculptures grotesques qui se trouvent à Rome dans l'église et le cloître Saint-Paul. Ce sont des quadrupèdes à tête d'oiseau, des quadrupèdes à tête d'homme, un monstre à trois têtes, une de lion, une de serpent qui termine sa queue, et une de chameau qui s'élève sur son dos, deux têtes de femmes de la bouche desquelles sortent deux chiens. La base d'une colonne qui servait à porter le cierge pascal offre aux quatre angles des figures de femmes assises, qui embrassent des animaux à tête d'homme, de lion et de bélier. Dès les temps de saint Bernard on s'amusait à sculpter et à peindre dans les églises des statues et des figures indécentes ou singulières. Saint Bernard s'en plaint dans une lettre écrite vers 1125 à Guillaume, abbé de Saint-Thierry : « À quoi bon, dit saint Bernard, tous ces monstres grotesques en peinture et en bosse qu'on trouve dans les cloîtres à la vue de gens qui pleurent leurs péchés ? À quoi sert cette belle difformité ou celle beauté difforme ? Que signifient ces singes immondes, ces lions furieux, ces centaures monstrueux ? ». Dans le cloître de Saint-Paul hors des murs à Rome, on voit un cochon ou un loup sur le dos duquel pend un capuchon de moine, et qui lit debout dans un livre ouvert, posé sur une colonnette qui lui sert de lutrin. Une chèvre dressée sur les pales de derrière semble l'écouter.

Parmi les concessions faites au peuple par le clergé, la première remontant au dixième siècle, on trouve, à l'imitation du rituel romain, partout beaucoup d'agapes pour solenniser Pâques. On sait qu'en mémoire de la défense de la ville d'Argos par les femmes contre Cléomène, roi de Sparte, les Argiens célébraient annuellement an mois d'avril une fête pendant laquelle les femmes s'habillaient en homme, et avaient le droit d'insulter leur mari, d'où cette fête prit le nom d'Hybristique. On trouve un usage à peu près semblable au Moyen Âge, mais poussé beaucoup plus loin : les libertés de décembre, ou calendes de janvier, occasion de la mascarade, du port de masques et de déguisements (souvent de cerf), elles étaient un prolongement des Saturnales.

 

 

À partir du douzième siècle, il n'y eut pas une certaine fête des ânes, une seule fête des fous : selon le temps et les lieux dans les diverses fêtes de l'Église, soit celles des Rameaux, soit celles de Noël, l'âne joua un rôle plus ou moins considérable, plus ou moins bouffon. Il en est de même pour la fête dite des fous : ce fut tantôt à la fête des Innocents, tantôt à celle des diacres et celle des sous-diacres, tantôt à celle du 1er mai, tantôt à Pâques, qu'eurent lieu les extravagances qui firent donner à une ou plusieurs de ces fêtes la dénomination spéciale de fêtes des fous. Toujours est-il que Fêtes des Fous et de l'Âne ne commencèrent qu'avec l'intervention des confréries laïques.

Les « compagnies folles » ou « sociétés joyeuses », qui prolifèrent à la fin du Moyen Âge, ont probablement commencé à s’organiser au XIIIè siècle, après une "période d’incubation" au XIIè. La concomitance des dates, et le rôle essentiel que joue la jeunesse dans les deux cas, ont conduit à établir un lien entre ces sociétés ou « abbayes » joyeuses et un ensemble de fêtes que l’on tend à regrouper sous la dénomination commune de Fêtes des Fous. Ces fêtes découleraient des « Libertés de décembre », attestées dès le Haut Moyen Âge, elles-mêmes issues de la tradition antique des Saturnales, qui se déroulaient du 17 au 23 décembre (une telle explication historique ne permet pas de donner sens à ces pratiques, dont il faut plutôt interroger les fonctions au sein de la société). Elles se situent donc en hiver (cycle de l’Hiver ou cycle des Douze jours), moment où les travaux agricoles sont réduits au minimum et, malgré l’origine païenne que les censeurs ne cessent de leur reprocher, elles sont intimement liées aux fêtes chrétiennes autour de Noël, qui mettent au cœur des préoccupations la Nativité et, partant, l’enfant. Le cycle de l’Hiver concentre ainsi nombre de cérémonies en l’honneur des enfants en général, puis de tous ceux qu’il faut protéger à l’instar des enfants : à la fête de la Nativité sont intimement liées la fête des Innocents (célébrée le 28 décembre pour commémorer le massacre commis sur l’ordre d’Hérode), la fête de l’Âne (célébrée le jour de la Circoncision, le 1er janvier), la fête des Diacres ou Sous-Diacres et celle de saint Étienne, diacre et premier martyr de la foi chrétienne (26 décembre), toutes fêtes qui finissent par se confondre et auxquelles on ajoute parfois la saint Nicolas (6 décembre), voire la fête des Rois (Épiphanie) et l’octave de l’Épiphanie (14 janvier). Si aucune d’entre elles ne se nomme « Fête des Fous », c’est sous ce vocable qu’elles sont généralement confondues.

Ce sont d’abord des fêtes cléricales dont l’existence, sans doute plus précoce, est attestée au XIIè siècle dans de nombreuses villes, surtout en France du nord, Angleterre, Allemagne… Les premiers acteurs en sont de jeunes clercs, diacres et sous-diacres, qui suivent un rituel réglé, et sur lequel on dispose d’un témoignage remarquable : l’Officium festi Fatuorum a été retranscrit de façon détaillée dans un missel manuscrit attribué à Pierre de Corbeil, archevêque de Sens (mort en 1222). Très vite recopié et diffusé, cet office est probablement issu lui-même d’une compilation de textes antérieurs, mais aujourd’hui perdus. Cet office se présente comme un ensemble complexe, comprenant des textes versifiés sur fond de musique polyphonique, chanté du début à la fin, et particulièrement long puisqu’il dure toute la nuit. Une longue procession en marque le début et prépare l’événement majeur, à savoir l’introduction, dans la soirée, d’un âne dans l’église.

 

Commençons par la fête de l'âne. Ce fut particulièrement à Noël que l'âne, au douzième siècle, fut admis le plus solennellement dans les offices. Indépendamment de la prose de l'âne, il y eut encore, le jour de la Saint-Jean, l'office du bœuf et celui de la vache grise (mais ces offices sont probablement postérieurs au douzième siècle et appartiennent à l'époque de l'invasion des laïques dans certaines cérémonies de l'église).

La Fête de l'Âne (Festum Asinorum ou Asinaria festa) était une fête chrétienne médiévale observée le 1er janvier, célébration de la fuite en Égypte de la famille de Jésus après le Massacre des innocents. Elle a été célébrée principalement en France, en tant que sous-produit (non-répréhensible celle-ci) de la Fête des Fous qui avait pour objet d'honorer l'âne qui porta Jésus lors de son entrée à Jérusalem. Une fille et un enfant étaient amenés sur un âne à travers la ville jusqu’à l'église : l'âne se tenait près de l'autel pendant le sermon et la congrégation criait « hi-han » au lieu d’« amen » en réponse au prêtre. De même, à la fin de la messe, à la place de dire les mots de Ite missa est (« Allez, c'est la mission », formule d'envoi en mission), le prêtre brayait trois fois.

Parfois, pour ridiculiser l'église, on revêtait un âne des vêtements épiscopaux. Vêtu d’une chape brodée, l’animal était conduit à l’autel, tantôt selon un train parfaitement respectable, tantôt à reculons, tiré par la queue, sous des braiements imitatifs et une hymne de joie. On entonnait ensuite la « prose de l’Âne », dont le contenu manifeste clairement la symbolique ambiguë de cet animal, compagnon fidèle de la sainte Famille mais aussi connu pour sa bêtise et son entêtement, les oreilles d’âne faisant partie intégrante de l’accoutrement du fou : en l’occurrence, l’âne prenait la place de l’évêque tandis que le clergé "faisait l’âne", autrement dit s’amusait, au sein d’un rituel à la fois reconnaissable et inversé. Or, l'âne symbolise notamment "Satan", c'est-à-dire l'inverse de l'ordre assuré par l'église.

Il est à savoir que les chrétiens tiennent, d'un côté, l'âne en estime lorsqu'il est représenté dans la crèche ou lorsqu'il porte Jésus, mais d'un autre côté ils l'associent à la lubricité et à l'obscénité. Ainsi, la bible rapporte l’existence de l’ânesse du prophète Balaam, qui comprenait mieux la volonté de dieu que l’Homme, l’âne étant alors symbole d’humilité et de douceur. À la fin du XIVè siècle, le dominicain Giordano Bruno (qui finir sur le bûcher de l’Inquisition) réhabilita la figure de l’âne où il voyait le résumé de la sagesse cachée que nous sommes tenus de faire venir au jour. Dans la langue française, de nombreuses expressions et proverbes font aussi référence à l'âne. Il est ainsi utilisé pour personnifier l'ignorance, la bêtise, la folie, la disgrâce, la débauche, l'hébétude et l'entêtement. L’introduction de l’âne en chape, signalée du XIIè au XVè siècles, semble faire écho aux évangiles apocryphes rejetés par l’église entre le IIIè et le Vè siècle, où sont développées les anecdotes de l’enfance du Christ. Curieuse ménagerie, ces chevaux, ânes et bœufs qui parasitent depuis longtemps à la fois le discours et l’iconographie jusque dans les représentations dites savantes de la religion. Certes l’âne fut la sauvegarde de l’enfant divin, mais quelle relation une telle monture d’emprunt entretient-elle avec la liturgie ? Le manuscrit de Sens contient toute la liturgie de la fête de la Circoncision, fête attestée dès le VIè siècle à Tours, dont la destination est de recouvrir les Saturnales romaines du premier de l’An, voire quelques fâcheuses coutumes de déguisement en vache ou en cerf. Le bœuf et l'âne reçurent une nouvelle sanctification : on les honora comme la représentation matérielle de la force et de l'humilité.

Les « jeux des ânes » étaient des représentations théâtrales englobant d’autres « esbattements », c’est-à-dire d’autres réjouissances populaires, liées aux rituels de Nouvel An. À la halle communale, les échevins et le conseil de ville assistaient aux spectacles en compagnie d’invités venus des alentours, auxquels ils offraient un repas. Ce repas montre que la fête des ânes servait la politique de représentation de la commune.

Cette fête de l’Âne peut représenter une adaptation chrétienne de la fête païenne Cervulus, l'intégrant dans le récit de la Nativité avec l'âne. Cervulus ou Cervula était le nom d'un festival romain pauvrement attesté, célébré lors des calendes de Janvier (1er janvier). Sorte de festival du Nouvel An donné en l’honneur de Janus (dieu des portes, des passages et commencements : il est traditionnellement associé à Junon - déesse de la jeunesse qui veillait à l'initiation des jeunes filles à leur rôle de futures mères et intervenait lors du passage de l'état d'enfant à celui de fille nubile - et les deux divinités participent conjointement à la transition d'un mois à l'autre, en d'autres termes, à l'heureuse naissance de la nouvelle lune), les gens y échangeaient des strenae (étrennes, « cadeaux ») : ils étaient habillés comme des animaux ou des vieilles femmes et dansaient à travers les rues en chantant des chansons sacrilèges sous les applaudissements de la foule. On faisait des vetulas (petites figurines de la Vieille femme], des petits chevreuils ou iotticos, et la nuit on dressait la table pour l'elfe de maison (à comparer à Puck, créature féerique du folklore celte, lié à la fête d'hiver Yule). Ces célébrations se produisaient même dans les environs de Saint-Pierre de Rome.

En Grèce, le dieu Dionysos était représenté chevauchant un âne, puis les Romains voyaient en cet animal un attribut du dieu de la fécondité Priape et il apparaissait également dans le cortège qui suivant la déesse Cérès. Parallèlement, il était présenté dans de nombreux récits et de fables comme un être ridicule et une gravure du Palatin se moque des chrétiens taxés d’« adorateurs d’un âne crucifié » (homme à tête d’âne).

 

 

Il est à noter qu’on avait coutume de promener sur un âne les dissipateurs. Le charivari (du latin de basse époque caribaria emprunté au grec karêbária, qui signifie « lourdeur de tête », « mal de tête ») était un rituel collectif occidental, très similaire au carnaval (s'en distinguant en ce qu'il n'était pas lié au calendrier). Il s'agissait d'un rituel bruyant par lequel les jeunes célibataires, déguisés en animaux, menaient le tapage avec toutes sortes d'objets, généralement détournés de leur usage traditionnel (ustensiles de cuisine), ou instruments rudimentaires tels que crécelle, claquoir ou tambour à friction. Cette « contre-musique » faisait pendant aux musiques religieuses, à l'harmonie.

Le charivari se tenait à l'occasion d'un mariage jugé mal assorti (c'était notamment le cas des charivaris organisés lors du mariage d'un homme âgé avec une jeune femme, quand un barbon épousait une jeunette : « un vieux chat et une souris ») ou d'un remariage (notamment quand un veuf ou une veuve se remariait trop vite après le décès de son premier conjoint : il s'agit alors d'un rite funéraire dans lequel le bruit est le seul moyen d'expression du défunt). Le charivari pouvait durer très longtemps, tant que les personnes mises en cause n'acceptaient pas de verser une sorte de rançon, comme au minimum offrir à boire aux participants, et souvent de « courir l'âne » (asoade en Gascogne) : les conjoints devaient enfourcher un âne, la femme dans le bon sens, l'homme à l'envers, tourné vers le derrière et tenant en main la queue de l'animal, en général au moment du carnaval, au milieu de la foule qui les conspuait. Cette assouade permettait de figurer l’inversion de l’ordre naturel que constitue la soumission d’un mari à sa femme. Ces rituels effectués, le calme revenait. Si les personnes incriminées refusaient de « courir l'âne », ils étaient remplacés par des comparses qui jouaient leur rôle, mais en ce cas c'est leur position au sein de la communauté qui était gravement compromise. Les autorités interdisaient la pratique du charivari qui troublait l'ordre public. Un usage de substitution, essentiellement plus discret et garantissant l'anonymat des participants, fut alors, en Gascogne, Béarn et Pays basque, la jonchée, qui consistait à unir les domiciles des deux personnes accusées d'adultère par une jonchée de feuillage, de fleurs, de paille ou d'objets hétéroclites.

 

Les associations que l’on connaît sous le nom de « sociétés joyeuses » (ou « sociétés des sots ») mais qu’il est préférable d’appeler "abbayes", nom qui rappelle mieux celui qu’elles se sont souvent donné (telles les abbayes de Maugouvert), intervenaient dans le quotidien par leurs parades et leurs charivaris. Une abbaye, entité religieuse, a pour particularité par rapport au monastère d’être douée d’une personnalité juridique propre (sui juris) : elle rassemble une communauté fraternelle, vivant selon un rythme propre et isolée du reste du monde, sous la direction d’un abbé ou d’une abbesse. Les noms que prennent ces abbayes parodiques et leurs officiers sont liés à des thèmes assez divers : le pouvoir, la juridiction, la jeunesse, le mauvais gouvernement, le plaisir, la sottise et même la déraison. La folie y tient certes une place, mais nullement exclusive, ni même prééminente, lisible par exemple chez les divers « Abbés des Cornards ou Conards » (les qualificatifs "conards" et "cornards" évoquent diverses connotations de folie, de sexualité, de puissance et de bruit. D’après un commentateur du XVIè siècle, les deux mots vont de pair parce qu’ils ont même consonance, parce que les sots comme les maris trompés portent des cornes et parce qu’il faut qu’un mari soit bien sot pour se laisser tromper). Ces abbayes ont des prérogatives remarquables : elles siègent comme des tribunaux et avec leurs compétences ; elles frappent une monnaie de fantaisie pour la distribuer pendant les parades ; elles publient des ordonnances… De la même façon, la symbolique du « royaume » ou de l’« abbaye » peut s’interpréter comme l’occasion, pour les jeunes paysans, d’une inversion carnavalesque de leur statut par rapport au roi lointain ou aux moines du couvent voisin, à qui ils doivent des services et des taxes. Mais en même temps, cette symbolique fournit la règle que la jeunesse prescrit, pour le bien de la communauté, au village, si bien que l’activité des abbayes de jeunesse ressemble donc plutôt à des rites de passage, qui durent le long temps de l’adolescence.

Si l’on se demande quel genre d’association au juste étaient ces abbayes, on se rend compte qu’elles trouvent surtout leur origine dans les groupes de jeunes des villages, qui se manifestaient notamment par l’organisation de charivaris. Ces associations étaient nommées, selon les régions, « bachelleries », « royaumes de jeunesse », « abbayes de la jeunesse ». Elles étaient responsables de nombreux événements de la vie festive (soule, fête des Brandons, bouquets de mai), mais aussi du charivari. Rituel fondamental de la sexualité, le charivari, sous l’apparence du désordre, vise au rétablissement de l’ordre : il doit servir à apaiser le conjoint décédé dans le cas d’un veuvage, il rappelle la nécessité de prendre soin des enfants issus du premier mariage, il traduit l’inquiétude pour le vivier de jeunes à marier au sein du village, dans lequel ont prélevé indûment le trop vieil époux, la trop vieille épouse, l’époux issu d’un autre village. On exigeait le droit de pelote ou de cheveresse, de bannière, d’honnêteté ou de garçonnade : redevance en numéraire prélevée sur les couples dont un des deux membres est étranger à la communauté, et lèse donc celle-ci d’un partenaire potentiel ; son versement n’entraîne pas annulation du charivari, mais l’absence du versement est susceptible de provoquer des représailles (comme des perturbations des noces, vols de volailles, etc.), alors que le débiteur qui s’en acquitte avec libéralité est au contraire récompensé d’un feu de joie.

Maris cocus ou battus, femmes adultères, couples stériles, filles-mères et célibataires endurcis étaient également l’objet de la risée.

 

Du charivari nous ne connaissons plus que ce qu'en disent les dictionnaires : « tapage, vacarme, bruit insupportable, excessif ou discordant ». Le charivari est, au sens propre, insignifiant. Son surgissement trouve, en effet, son origine dans des causes extraordinairement diverses, apparemment fort éloignées les unes des autres. Au mieux, le rituel charivarique n'est plus rien d'autre qu'un moyen à l'aide duquel peuvent se déchiffrer les secrets du code sexuel d'une communauté. Il ne se comprend que dans son rapport au mythe qui raconte l'instauration de la Loi : le charivari n'est autre que la mise en scène de l'irruption de la horde sauvage archaïque surgissant de l'espace hors-culture pour ravir les femmes et multiplier les hommes. La Loi est l'enjeu même du charivari, Loi qui fixe les parts, détermine les places et règle les échanges et les alliances. Loi dont le fondement est la circulation des femmes et la bonne suite des générations. Plus qu'un simple rituel, le charivari est donc interprétable comme une protestation fondamentale dirigée contre tous ceux qui détournent la Loi à leur profit. Toujours, il affirme que ce n'est pas l'Homme qui fait la loi mais la Loi qui fait l'Homme. Il nous conduit de l'Antiquité aux époques contemporaines en passant par le Moyen Age, des conteurs grecs au Roman de Fauvel (cortège qui défile sous les fenêtres du couple étrange formé par le cheval Fauvel et son épouse), des légendes faisant vivre les centaures et les luperques, les "sociétés de guerriers" nordiques jusqu'aux récits de voyageurs témoins de comportements charivariques à des époques fort proches de la nôtre. L’enjeu est toujours le même : la place assignée à tout sujet humain dans l'ordre symbolique. Le rituel charivarique est donc simultanément mise en scène d'un désordre originel et rappel à l'ordre.

Il existe un vieux fonds mythique indo-européen se manifestant à travers les siècles sous des formes diverses (celui de Wotan comme roi des armées, celui des « chasses sauvages » ou Mesnie Hellequin connue à travers toute l’Europe), où le charivari désigne non seulement le tapage organisé par le groupe des jeunes dans les sociétés traditionnelles pour sanctionner les unions mal assorties, mais aussi les exactions des bandes guerrières de l’ancienne société scandinave et germanique. Il y a les charivaris originaires et des charivaris secondaires, inversés par rapport aux premiers : soit que les bandes primitives des hommes-bêtes archaïques, Centaures, Luperques ou Gandharva, investissant la ville pour ravir les femmes et multiplier les hommes, dans le temps hors-histoire, antérieur à la Loi, où ils jouissaient d'une licence (c'était une façon également de glorifier la spontanéité, l'innocence de ces êtres simples qui se situent avant le péché, ou avant l'âge de raison, et qui ne se sont pas encore soucié d'évoluer et de composer avec les exigences de la société) ; soit qu’à leur tour ils soient chassés, revanche des hommes de la cité sur les envahisseurs primitifs. Mais l’interprétation du rituel ne se limite pas à cette alternative simple : le charivari peut comprendre parfois des éléments et des motifs relevant des deux formules, faisant figurer ainsi l’animal mythique aux deux places, celle du chasseur et celle du gibier. Dans les deux cas, le charivari a pour fonction d’être le gardien de la Loi primordiale, celle qui règle le jeu de la sexualité, dans le don et l’échange, sans laquelle il n'y aurait ni culture ni sujet. À ce titre, le charivari n’est pas un rituel comme un autre : il se donne à nous comme le modèle même des conduites rituelles.

 

On trouve dans la société traditionnelle européenne cette coutume universellement répandue, chargée de combattre symboliquement les comportements hors-normes dont l’inversion des sexes et l’adultère féminin sont parmi les plus courants. Réservés aux couples allant à rebours des règles de conduite et menés par les jeunes gens de la communauté, les charivaris aux maris battus ou cocus (Jean est le prénom traditionnel des cocus) se concentraient souvent sur un seul jour de l’année, à Mardi gras. Ces manifestations de vindicte populaire, aujourd’hui disparues, étaient dirigées généralement contre les individus qui enfreignent, d’une manière ou d’une autre, le code dominant de la morale sexuelle ou conjugale traditionnelle. Il s’agissait d’un châtiment symbolique, expression d’une contestation ou manifestation d’une "soupape de sûreté", ayant pour but de combattre un désordre par un acte de désordre, mais un désordre codé et symbolique, pour un ordre normalisé et réel.

Parmi les nombreux rituels punitifs, on note la célèbre promenade assis à l’envers sur l’âne, réservés aux cocus ; les cortèges où se mêlent vacarmes assourdissants, insultes et moquerie ; les mascarades où l’on déguise un mannequin en mari trompé ; ou encore la fête des cornards, assimilée à la traditionnelle Fête des Fous (fous figurés, représentation carnavalesque du monde renversé, et que la tradition montre parfois en cocus cornus).

Carnaval, où le déguisement est de règle : les jeunes gens du village déguisés et désormais anonymes viennent, à l’aide d’instruments bruyants, poursuivre les jeunes filles, se moquer des passants, entrer dans les maisons pour y semer la zizanie, et parfois plus, barbouiller les gens de suie ou leur lancer de la cendre. Carnaval est ainsi le moment où se manifeste le jugement populaire des jeunes hommes de la communauté (les jeunes gens de 15 ans et plus, et plus généralement les célibataires). C’est à Carnaval que s’exerce le plus souvent leur rôle justicier : farces, procès parodiques et charivaris punissent les individus qui ont transgressé les règles de la collectivité. L’aveuglement du mari cocu est un motif traditionnel bien connu et il existe une mascarade de Mardi gras où un mannequin "bien encorné", représentant l’époux trompé refusant de payer la Justice des Fous, est placé sur le chariot fatal avec un bâton à la main ou un mouchoir sur les yeux.

L’homme à l’envers sur l’âne, le cornu ou le fou, que l'on se met à ne plus reconnaître, est traité comme un sauvage : des filles traînent un bélier par les cornes, préfiguration de la capture de la bête.

 

En effet, parmi les pratiques charivariques des sociétés traditionnelles, la "chasse à l’homme sauvage", représentant la victime expiatoire de la communauté, est présente sous différentes formes rituelles. Cette chasse folklorique est l’ultime châtiment populaire infligé à celui qui cumule les comportements hors-norme. Traditionnellement, le mannequin de Carnaval, avant d’être livré aux flammes sous les regards curieux de la foule, est accusé de tous les crimes et de tous les scandales. C’est bien le même rôle sacrificiel que joue l’homme sauvage traqué, le mari encorné, le mannequin de Mardi gras ou encore le Roi des Fous.

Il était fréquent, dans de nombreux villages, que les jeunes mettent en scène à l’époque de carnaval le jeu de l’ "homme sauvage", prétexte pour épingler les individus ayant porté atteinte aux bonnes mœurs. L’homme sauvage, vêtu de peaux de bête ou d’une tunique constituée de mousse, de feuillage ou recouverte de coquilles d’escargot, mettait le feu à la hutte d’un ermite après avoir accompli dans le village plusieurs méfaits. Les habitants envoyaient des chasseurs à sa poursuite. Ceux-ci le capturaient, l’enchaînaient et l’amenaient sur la place du village où siégeaient le juge et la cour. Le "procureur" déroulait un long parchemin et entreprenait la lecture de l’acte d’accusation. Ce procès, qui attribuait à l’homme sauvage les malheurs survenus pendant l’année écoulée, permettait aux garçons d’exercer leur rôle justicier sous la forme d’allusions mordantes à l’adresse des individus accusés de transgresser les règles de la collectivité. L’homme sauvage tentait de s’enfuir, en vain. Condamné à mort, il était abattu et s’écroulait en faisant éclater dans sa chute une vessie de porc remplie de sang, dissimulée sous sa tunique. Dans les chasses à l’ours des Pyrénées, des hommes déguisés et le visage barbouillé de noir étaient poursuivis, rasés puis mis à mort.

L’archétype de l’homme sauvage représente l’être hors civilisation, l’exclu, le sacrifié, et, par son sacrifice, celui qui restaure l’ordre du monde. La chasse rituelle, exécutée par des chasseurs sélectionnés, d’un animal sauvage, est représentatif, soit de l’Hiver qui doit finir, soit de l’Esprit de la Végétation (dans les cultes d’Osiris en Égypte, d’Adonis en Phénicie, puis des cultures du même type en Indonésie, en Extrême-Orient, en pays slaves et germaniques) qui tour à tour meurt, puis, grâce à certains rites et à certaines incantations, ressuscite annuellement.

En effet, en tant que symbole traditionnel du renouvellement annuel et du cycle saisonnier, le porteur de cornes, sur le modèle du cerf dont les bois tombent et repoussent chaque année, est celui qui, par son sacrifice restaure l’ordre du temps. Sa mise à mort symbolique permet d’une part le passage calendaire et d’autre part, le retour à l’ordre social.

L’acte propitiatoire renvoie également au sacrifice du bouc des fêtes de Dionysos, dieu des masques et inventeur du théâtre. N’est-ce pas d’ailleurs le bouc qui a donné son nom à la tragédie, mot dérivé dans lequel on reconnaît les termes grecs tragos « bouc », et odê « chant » ? Cette tragédie dont l’essence même est de raconter indéfiniment l’affrontement d’Éros et Thanatos, l’amour conduisant à la mort. Le sacrifice du bouc renvoie enfin, du bélier d’Abraham au bouc émissaire dans le Lévitique, au rôle purificateur de la mort rituelle qui permet, à l’intérieur de la communauté, de concentrer les manifestations de violence sur un seul individu et de régénérer, renforcer l’ordre social. Ainsi la chute finale du persécuté, celui sur qui tous les malheurs s’accumulent, en ferait un Christ bon pasteur, variante de l’agneau de Dieu, qui s’offre à la mort pour le salut des pécheurs. Ce drame de l’homme trahi peut être lu désormais comme une représentation universelle de la victime expiatoire : le chant du bouc sacrifié.

 

 

La Fête des Fous était un festival médiéval régulièrement célébré par les clercs et laïcs dans plusieurs pays d'Europe (principalement en France, mais aussi en Espagne, Allemagne, Pologne, Angleterre et Écosse). On l'appelait aussi : fête des Diacres-Saouls (jeu de mot sur les sous/saouls diacres), des Cornards, des Libertés de décembre, etc. Ces divertissements avaient ordinairement l'église pour théâtre et les ecclésiastiques pour acteurs (membres du clergé séculier en voie d’accession à la prêtrise). Outre leur fonction réservée à l'office religieux, les cathédrales, et dans une moindre mesure, les églises, étaient, dans la civilisation médiévale, des lieux culturels, politiques et ludiques. Le peuple y mêlait ses pratiques païennes et ses dévotions aux rites religieux. Les édifices sacrés étaient considérés comme des centres de pèlerinage, ils attiraient d’immenses foules aux grandes fêtes de l’année. Seuls édifices couverts de l'époque, ils étaient aussi le cadre de grands spectacles et servaient de lieux privilégiés pour l'enseignement au peuple et les débats politiques. Dans les Fêtes des Fous en général, à l’instar de ce qui se jouait pour la fête de l’Âne, le rituel liturgique ordinaire était observé, mais avec un renversement des rôles. L'idée centrale a toujours été d’effectuer une révolution sociale, dans laquelle le pouvoir, la dignité et l'impunité étaient brièvement conférés à ceux qui sont en position de subordination : on peut voir dans ce renversement hiérarchique l’exaltation des pauvres, des humbles, des faibles, des innocents, mais également un rappel de l’égalité de tous devant dieu. Il faut noter les complexes enjeux de pouvoir, de mise en ordre, de hiérarchie qui se tissent au sein de la société féodale et confèrent à la folie, alors réduite à sa forme la plus douce, utilisée pour exprimer des fantasmes collectifs d’inversion des valeurs, un rôle paradoxal de maintien de l’ordre et du lien social.

Il n'y eut pas plus au douzième siècle qu'aux siècles précédents de fêtes spéciales et auxquelles on attribua particulièrement le nom de fêtes des fous, on donna comme on avait fait jusqu'ici ce nom de festum stultorum, festum fatuorum lottorum, à une des fêtes joyeuses et comiques de Noël ou de Pâques, ou de toute autre époque. Elle peut être définie comme une mascarade de Nouvel An, à laquelle les ecclésiastiques participaient activement : ces fêtes avaient lieu le 26 décembre et l’office était célébré par les diacres, le 27 par les prêtres, le 28 par les enfants, le 1er janvier par les sous-diacres. La Fête des Fous exprime une conception cyclique du temps qui est empreinte d’archaïsme. Elle conserve d’ailleurs des rituels antérieurs au christianisme, qui reflètent une conception magique du passage à la nouvelle année : le vacarme cérémoniel, les banquets et les libations, l’observation des présages pendant les Douze Jours étaient des coutumes populaires solidement ancrées dans les mentalités.

Le 21 décembre, solstice d’hiver, situé à six mois du solstice d’été, est un point solsticial où la course du soleil se renverse : la durée des nuits commence à se réduire. À partir de cette date, douze jours intercalaires – les douze jours qui séparent l’année solaire de l’année lunaire – correspondant au renouvellement de l’année et de la lumière, vont assurer le « raccord soli-lunaire ». Le temps lunaire s’arrête douze jours pour attendre symboliquement le temps solaire (au centre de ces douze jours se situe le début de l’année civile). Ces douze jours correspondent au décalage qui existe entre une année lunaire qui compte 354 jours, répartis sur douze mois dotés alternativement de 29 ou 30 jours, et une année solaire qui elle en compte 365 jours 1/4. C’est dans cet intervalle d’attente et de renversement de la course solaire que débutaient les inversions sociales et sexuelles : c’était notamment le temps de la Fête des Fous. Ainsi, la période de renouvellement de l’année, du renouveau, donc de la licence temporaire admise, était située, à l’époque où les autorités religieuses réglaient le quotidien du peuple, entre le solstice d’hiver et le 6 janvier, Épiphanie, jour des Rois. C’était un temps suspendu qui n’appartenait pas au déroulement ordinaire de la vie : durant ces douze jours, comme un retour au chaos primordial, l’ordre cosmique se suspendait temporairement et le ciel s’ouvrait pour faire circuler les forces, les défunts pouvant réapparaître parmi les vivants. C’est pourquoi cette période de l’entre-deux calendaire a constitué le temps le plus fort de la sortie des masques d’hiver. Les masques sont en effet les médiateurs par excellence entre passé, présent et avenir, entre vie, mort et résurrection.

Un symptôme fort remarquable de la survivance de ces conceptions magico-païennes est de voir ces liturgies bouffonnes prendre place à côté des liturgies les plus solennelles dans les livres et les missels. La confusion qui résulte de ce mélange entre les registres religieux et populaires de la fête a beaucoup contribué à sa mauvaise réputation. Il s’agissait en effet de réjouissances pleines de désordres, de grossièretés et d’impiétés que les sous-diacres, les diacres et les prêtres même faisaient dans la plupart des églises durant l’office divin, principalement depuis les fêtes de Noël jusqu’à l’Épiphanie (soit douze jours), débordements transgressifs précisément pendant la période qui va de la naissance à la manifestation (Épiphanie) du fils de dieu dont la nature divine fut l’objet de tant de querelles et de fulminations contre l’hérésie. La Fête des Fous et les extravagances presque blasphématoires qui lui étaient associées dans certains cas ont été constamment l'objet de condamnations radicales de l'église médiévale. D'autre part, certains écrivains catholiques ont cru nécessaire d'essayer de nier l'existence de ces abus. Si les autorités de l'église condamnèrent à plusieurs reprises la licence de la Fête des Fous dans les termes les plus forts, ces coutumes profondément enracinées ont mis des siècles à être éradiquées.

 

La Fête des Fous apparaît pour la première fois vers 1182, sous la plume de Jean Beleth, dans le milieu des chapitres séculiers. Il indique qu’il arrivait que l'on danse dans l'église, que l'on chante la messe à l'envers. La même année, un prêtre d'Amiens dénonce : « Dans certaines églises la coutume veut que les évêques et archevêques se démettent par jeu de leurs attributs. Cette liberté de décembre – libertas decembricas – est analogue à celle qui avait cours autrefois chez les païens, lorsque les bergers, devenus libres, se plaçaient sur le même plan que leurs maîtres et faisaient, après les moissons, la fête avec eux ». Ce n'étaient pas seulement dans les cathédrales et dans les collégiales que ces joyeusetés se célébraient : elles étaient aussi pratiquées dans les monastères des deux sexes. « C’était l’abomination de la désolation dans le lieu saint et dans les personnes qui par leur état devaient avoir la conduite la plus sainte ».

L’origine de la fête, au XIIè siècle, est envisagée en liaison avec l’évolution de la nouvelle culture urbaine par rapport à la culture rurale qui demeure magique et archaïque. Les rituels d’inversion de la Fête des Fous apparaissent surtout dans l’office religieux et dans les illustrations des gestes des fous. Ils expriment également une conception traditionnelle de la place des jeunes et des enfants dans la société.

La tradition française de la Fête des Fous commença comme un événement ecclésiastique dans des villes abritant des cathédrales comme Paris et Autun. C'était à chaque fois l'occasion de bouleverser les préséances, de faire porter à un âne des habits sacerdotaux, de donner raison au fou, d'introniser l'enfant, d'élire l'évêque ou le roi d'un jour qui, tel celui de la fève, régnait sans conteste. En ville, la Fête des Fous ecclésiastique mettait plus l’accent sur la dérision que sur les rituels magiques. Les Goliards, universitaires en rupture de ban ou baladins iconoclastes, semblent s’être fait une spécialité de la satire et des sermons parodiques. Les Goliards (du latin gula, « gloutonnerie ») étaient des clercs itinérants qui écrivaient des chansons à boire et des poèmes satiriques (et parfois d'amour) en latin aux XIIè et XIIIè siècles. Ils étaient principalement issus des universités française, allemande, italienne et anglaise, et protestaient contre les contradictions grandissantes au sein de l'église, telles que l'échec des Croisades et les abus financiers, ainsi que contre certains écarts de la royauté et de la noblesse. De nombreux poèmes de l'ensemble des Carmina Burana appartiennent à ce mouvement. Ils sont contemporains de l’apparition de la Fête des Fous, et leur évêque Golias (évêque légendaire et frondeur du Moyen Âge, forme latine médiévale de Goliath, pour faire valoir leur position d'étudiants cultivés et de gros buveurs parodiant les autorités politiques et ecclésiastiques) pourrait avoir servi de modèle aux évêques parodiques, plus tardifs.

 

 

Les offices des Innocents (28 décembre) et de la Circoncision (1er janvier) existent depuis le Vè siècle, et étaient en concurrence avec les fêtes populaires de fin d’année. Ils correspondaient à la fête des enfants de chœur et à celle des vicaires, qui devinrent les deux principales dates de la Fête des Fous (celle-ci utilisant les références bibliques que fournit le calendrier liturgique).

Au onzième siècle, la fête des Innocents était encore célébrée d'une manière triste et grave. Au douzième siècle, on élisait un évêque des enfants, episcopus puerorum. Il célébrait l'inversion de l'ordre établi en défilant à la tête d'un cortège d'enfants et réclamait son dû aux portes des maisons. Les jeunes personnes qu'on pouvait surprendre au lit le jour des Innocents, 28 décembre, recevaient sur le derrière quelques claques, et quelquefois un peu plus, quand le sujet en valait la peine. Des indécences du même genre avaient aussi trouvé leur place parmi les folies que les ecclésiastiques se permettaient le jour des Innocents. Ils allaient jusqu'à promener par la ville et exposer sur des théâtres des hommes entièrement nus (détail nouveau ajouté par Louis de Melun, archevêque de Sens, dans ses statuts de l'année 1445, aux turpitudes reprochées au clergé).

 

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