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Présentation du Collectif des 12 Singes

 

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Tous nos textes sont présentés sur http://Collectif12Singes.over-blog.com et nos livres ont une version eBook : "Lendemain du Grand Soir" ; "La philosophie south-parkoise, ça troue le cul !!!" ; "Bouquin Coquin et Taquin d’une Catin et d’un Libertin" ; "Photograffi(ti)es d’Expressions Murales : Pierres Philosophales"

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L’idée, pour Partager auprès du plus grand nombre et facilité la lecture, est de mettre à disposition les contenus synthétisés par nos soins, puis les internautes le désirant peuvent télécharger les pdf illustrés ou commander les livres papier imprimés par un professionnel

 

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LIVRES CRÉATIFS

Publié par Collectif des 12 Singes

 

Suite à la diffusion - dans la toujours très bonne émission Infrarouge - d’un documentaire en deux parties sur le démantèlement d’un réseau européen d’escort-girls, nous republions des synthèses sur l’histoire de la prostitution, comme phénomène apparu avec la civilisation (même en terres d’Islam) mais également un peu présent chez certains autres animaux (essentiellement nos cousins les singes).

 

Nous qui avons toujours pris la défense de la prostitution, comme des drogues, en tant que vices humains liés à nos Libertés (à éduquer, pas à pénaliser), là le juge nous a scotchés : « La prostitution n’est pas une sacro-sainte liberté sexuelle où les filles font se qu’elles veulent avec qui elles veulent et si elles peuvent y gagner de l’argent tant mieux pour elles, tant qu’elles ne sont pas forcées et qu’elles ont envie, pourquoi pas ! Entre la liberté sexuelle assumée et vendre son corps à des mecs méprisants qui veulent tirer leur crampe, il y a une sacrée différence : mise à part une morale judéo-chrétienne désuète, le sexe tarifé libère les bas instincts humains/mâles que l’on ne peut assouvir avec sa partenaire habituelle, la pauvre prostituée devenant alors un défouloir sexuel, un réceptacle subissant les frustrations et fantasmes »

 

Illustration du livre de Jean BOTTERO et Samuel Noah KRAMER : L’ÉROTISME SACRÉ À SUMER ET À BABYLONE

Illustration du livre de Jean BOTTERO et Samuel Noah KRAMER : L’ÉROTISME SACRÉ À SUMER ET À BABYLONE

 

  • Animateur : « Couvrez ce sein que je ne saurais voir » disait Tartuffe de Molière : la société, comme les faux dévots, n’aime guère regarder ce qui dérange, pas plus les formes attirantes que les charmes tarifés ! On les appelle filles de joie, filles à soldats, filles publiques, filles soumises, pierreuses (exerçant près des vieilles pierres, en ruines), lorettes (femmes légères qui habitaient les rues avoisinant l’église Notre-Dame-de-Lorette, dans le 9è arrondissement de Paris, ce quartier à peine achevé en 1820 était peuplé de demi-mondaines pour simuler la population qui manquait, à charge pour elles d’essuyer les plâtres encore frais grâce aux flammes de leurs amants), marmites, hétaïres, radeuses/radasses (un rade étant un comptoir, un bar malfamé), écrémeuses, pétasses (prostituées débutantes ou occasionnelles, femmes faciles ; avoir la pétasse « avoir peur »), connasses (prostituées de bas étage ou inexpertes), gagneuses, catins, péripatéticiennes, horizontales, grues (qui faisaient justement le pied de grue en attendant le client), boucanières (femmes d'une vie aussi désordonnée que pouvait l'être celle des boucaniers, ouvriers travaillant dans une usine où l'on fume le poisson, en particulier le hareng), cailles (une caille coiffée étant une femme légère, une prostituée), paillasses (du nom de la grande enveloppe de toile, ordinairement remplie de paille, dont on garnissait un lit), besogneuses, morues, gotons (diminutif populaire de Margoton ou Marguerite, signifiant le plus souvent une fille de ferme ou de cuisine mal tenue), pouffiasses, amazones, professionnelles, tapins (qui bat/tape le tambour, par extension qui racole), fleurs de macadam, belles de nuit, asphalteuses, marchandes d’amour, gourgandine (du radical de gourer – « (se) tromper » – et de l’ancien provençal gandir, « s’esquiver »), turfeuses (de l’anglais « turf » : motte de gazon, plus ou moins maudit), ménesses (argot de femme, décliné de men, comme pour un gonze et une gonzesse), ribaudes (du bas allemand ribe, « prostituée ») ou musardines (nom donné, au XVIIIè siècle, aux prostituées exerçant leur métier à pied, en se promenant, en musardant)… ces filles légèrement vêtues qui racolent les passants à l’angle des rues. A Rome, on parle de meretrix (de mereo, gagner de l’argent) et de lupa (de louve, évocatrice de la bestialité sexuelle). Le Moyen Âge connaît la « femme publique » (meretrix publica). La Renaissance parle de « filles galantes », de « courtisanes » et de « femmes de petite vertu », qui se rebaptisent elles-mêmes « femmes du monde ». Au XIXè siècle apparaît la « fille soumise » des réglementaristes, mais aussi la « demi-mondaine ». Nommer la personne prostituée est un enjeu politique important : à la « victime » et à « l’esclave sexuelle » du discours abolitionniste répondent la « travailleuse et le travailleur du sexe » du discours néo-réglementariste, alors que les prostituées et leurs « familiers » parlent des « filles » faisant le même « métier ». « Femme prostituée oui, Putain, non ! » est un slogan significatif des prostituées des années 1970. Pouvez-nous nous dresser un tableau chronologique du plus vieux métier du monde, tant au niveau des pratiques que du comportement social vis-à-vis de ce métier peu ordinaire ?
  • Historienne : La prostitution n'est pas « le plus vieux métier du monde » ! Elle n'a pas été présente, loin s'en faut, dans toutes les sociétés humaines (tout comme elle n’est pas intemporelle, car elle a même disparu lors de moments historiques révolutionnaires ou dans certains modes de vie communautaires qui ne réprimaient pas la sexualité). Dans les sociétés protohistoriques comme dans les sociétés primitives et les sociétés traditionnelles, la prostitution n'existait pas. En effet, la liberté des échanges sexuels, encore pratiquée dans certains groupes ethniques, montre que l'idée même de prostitution est restée étrangère à de nombreuses populations. Jusque dans son plaisir solitaire, le plaisir de l’individu des sociétés anciennes ne pouvait jamais être le plaisir d’un individu unique, puisque l’individu n’existait que dans son rapport à la communauté humaine. Cependant, avec la naissance des premières formes organisées de spiritualité, il pouvait déjà exister des femmes « maraboutes » vivant dans des demeures qui regroupaient des filles spirituelles et se livrant à l'exercice de la prostitution sacrée (parfois même toutes les femmes d’une tribu étaient concernées par cette pratique qui apparaît alors comme une survivance de rites d’initiation sexuelle). Dès la période historique, la prostitution exista, sous forme de prostitution sacrée puis de service sexuel vénal (certains pensent d’ailleurs que c’est la naissance du mariage institutionnalisé par l’état et la religion, à la place des alliances matrimoniales claniques, qui a incité le phénomène de prostitution, l’amour collectivisé ou tarifé permettant d’échapper au couple à visée essentiellement patrimoniale/propriétaire). Avec la formation des États-empires mésopotamiens, c’est-à-dire avec la mise en mouvement de la valeur comme puissance autonomisée par la domination d’une classe des maîtres sur une classe populaire, le plaisir était lié à la puissance de l’État et aux manifestations de cette puissance dans les cérémonies publiques et les réjouissances collectives à la gloire de l’aristocratie. La prostitution sacrée était, à l'origine, liée aux cultes de la fécondité, le point de départ étant à la fois religieux et familial : les cultes de la déesse-amante, présents dans toutes les sociétés anciennes, avaient pour rite essentiel l’union sexuelle des hommes avec des prostituées sacrées. Au départ, seuls les prêtresses et les prêtres de la divinité devaient s'accoupler, afin de provoquer la fertilité des terres et l'abondance du gibier, mais rapidement des groupes de femmes et d'hommes liés aux sanctuaires apparurent et s'unissaient aux prêtresses et aux prêtres, puis aux fidèles, afin de ressourcer la force génitale des fidèles masculins et pour que cette force étende ses effets positifs à la fertilité des troupeaux et des sols. Les premières femmes à avoir été consacrées à la prostitution sacrée pour honorer la déesse de la fertilité, Inanna à Sumer, devenue Ishtar pour les Babyloniens, étaient les femmes stériles ; ne pouvant assurer la procréation au sein d'une famille avec un seul homme, elles trouvaient une place dans la société en servant la déesse, devenant les épouses de tous. De même, les prostitués masculins apparaissent avoir été à l'origine ceux qui, par malformation naturelle ou par accident, ne pouvaient pas davantage assurer la continuité de l'espèce ; eux aussi trouvaient ainsi, au service de la déesse, une place dans la société (ayant également un rôle dans les liturgies publiques et privées d’Inanna et Dumuzi – son compagnon berger, image du roi avec son troupeau de fidèles –, mais cette prostitution semble avoir eu un caractère plus marginal et plus sordide). En Mésopotamie, les prostituées étaient nombreuses et leurs appellations diverses indiquaient leur allégeance à un dieu ou leur spécialité. Elles étaient attachées à l’un ou l’autre temple et y exerçaient leur art au bénéfice de la divinité qui les rétribuait. Il existait ainsi une homologie entre l'actrice rituelle et la prostituée qui, en l'occurrence, concilie l'impureté méprisée de son métier et les hautes compétences symboliques qui vont avec, la pauvreté de ces compétences culturelles et les pouvoirs qu'elle est capable de conquérir. C'est en tant que telles que les prostituées sacrées se trouvaient en affinité avec les vierges et les dieux, personnages transitifs, entre deux états, entre deux mondes, et susceptibles à ce titre d'assurer des médiations spécifiques. En effet, la vierge a une position neutre, hors du commerce sexuel donc asexuée en quelque façon, qui en fait une médiatrice religieuse centrale dans un monde social où la séparation des rôles masculins et féminins était très rigide. En jouant la vierge, la prostituée sacrée faisait sans doute écho à cette homologie et, en même temps, comme elle donnait corps à un être double (la putain vierge) elle en dévoilait le principe, le ferment : la vierge comme la prostituée nie les valeurs du groupe tout en les fondant (la fécondité pour l’une, la pureté pour l’autre). La prostituée sacrée était ainsi une médiatrice capable de veiller sur des passages, de capter et détourner vers le groupe social des influences cosmiques. Le noyau de l'action rituelle consistait alors à traverser les frontières et singulièrement la moins perceptible et la plus décisive, celle qui sépare les mondes visible et invisible : le fait de se dénuder, emblématique s'il en est du métier de prostituée, prenait le sens d'un dédoublement, d'un passage dans l’au-delà et d'une substitution avec l'entité invoquée. Sortir de son corps, à l'instant du rite et aussi en rêve, permettait à l'officiante d'assurer le lien entre des espaces et des êtres distincts et séparés. « Curatives », ces « femmes sans hommes » avaient un statut ambigu dans la mesure où elles oscillaient entre les catégories du féminin et du masculin, de l'humain et du divin, de l'impur et du pur : elles visaient à obtenir un bénéfice immédiat au moyen de rituels, lesquels, par les chants, la musique et la danse, permettaient de communiquer avec les dieux. Ces bayadères (femmes dont la profession était de danser devant les temples en Inde) étaient ainsi consacrées autant au culte des dieux qu’à la volupté des croyants, l’un nourrissant l’autre. Le Code d'Hammourabi, notamment la loi 181, citait une hiérarchie des prostituées sacrées sans faire ouvertement référence à une rémunération par les fidèles. Mais, très vite, on voit que les offrandes aux dieux furent remplacées par le paiement de ces personnes, et, en beaucoup de lieux, la prostitution du personnel religieux servit à alimenter le trésor du sanctuaire. Concrètement, des fonctionnaires de certains temples géraient des maisons de prostitution, et la déesse Inanna possédait ainsi des cabarets, des débits de boisson et des lupanars : « Sise à la porte du cabaret, je suis la prostituée experte du pénis ! ». Se détachant peu à peu de sa fonction religieuse (la « prostituée sacrée » comme vestale – prêtresse dédiée à Vesta, déesse du foyer à Rome, continuatrice d'une très ancienne tradition, le maintien du feu commun perpétuellement allumé, sauf qu’elle devait rester vierge, car en cas de relations sexuelles sacrilèges, un crime qualifié d'incestus, la vestale était enterrée vivante ou brûlée vive – et comme exorciste de la menace que les femmes faisaient peser sur la communauté abstraite de la religion), elle apparaît comme « marché » dans les sociétés où l'État, aux mains d'une classe sociale dominante (une aristocratie, une oligarchie, une théocratie), exerce sa puissance et sa tutelle sur le reste de la société. Il faut que le rapport marchand urbain se soit autonomisé comme espace d'échange de valeur pour que « le commerce » sexuel s'y rattache. Les empires-États mésopotamiens, non seulement permirent, mais établirent la prostitution comme catalyseur d'urbanisation et opérateur de la circulation de la valeur (à la place du système économique clanique basé sur le don et le contre-don, on instaura par ce biais la notion d’échange marchand propice aux sociétés étatiques). La prostitution devint une affaire d’argent et l'on quitta le domaine du « sacré ». Ces comportements se monnayaient : les sanctuaires s’enrichissaient des sommes payées par les fidèles désirant accomplir le rite, de même que les chefs de famille rentabilisaient le prêt des femmes qui étaient leur propriété. Les responsables des États, à Babylone comme dans tout le Moyen-Orient, ne laissèrent pas échapper cette source de revenus, et se mirent à créer leurs propres maisons de prostitution. Les prostituées se multiplièrent autour des temples, dans les rues et dans les tavernes. Ainsi, Ourouk, la ville d’Inanna, était renommée aussi bien pour les diverses catégories de femmes dont les activités étaient partiellement ou intégralement vouées à la prostitution que pour les diverses variétés d’invertis et de travestis, les deux associées ès qualités aux cultes locaux. Nanaya, autre déesse d’Ourouk, était clairement associée à l’érotisme et à la sexualité tarifée : « Si je suis droite contre le mur, c’est un sicle ; si je me penche, c’est un sicle et demi ». Toutefois, il ne manquait pas de péripatéticiennes qui travaillaient en indépendantes dans les rues, le long des quais ou à l’ombre des murailles. Les prostitué(e)s avaient en commun avec les humains consacrés aux dieux qu’ils échappaient au cadre familial et à ses règles sexuelles, mais le mariage ne leur était pas interdit, même si c’était une union que désapprouvait l’ « homme sage » (il déconseillait d’ailleurs tout autant tout mariage avec une femme rencontrée lors de fêtes et spécialement parée à cette occasion). Pourtant, l’importance sociale et le rôle positif de la prostitution apparaissent bien dans l’Épopée de Gilgamesh où une femme, appelée « La joyeuse », séduisit Enkidu, et, de brute sauvage qu’il était, en fit un homme ! Enkidu, à l’approche de la mort, maudit la prostituée qui l’avait arraché à l’innocence de sa vie première, puis, prenant en compte le bien qu’elle lui avait somme toute apporté, revint sur sa malédiction. Pour la Bible, les femmes mésopotamiennes aux mœurs dévoyées et les despotes efféminés étaient la négation même de la différence entre les sexes et donc la négation de la société et de la civilisation. Les fondateurs de la religion hébraïque voulurent rejeter le culte des idoles qui se manifestait, notamment, par la prostitution sacrée : ils furent donc amenés à proscrire toute prostitution sacrée pour les « filles d'Israël ». Mais les textes montrent le peu d'efficacité des interdictions car des prostitués, hommes et femmes, liés au Temple, sont évoqués de multiples fois, à propos du fils de Salomon ou du roi Josias, par exemple (le roi Josias, vers -630 « ordonna de retirer du sanctuaire de Yahvé tous les objets de culte qui avaient été faits pour Baal, pour Ashéra et pour toute l'armé du ciel. Il démolit la demeure des prostituées sacrées, qui était dans le temple de Yahvé »). La prostitution vénale existait aussi (évoquant la prostitution, le livre d’Ezéchiel précise dans un langage très cru comment la femme dite de mauvaise vie « raffolait d’amants dont le membre viril égalait celui d’un âne et la décharge celle d’un cheval »), les hommes avaient facilement recours aux prostituées et n'étaient accompagnés d'aucun jugement moral négatif (les livres de sagesse répètent à qui mieux mieux le conseil d’éviter celles qui vous prendront dans leurs filets pour vous dépouiller de tous vos biens, mais les recommandations sont du domaine de la prudence, non du respect des personnes, et la prostituée est un personnage bien présent dans le monde de la Bible) : dans ces sociétés, la sexualité était un comportement humain, comparable aux autres recherches de plaisir, donc tout à fait normal. La prostitution ordinaire était interdite aux femmes du peuple hébreu, mais autorisée pour les étrangères (finalement, même les juives la pratiquaient, presque légalement). En fait, cette interdiction fonctionnait grâce à un tour de passe-passe, car n’était pas appelée « prostituée » la femme que son père prêtait contre de l’argent, mais seulement la femme qui était sous l’autorité d’un homme et qui, sans son approbation, vendait ou donnait ses charmes. C’était le détournement du bien d’un chef de famille qui était interdit, pas le commerce sexuel, et, au Moyen-Orient, un père pouvait monnayer les services de sa fille dès que celle-ci avait trois ans. La Bible montre de fait que les hommes avaient facilement recours aux prostituées. En Egypte, la prostitution était pratiquée sur les bords du Nil, mais elle était condamnée moralement puisqu’on attendait même d’un veuf de longue date qu’il évite ce genre de fréquentations. Pour autant, les maisons closes existaient (représentations d’accouplements collectifs sur papyrus ou tessons de poterie). Par contre, il n’y avait pas de prostitution sacrée, les relations (même intimes) entre une prêtresse et une divinité s’effectuant dans le cadre d’une relation symbolique de couple légitime. En somme, dans de nombreuses sociétés archaïques, la prostitution n'était pas mal vue et représentait pour les femmes de condition libre une source de revenus pour se constituer une dot et accéder ainsi au mariage qui était un statut recherché (ce fut par exemple le cas dans la société étrusque, où les femmes avaient pourtant des droits importants, à la grande indignation des Grecs qui reprochèrent de ce fait aux Étrusques la légèreté des mœurs de leurs femmes – en plus de leurs pouvoirs et de leur « autonomie »).
  • Animateur : Qu’en était-il justement des civilisations grecques et romaines, fortement influencées par leurs prédécesseurs orientaux ?
  • Historienne : Dans ces sociétés esclavagistes, seul le plaisir des maîtres existait, car il était le seul à contribuer à la puissance de l’Etat. L’esclave concourait d’ailleurs à intensifier ce plaisir. Il n’était pas condamnable, ni même répréhensible, de vendre des êtres humains : son enfant, garçon ou fille, sa mère, sa sœur, voire soi-même. Avec l'esclavage, le commerce des humains générait la recherche de personnes à prostituer : guerres, rapts, razzias de pirates et de bandes organisées fournissaient un abondant personnel aux proxénètes et à tous les amateurs dans l'ensemble du bassin méditerranéen. Dès la petite enfance on pouvait être rentable pour son propriétaire, et souvent celui-ci consacrait temps et argent afin de parfaire les qualités sociales et les compétences érotiques de ses protégés dans l'espoir d'un profit maximum (des hommes ou des femmes de bonne famille tiraient même profit de la beauté de leurs esclaves en les prostituant dans un coin isolé de leur domicile). L’histoire des plaisirs de la chair (manger, boire et faire l’amour) dans la démocratique Athènes est une étude de la jouissance des sens que procure aux hommes de la cité le marché des corps et de la table (sur les vases attiques du -Vè siècle, la représentation des ménades – ivres en permanence, jouant du tambourin et chantant la joie de chasser les chèvres –, les adoratrices et nourrices de Dionysos – dieu de l'extase et de tous les sucs vitaux dont le sperme, il est celui qui permet à ses fidèles de dépasser la mort –, est très proche de celles des courtisanes vouées au culte d’Aphrodite – déesse dérivée de la sumérienne Inanna, elle symbolise tant le plaisir de la chair que l'amour spirituel, pure et chaste dans sa beauté ; les femmes étaient tant ses victimes que ses instruments destinés aux hommes car, elle-même mariée à Héphaïstos, elle eut de multiples aventures extraconjugales). Le banquet athénien de l’époque classique, le lieu par excellence des plaisirs de la chair, avait recours à des « professionnels » des deux sexes. Les épouses et les filles de citoyens étant par leur statut exclues des festivités de l’andrôn, il était dans l’ordre des choses que les femmes admises à partager la couche des dîneurs et à contribuer à leurs divertissements soient exclusivement des « professionnelles », pornai (prostituées) ou hetairai (compagnes) rétribuées d’une façon ou d’une autre, pour leurs prestations. Rappelons tout de suite que l’érotisme masculin est à aborder dans la sphère de la consommation vénale de partenaires féminins ou masculins : l’hétérosexualité n’était pas uniquement confinée à la reproduction de l’oikos (la maison) et de la polis (la cité) et l’homosexualité masculine était aussi concernée par le marché du sexe. Même si la liaison de l’éraste, l’adulte, et de l’éromène, le pais (« l’enfant » qui n’a pas encore de poil au menton), ne relevait pas du marché des corps, mais de la paideia, de l’éducation, des adolescents apparaissent en grand nombre dans l’iconographie du banquet où ils faisaient les échansons (chargés de servir à boire aux personnages de haut rang) et le service de la table, et ils étaient, bien plus souvent que des éromènes (amants), des « professionnels » venus du marché du sexe. De leur côté, les femmes qui accompagnaient les hommes en société (fermée aux femmes honnêtes) et qui avaient reçu à cette fin une certaine éducation – dont étaient privées les femmes en général – étaient dites « compagnes ». Ces hétaïres (courtisanes de luxe) étaient de riches affranchies ou des étrangères qui faisaient, librement, commerce de leur corps. Elles circulaient librement et menaient une vie indépendante, contrairement aux femmes mariées, mais elles n’obtenaient jamais le statut de citoyennes. Comme disait un contemporain : « Les hétaïres nous les avons pour le plaisir, les concubines pour les soins de tous les jours, les épouses pour avoir des enfants légitimes (pour perpétuer le nom et recueillir le patrimoine du père) et garder fidèlement le foyer ». Les femmes étaient donc classées dans la société non par les critères sociaux, mais par leur rôle sexuel. Ainsi, dans le monde des plaisirs, à Athènes comme ailleurs, la hiérarchie des professionnelles a toujours un grand nombre d’échelons, ainsi la distinction entre pornai et hetairai devient obsolète. Ce sont toutes des prostituées. Toutefois, la première différence, essentielle, porte sur le mode de rétribution des prestations. La pornê était payée en argent par ses clients (souvent représentés sur les vases la bourse à la main !), l’hetaira recevait des cadeaux de ses hetairoi (compagnons) et de ses philoi (amis). Dans le premier cas, il y avait échange anonyme de marchandises : ce que vendait la pornê, son corps, son sexe, accessoirement ses talents artistiques, était une marchandise et elle était, elle-même, une marchandise. Cette dernière était tarifée, qu’il s’agisse de la personne (il y a des professionnelles nommées « une obole », « deux drachmes ») ou du type de passes demandées par le client, la kubda, la pénétration anale, ayant le prix standard le moins élevé. Dans le second cas, des cadeaux étaient échangés entre des personnes liées entre elles par la philia, un terme qui dit moins la relation sentimentale que l’appartenance à un groupe engagé dans des liens de réciprocité. Aux dons de ses philoi qui assuraient son entretien, l’hetaira répondait par un contre don. Le contenu et le montant du don et du contre don étaient à la discrétion des donateurs. Une hetaira n’avait pas les mêmes exigences et les mêmes gracieusetés vis à vis de tous ses philoi. Elle avait, en revanche, intérêt à ce que soit respecté ce mode de rétributions de ses prestations et à déployer toute une stratégie pour garder l’amitié hors du marché, car il y allait de son rang. Aussi, lorsqu’elle acceptait de se faire payer en argent, et que sa position dans le monde des plaisirs lui permettait de le faire, elle exigeait des sommes fabuleuses (mille drachmes pour une nuit) ce qui ne faisait qu’accroître son prestige et confirmer sa place dans la hiérarchie. Le deuxième paramètre à considérer est la nature et la durée des services demandés. Dans tous les cas, la copulation faisait partie du jeu, mais elle pouvait être associée à d’autres prestations comme le chant, la danse ou la conversation, voire des soins divers. La location pouvait être opérée par un ou plusieurs clients et sa durée pouvait aller de la simple soirée à celle d’un ensemble de festivités. Entre la pornê qui était payée à la passe (rapport sexuel tarifé entre la prostituée et son client, terme à rapprocher de « faire une passade », qui désigne une rencontre fortuite) et qui devait accepter tous les clients et l’hetaira qui avait un nombre restreint de philoi assidus et qui devait être « séduite » pour accorder ses faveurs, l’échelle était longue et ses degrés bien flottants. Le troisième paramètre à considérer lorsqu’il s’agit de distinguer la pornê de l’hetaira était « l’économie du regard ». A Athènes, la réclusion dans l’espace privé était le signe d’un statut (et même d’un rang social) : l’Athénienne, la fille / épouse / mère de citoyen, était dissimulée à tous les regards, à l’abri de ses vêtements et des murs de l’oikos de son père puis de son mari. L’espace de l’hetaira oscillait entre ces deux extrêmes qu’étaient l’espace public de la pornê et l’espace privé de l’épouse. La pornê était exposée aux regards de tous : son corps était dénudé (pour l’exhibition du bordel puis lors de ses prestations de musicienne et de danseuse) ; elle n’était pas rattachée à un oikos et partageait la promiscuité du bordel. L’hetaira avait une résidence personnelle, mais ce n’était pas une recluse enfermée dans la maison. Elle n’exhibait pas son corps ; au contraire, lorsqu’elle sortait, elle le couvrait pour en garder toute sa valeur. Lorsqu’une hetaira était prise comme concubine (pallakê), elle perdait son ambivalence : elle devenait une « femme de l’intérieur », traitée comme une épouse et astreinte au même comportement. L’opposition hetaira / pornê a donc été mise en place en Grèce archaïque, pendant la période où les banquets aristocratiques constituaient « une anti-cité » avec ses propres règles et ses propres conventions. Alors que la cité adoptait le système monétaire, l’anti-cité aristocratique le refusait et entendait garder l’organisation de ses plaisirs hors du marché. Situer les échanges entre l’hetaira et ses hetairoi dans le champ du don et du contre don relèverait donc plus du politique que de l’économique. Selon le droit athénien, l’homme libre qui se prostituait (dans une relation homosexuelle, comme prostitué ou comme courtisan/amant) perdait la capacité d’exercer une fonction publique et de fréquenter les lieux publics (tout comme celui qui avait frappé ou négligé ses parents, celui qui n’avait pas pris part aux expéditions militaires ou avait jeté son bouclier, celui qui avait dévoré les biens de ses parents ou tout autre héritage), la violation de ces interdits étant punie de mort. La raison de ces règles se trouve dans le rôle social que jouait la pédérastie. On déduisait en outre de la prostitution d’un homme, l’engloutissement de son héritage, notamment par une insatiable soif des plaisirs et les dépenses que génère l’absence de maîtrise de soi. La passion de la bonne chair (opsophagia), des joueuses d’aulos, des courtisanes et du jeu, amène à accepter de s’installer chez son amant pour jouir de tout cela gratuitement et toucher un misthos, devenant de fait un courtisan hetairikos. Ce genre de citoyen était considéré comme un prostitué parce qu’il faisait commerce de son corps et comme un « efféminé » parce qu’il était insatiable dans sa quête des plaisirs. Ce qu’on lui reprochait n’était pas son comportement sexuel mais sa situation de dépendance vis-à-vis des amants chez lesquels il s’était installé, une situation qui était celle d’une femme vis-à-vis de son mari, entretenu par autrui parce que son corps ne lui appartenait plus et parce qu’il avait perdu toute liberté de parler et d’agir. Ainsi, la métamorphose d’un amant devenant homme après avoir été femme n’a rien de sexuel, elle est simplement dû à un changement de situation économique et de position sociale : après avoir été entretenu par un amant, le prostitué/courtisan devient à son tour suffisamment riche pour entretenir à son tour un amant. Mais un hetairikos citoyen qui impose à son amant des dépenses considérables dans la vie privée doit nécessairement le payer de retour dans la vie publique. Comme le « parasite » (le asumbolos, qui ne paye pas son écot) avec son « sponsor », l’hetairikos entretient avec son amant une relation de dépendance politique, ailleurs on dirait de clientèle. Cela aboutit dans tous les cas à la même conclusion : comme l’avait prévu le législateur, la prise de parole d’un débauché qui s’est vendu à ses amants ne peut rien apporter de bon à la communauté. Parallèlement à cela, la prostitution féminine n’était pas punie, car elle remplissait une fonction socialement utile (rempart contre l’adultère). L’offre et la vente des corps se déroulaient dans des lieux publics, rigoureusement séparés de l’espace privé de l’oikos (la maison) et considérés comme des zones de commercialisation, des espaces magiques qui transforment les humains en produits. C’étaient évidemment les rues de la cité où les épouses, « les femmes mariées selon les règles » et soucieuses de leur réputation, ne s’aventuraient que par nécessité et cachées sous un épais manteau. C’était là que déambulaient en revanche, s’offrant à tous les regards, des troupeaux de péripatéticiennes (prostituée qui arpente le trottoir, par allusion plaisante au verbe grec signifiant se promener, qui inspira les péripatéticiens, les partisans de la doctrine d’Aristote qui apprenaient en marchant et en regardant la vie autour d’eux) : gephuris (fille des ponts), dromas (coureuse), peripolas (vagabonde)… Les murs, les portes, les places et le port de la cité étaient particulièrement fréquentés. Il semble que le quartier du Céramique avec sa porte (le Dipylon), son cimetière et ses jardins était un haut lieu du commerce du sexe. Parmi les racoleuses de l’espace public, les auletrides, les joueuses d’aulos (une sorte de hautbois), étaient les moins chères et les plus méprisées même si certaines d’entre elles parvinrent à s’élever dans la hiérarchie de la prostitution. Elles pouvaient en effet être distinguées dans des « écoles de musique », sans doute sans grande qualité artistique, mais très prisées par un public masculin assidu. Les rues d’Athènes étaient dures : les bagarres pour se procurer une professionnelle étaient très fréquentes et les dîneurs se disputaient particulièrement les « musiciennes » indispensables à leur fête. Pour canaliser les pulsions naturelles des jeunes gens et protéger les femmes mariées, Solon (le grand démocrate) fit l’acquisition de femmes esclaves, les installa dans différents quartiers de la cité (près des remparts ou dans les quartiers populeux) pour les offrir à tout le monde dans le cadre d’établissements municipaux (même si très vite purent s’ouvrir des établissements privés, soumis à autorisation et redevables de taxes). Protégées par les autorités, les maisons publiques versaient en échange une redevance, le pornikon. Avec cette taxe, Solon fit construire un temple à Aphrodite Pandémos (l’Aphrodite commune à tous ; au-delà de ça, la prostitution sacrée était pratiquée auprès de certains temples et à leur profit), patronne des plaisirs tarifés. Pour que l’ordre public soit respecté, les astynomoi, les dix magistrats qui en étaient chargés, devaient veiller à l’application de la loi : les joueuses d’aulos et autres musiciennes ne devaient pas profiter de la compétition dont elles étaient l’objet pour faire monter les prix. En effet, le prix forfaitaire pour une nuit ne devait pas dépasser deux drachmes et si des hommes se disputaient la même professionnelle, cette dernière était tirée au sort sans être consultée. Celui qui payait plus était passible d’une eisangélie, une action judiciaire qui concernait les délits politiques. Dans une cité démocratique, le marché du sexe devait être ouvert à tous, sans distinction de fortune ! Ainsi, le bordel était un « lieu public » où se pratiquait légalement le commerce du sexe féminin. Le terme normal pour le désigner depuis Solon est ergasterion, atelier (non pas que du sexe, car il était aussi un atelier de filature et de tissage ce qui doublait sa rentabilité). Des hommes (et des femmes) sont quelquefois décrits comme « assis dans un oikêma », une stalle (siège de théâtre, mais aussi espace limité par des cloisons, notamment réservé à un cheval dans une écurie) individuelle dont la porte s’ouvre directement sur la rue, ce qui laisserait supposer qu’il s’agissait d’une institution légèrement différente de celle du bordel (mais que la porte soit modestement fermée ou ouverte pour un « show », la profession de l’occupant ne faisait pour le passant aucun doute). La forme la plus dépréciée de prostitution était celle que pratiquaient les femmes en se vendant au bord des routes ou dans les bordels. C’était notamment le cas des pornai, des prostituées de basse condition. Ce nom vient du verbe « vendre », car les prostituées étaient au départ des esclaves achetées sur le marché par des proxénètes femmes et installées dans de petites cellules qu’un simple rideau fermait pendant la passe. Pour autant, les esclaves pouvaient espérer (pour certaines d’entre elles, les plus belles et talentueuses) changer de statut, passer de la condition d’esclave à celle d’affranchie : c’était alors pour une prostituée accéder à la propriété, propriété de son corps, propriété de ses biens et propriété de ses enfants qu’elle pouvait désormais garder si elle le désirait. Comme en Grèce, la prostitution (du latin « prostituere » : mettre devant, exposer au public) était tolérée à Rome tout en faisant l’objet d’une réprobation sociale. Pour autant Caton l’Ancien (homme de la République pourtant réputé pour sa sévérité), disait à des mâles sortant du lupanar : « Bravo ! Courage ! C’est ici que les jeunes gens doivent descendre, plutôt que de pilonner les épouses des autres » (à Rome, les dicterions – lupanars – étaient considérés comme lieux d'asile et, par la suite, reconnus inviolables ; dans leur enceinte, les hommes mariés ne pouvaient y être accusés d'adultère, un père ne pouvait y chercher son fils pas plus que le créancier poursuivre son débiteur) ; de même, après la morosité du règne augustéen, les mœurs se libérèrent brutalement pendant les premières années du règne de Tibère et on vit même un sénatus-consulte de 19 se plaindre, entre autres « déviances », qu'aucune fille libre de moins de 20 ans n'avait le droit de se prostituer contre un salaire. La prostitution, très fréquente et totalement admise (rejetée certes, mais tolérée quand même) puisqu’aucun homme ne se cachait pour aller au bordel, était peu onéreuse. A Rome, les professionnels (femmes ou hommes) se rencontraient dans les lieux publics tels que les forums, les portiques, les théâtres, les auberges et bien sûr les lupanars (du mot « louve », le surnom des prostituées, évocateur de la bestialité sexuelle ; leurs chambres étaient ordinairement construites sous terre et voutées, fornix, d'où est dérivé le mot fornication). Les maisons closes étaient encadrées par l’Etat au nom de l’intérêt public (pour éviter que les jeunes gens ne se ruent sur les femmes mariées). Au-delà des créatures aussi vénales qu’affolantes qu’étaient les courtisanes de comédie, ou encore ces figures de « demi-mondaines » (que célébraient les poètes), sans parler des princesses impériales (comme Julie ou Messaline, dont les historiens anciens dénonçaient à plaisir les incartades sexuelles la nuit dans Rome), les hommes eux-mêmes étaient accusés de se prostituer comme César et son ami Mamurra dont Catulle prétend qu’ils disputaient leurs clients aux filles des rues. Toutes ces figures peuplent la Rome imaginaire de nos contemporains, dont ils font volontiers une société orgiaque et « décadente ». Toutefois, le mot de prostitution renvoie tantôt au commerce réel des corps tantôt à des pratiques sexuelles transgressives par rapport aux normes de la société romaine. Les rapports économiques à Rome, en effet, comme dans bien des sociétés traditionnelles, pouvaient relever soit du don et du contre-don, soit de l’échange marchand. Dans le premier cas les services sexuels étaient inclus à Rome dans des relations de clientèle (il s’agissait d’un officium, d’un « devoir », de l’affranchi(e) à son ancien maître), dans l’autre il s’agissait d’une véritable prostitution, d’un commerce monnayé. À cela s’ajoutait une autre situation économique : celle de l’esclave qui était une marchandise et dont le corps était à la disposition de son maître (les lois condamnant les maîtres qui prostituaient leurs esclaves étaient si peu efficaces qu’elles furent souvent reproclamées du Ier au IVè siècle). La prostitution ainsi définie (limitée aux seuls échanges marchands des corps) pouvait être le fait soit d’esclaves, loués par leur maître, soit d’affranchi(e)s, soit d’hommes et de femmes libres car nés libres (ceux que les Romains appellent ingenui), des ingénu(e)s qui vendaient leurs prestations sexuelles. En fait les seul(e)s prostitué(e)s dont le droit et la morale se souciaient étaient les ingénus, faisant commerce de leurs corps de façon ouverte et notable. En effet, d’une façon générale l’impudicitia volontaire et en particulier la prostitution, ne pouvait déshonorer qu’un homme ou une femme susceptibles d’être honorables, ce que n’étaient pas les affranchi(e)s. Finalement la prostitution au sens strict était à Rome quantitativement moins importante que dans nos sociétés égalitaires et démocratiques. Et elle n’était problématique que pour les prostitué(e)s ingénu(e)s. Puisque des corps serviles, ou affranchis, masculins et féminins étaient disponibles en grand nombre, aussi bien dans les demeures des hommes libres que dans les maisons de prostitution, comment se fait-il que des femmes nées libres aient renoncé à leurs privilèges et statut de matrones ? Comment se fait-il aussi que la société ait institutionnalisé ce renoncement en prévoyant d’enregistrer officiellement ces prostituées d’origine libre ? La réponse à cette question tient à la place et la nature des loisirs (otium) voluptueux dans la vie romaine et au coût des plaisirs qu’ils imposaient. C’est pourquoi penser la prostitution romaine doit se faire d’abord en termes de dépenses somptuaires. D’ailleurs les Romains ne censuraient jamais l’usage des prostitué(e)s proprement dit(e)s pour des raisons morales mais prétextaient toujours de raisons économiques : payer des prostitué(e)s menaçait les patrimoines comme toutes les autres dépenses en argent destinées aux plaisirs de l’otium (trop d’hommes libres donnèrent tous leurs biens à une courtisane au point que le droit interdit les legs en leurs directions). Malgré le blâme moral adressé aux prodigues excessifs, les dépenses destinées aux plaisirs de l’otium et en particulier l’argent payé aux prostitué(e)s étaient à Rome une nécessité culturelle, la culture du plaisir étant constitutive de l’otium. En effet, il était convenu au sein de la culture romaine que les jeunes hommes non mariés pouvaient et devaient s’adonner aux divers plaisirs associés au banquet : le vin, la bonne chair et les filles (ou les garçons). Ces plaisirs juvéniles n’avaient pas lieu, en général, dans la maison du père mais dans les maisons de prostitution à cause de leur caractère exceptionnel et excessif. Un ou une esclave assez joli(e) pour n’être qu’un objet de plaisirs coûtait trop cher pour être présent(e) dans de nombreuses maisons, et les multiplier menait à la ruine. C’est pourquoi la cité avait besoin de prostitué(e)s pour ses plaisirs. Ainsi à côté de la population servile toujours sexuellement disponible, les Romains faisaient appel à des prostitué(e)s libres afin de donner une dimension somptuaire, luxueuse, indispensable aux plaisirs raffinés qui constituait ce pôle indispensable de la vie civilisée qu’était l’otium urbanum, les loisirs de la ville. Les prostitué(e)s appartenaient donc à la population urbaine et étaient des composantes indispensables à la civilisation telle que la concevaient les Romains, au même titre que le vin, la musique, la cuisine, les parfums et tous les autres plaisirs du banquet. La prostitution était donc une pratique non pas sexuellement mais culturellement nécessaire à Rome. Le système symbolique de Rome servait à représenter l’érotisme des corps libres, féminins et masculins. Alors que la cité marquait d’infamie ces hommes et ces femmes nés libres se livrant à la prostitution (les privant du droit d’hériter aussi bien que de porter plainte pour viol ou insultes, créant ainsi une catégorie inférieure de citoyens), ils exerçaient une fonction précise. Ces « parias » de la société romaine, toujours « efféminés », servaient à marquer les marges de l’humanité civilisée dans la continuité, à définir les hommes, libres et adultes et donc « masculins », par ce qu’ils ne sont pas mais ce qu’ils pourraient par malheur être, devenir des « efféminés » ou leur équivalent, des prostituées libres. Les prostitué(e)s libres assumaient donc une fonction symbolique qui était d’être l’autre du soldat comme l’acteur est l’autre de l’orateur. Un épisode du mythe de Romulus et Rémus est associé à ce rituel : les jeunes Luperques reproduiraient les deux jumeaux, guerriers et bergers nomades, avant la fondation de la Ville, élevés sur un Palatin encore sauvage par une prostituée, lupa (Accia Laurentia, à qui la beauté de ses formes et la voracité de son appétit charnel avaient attiré cette qualification de la part de ses voisins), compagne d’un berger, après avoir été allaités bébés par une véritable lupa-louve. Le loup figure la vertu militaire, le corps sacré du jeune soldat, la louve incarne le corps prostitué de l’un ou l’autre sexe. Que la louve soit devenue l’animal emblématique de Rome montre comment était centrale la figure de la prostitution (féminine ou masculine indifféremment) à Rome : elle structurait l’espace féminin et urbain, en s’opposant à la matrone domestique, et l’espace masculin de la guerre en s’opposant au soldat (d’ailleurs, une fois par an, les femmes de la noblesse romaine étaient obligées de s'offrir au premier venu pour le prix qu'ils décidaient ; de même, bien que les filles publiques portaient une toge ouverte sur le devant et une mitre jaunes, couleur de la honte et de la folie, leurs chaussures étaient rouges jusqu’à ce qu’Adrien réservât cette dernière couleur aux seuls empereurs – sous l’aspect du pourpre, couleur très chère car issue du coquillage murex). L’empire byzantin, héritier de Rome, continua longtemps de tolérer les formes les plus visibles de prostitution (il faut rappeler que dans le domaine familial, l’usage oriental d’offrir les esclaves de la maison aux hôtes de passage était un gage d’hospitalité), puisqu’il existait même à Constantinople un théâtre appelé Pornas où l’on donnait des spectacles débridés. Ainsi, Théodora (508-548), élevée dans un porneion (une maison de prostitution) puis membre d’un groupe de comédiens légers, usa de ses charmes pour s’élever dans la société, obtenant même en 524 l’abrogation de la loi qui interdisait à un patricien de se marier avec une actrice (elle étant plus qu’à fond dans son rôle de courtisane … d’infanterie). Elle devint ainsi la femme du futur empereur Justinien et influença alors la vie politique pendant plus de vingt ans, poussant son mari à diriger l’Etat d’une main de fer. Mais elle n’oublia pas son passé, car en matière de prostitution, son grand empereur de mari fut très innovateur. Il stipula en 531 dans son Corpus Juris Civilis que tous les proxénètes tels les souteneurs et les maquerelles (de macalrellus : dans les anciennes comédies à Rome, les proxénètes de la débauche portaient des habits bigarrés ; ce nom n'a été donné à l'un de nos poissons de mer – maquereau – que parce qu'il est bariolé de plusieurs couleurs sur le dos) seraient punies sévèrement s'ils étaient trouvés coupable de pratiquer ces métiers. Pour la première fois, une loi s'attaquait aux problèmes de la prostitution par ces racines. Par le fait même, les lois interdisant aux ex-prostituées de se marier furent également abolies. Mais ce code de loi ne faisait pas allusion aux prostituées elles-mêmes. En fait, cette loi visait essentiellement à faire sortir les prostituées des maisons closes. Afin de réussir son projet, il devait évidemment faire plus, c'est pourquoi il mit sur pied le premier centre de réadaptation sociale, nommé Metanoia qui voulait dire se repentir. Mais malgré ces efforts considérables, le programme fut un échec. De quoi confirmer la réputation de Byzance, cette cité du vice et de la perversion.
  • Animateur : Avec toutes ces traditions ancestrales, comment le christianisme naissant a-t-il envisagé les choses du sexe, payant ?
  • Historienne : En 326, l’empereur (futur chrétien) Constantin se contenta d’édicter une loi qui spécifiait que les servantes de taverne pouvaient rendre certains services à leurs clients en toute légalité, sachant que la même prestation serait tenue pour un adultère si c’était la patronne qui l’assurait. Le premier empereur chrétien savait de quoi il parlait : sa mère, la future Sainte Hélène, avait été tenancière d’une gargote avant d’épouser le général Constance Chlore. Par contre, la prostitution masculine fut interdite vers le milieu du IIIè siècle, l’empereur chrétien Théodose le Grand établissant en 394 que les hommes se prostituant dans les bordels de la ville seraient brûlés vifs en place publique, puis au Vè siècle il ordonna d'envoyer en exil tous les pères, époux, ou maîtres qui prostituaient leurs filles, femmes ou esclaves, mais il n'a pas créé une véritable loi. Cette répression, étendue aux souteneurs, s’explique soit par l’extension du phénomène avec la chute de l’empire romain soit sous l’influence du christianisme. Toutefois, en 438, le code de l’empereur Théodose II entérina l’existence légale des prostituées et de leurs souteneurs. Par la suite, la tradition chrétienne considéra la prostitution comme un moindre mal. Les Pères de l'Église en témoignent, tel Augustin d'Hippone au IVè siècle qui estimait qu’elle était naturelle et permettait de protéger les femmes honorables et les jeunes filles du désir des hommes. La prostitution était d’ailleurs jugée tellement naturelle que, pour plusieurs théologiens, il était préférable qu’une femme y pousse son mari plutôt que de consentir à certains rapports sexuels considérés, eux, comme de graves péchés. En effet, virulente à l’égard des proxénètes, l’Eglise était beaucoup plus hésitante vis-à-vis des prostituées car si la Bible évoque à plusieurs reprises les « femmes de mauvaise vie », celles-ci ne sont pas dépeintes en termes uniquement négatifs. Si Saint Paul s’est formellement élevé contre leur fréquentation, Salomon rendit ouvertement hommage au cœur de mère des deux courtisanes venues vers lui pour trancher une complexe affaire de fils nouveau-né, et Jésus salua la foi de Marie-Madeleine venue lui laver les pieds de ses larmes et les essuyer de ses cheveux (elle était sa meilleure amie, ils s’embrassaient sur la bouche, elle l’accompagna jusqu’à la croix, fut la première à vouloir l’embaumer au matin et elle vit donc la première le Ressuscité). Entre l'impureté méprisée de leur métier et les hautes compétences symboliques qui vont avec, il y avait toujours cette ambivalence, base du principe même du statut de ces femmes : elles étaient à la fois exclues, vouées à l'errance surveillée et à la clandestinité, et parfaitement insérées dans l'économie générale de la sexualité et des échanges, autant comme une ressource pour les cités que pour l'accompagnement obligé des cours et des armées. Cette contradiction essentielle qui les définit a été en quelque sorte traduite dans l'espace avec les projets de cantonnements de leurs activités sur les bords de la ville (d’où le terme de bordel) et dans des quartiers réservés. Autant de mesures qui concrétisent leur dualité sociale. En conséquence, tout en réprouvant la profession, les évêques hésitaient à condamner les femmes qui la pratiquaient, autorisant au IVè siècle les prostituées à recevoir le baptême (les hauts fonctionnaires de l’empire romain n’avaient pas le droit de le demander car ils faisaient usage de la peine de mort), n’invitant les miséreuses qui se vendaient par nécessité qu’à jeûner quelques semaines pour expier leur péché là où les femmes aisées qui trompaient leur mari par concupiscences étaient soumises à une dure discipline. Pour éviter que les veuves et les orphelines n’en vinrent à ces tristes extrémités, les évêques et les pieuses aristocrates donnèrent des pensions ou fondèrent des institutions.
  • Animateur : Devenus maîtres de terres en voie de christianisation, quelle fut l’attitude des Barbares face à ce phénomène sociétal ?
  • Historienne : Dans les sociétés germaniques, le mariage permet d’apaiser les tensions entre clans. Afin de ne pas insulter leur épouse, mais surtout leur belle-famille, les hommes évitaient donc les « mauvaises fréquentations » (au risque que sa belle-famille se venge, les armes à la main), sauf qu’ils avaient aussi des concubines. Ainsi, les Vandales, venus de la région du Rhin moyen, qui parvinrent en Afrique et s’emparèrent de Carthage en 440, découvrirent avec stupeur une ville où chaque rue comptait au moins un lupanar. Horrifiés, ils interdirent immédiatement la prostitution et condamnèrent les prostituées à se marier. Pour rappel, selon la loi salique, l’homme qui traitait une femme libre de prostituée devait payer une amende de 1800 deniers, là où le meurtre d’un esclave ne coûtait que 1200 deniers. Pour ces tribus, la prostitution représentait une malédiction à combattre. Théodoric Ier fut le premier à user de violence dans ce domaine. En effet, il parait que les proxénètes étaient jugés très sévèrement, car ils étaient passibles de la peine de mort pour avoir commis un tel crime. En 506, le roi wisigoth Alaric II proposa à ses sujets une nouvelle édition du code théodosien, modifiant le texte de façon à éliminer toute loi autorisant la prostitution. En effet, ce code prévoyait pour la première fois que les femmes de petites vertus étaient aussi coupable que les proxénètes et qu'elles étaient justiciables du fouet. Mais face à cette pudeur des barbares, on ne doit pas cacher la situation d’un monde où la prostitution restait largement pratiquée. Toutefois, la double influence du christianisme et de la législation germanique contribua à faire lentement évoluer les esprits : pour convaincre les paysans d’abandonner leurs cultes païens, des prédicateurs leur expliquaient que leurs déesses étaient jadis de simple prostituée et à ce titre digne du plans grand mépris. La figure de la femme vénale devint alors un repoussoir culturel absolu, même si à partir du VIè siècle des clercs traduisirent des textes grecs démontrant que des prostituées peuvent même prétendre à la sainteté, elles qui peuvent pécher longtemps à de nombreuses reprises et pourtant être pardonnées lorsqu’elles finissent par se repentir. Mais c’est bien à l’époque carolingienne (avec le rêve carolingien de Rénovation de l’Empire Romain) que l’on voit apparaître le souci d’améliorer la société, à la lecture d’Augustin, et donc les premières lois interdisant explicitement l’amour tarifé. Les réformateurs de ce temps entamèrent une sorte de longue marche vers la cité de Dieu qu’ils entendaient réaliser sur terre. Leur combat avait pour champ principal l’union des sexes, et il devait reléguer aux marges de la société un pouvoir féminin jusque là dominant dans les groupes claniques païens (les gentilices : groupes de familles portant un nom en commun) absorbés par l’Empire déchu, le but étant d’assurer l’alliance d’un groupe de clercs réformateurs et d’une noblesse germano-chrétienne. Malgré le fait que tous les chefs francs avaient des harems byzantins (ou des gynécées grecques où y vivaient leurs concubines), la prostitution pour le commun des mortels n’était aucunement tolérée. Pour autant, lorsque Louis le Pieux succéda à Charlemagne en 814, sa première mesure fut de chasser toutes les prostituées du palais, qu’elles avaient investi pendant les dernières années du règne du vieil empereur. En 820, il édicta un capitulaire précisant que « tout homme chez qui des prostituées auraient été trouvées devra les porter jusqu’à la place du marché où elles seraient fouettées et, en cas de refus de sa part, il sera fouetté avec elles ». En fait, les prostituées étaient perçues comme de très graves criminels, passibles de 300 coups de fouets, soit le nombre de coups de fouets le plus élevé mentionnés dans le « Code Alaric », en plus de voir leur chevelure coupée. L’humiliation publique des souteneurs semblait alors la meilleure façon de lutter contre le phénomène. En cas de récidive, la loi était intransigeante, et la criminelle était vendue au marché des esclaves. Malgré de telles mesures, Louis le Pieux n'a pu enrayer la prostitution, même si pendant cette époque la prostitution était un phénomène rare étant donné que la société franque était majoritairement rurale, et que la prostitution est un phénomène essentiellement urbain (toutefois, des sœurs vivant au couvent avaient été trouvées coupables de se livrer à de telles activités pour augmenter leur revenus). La législation carolingienne n’a sans doute pas été appliquée, mais elle a contribué à faire des prostituées des exclues, privées de protection légale. Au IXè siècle, la liste des péchés commença à gagner en sévérité et les prostituées furent traitées à l’égal des femmes adultères et soumises à trois ans de pénitence. Cherchant une nouvelle Eve, qui aurait également commis la faute mais qui aurait été pardonnée, les théologiens précisèrent le personnage de Marie-Madeleine (dont les Evangiles ne disent que peu de choses, sinon qu’elle a été libérée des sept démons) sous les traits d’une prostituée : la pécheresse repentie, vêtue de ses seuls cheveux, devint ainsi une figure majeure en Occident (Adam et Eve avaient provoqué la chute, Jésus et Marie-Madeleine en couple – comme compagnons de route – prodiguaient le salut). Pour autant, sans vouloir éradiquer la prostitution, le haut Moyen-âge contribua à la confiner dans la sphère de la marginalité, de l’illégalité, du secret. Dans les années 850, l’archevêque de Reims (menant une enquête sur la moralité des prêtres de sa paroisse) découvrit l’existence de demeures particulières avec de petites portes suspectes situées près des églises. Les prostituées avaient toujours été socialement dévalorisées, mais l’homme de l’Antiquité pouvait les fréquenter sans craindre pour sa réputation. Vers l’an mil, le client, honteux et inquiet, préférait cultiver le secret. En se fermant aux yeux du monde, le lupanar devint une maison close !
  • Animateur : Oui, mais justement, ce n’est pas parce qu’on ne voit pas que cela n’existe pas/plus !
  • Historienne : En effet ! Si les hommes qui s’élançaient à la conquête de Jérusalem à la fin du XIè siècle se présentaient avant tout comme des pèlerins accomplissant une pénitence, entre deux combats, ils succombaient facilement aux plaisirs sexuels, ne pouvant garder leur chasteté virginale dans ces parties d’Orient chaudes et stimulant la chair, bien que les prédicateurs (qui diffusaient la réforme géorgienne) rappelaient aux fidèles combien le péché de la chair offense le regard de Dieu. Ainsi, même si des milliers d’épouses ont suivi leurs maris, il existait des bordels en activité dans les camps, qui seront fermés afin de plaire à Dieu et attirer ses bonnes grâces (nécessaires pour la victoire vu l’infériorité numérique des chrétiens), révélant au passage leur existence, soigneusement tue jusque-là. De nombreux soldats, mais aussi des moins, et leurs ribaudes, furent promenés nus et fouettés en public, châtiment de l’adultère également appliqué à l’encontre des hommes surpris au bordel. Un siècle plus tard, malgré l’injonction du pape Clément III (1187-1191) que les expéditions ne comportent aucune femme, à l’exception des lavandières au-dessus de tout soupçon (ses femmes indispensables aux armées en route ayant bien souvent plusieurs cordes à leur arc), les conseils pontificaux ne furent pas écoutés et de très nombreuses femmes suivirent, tant pour se battre pour leur foi que pour rendre heureux en amour les malheureux aux combats. On pourrait penser que l’Orient luxurieux des harems méprisait la basse prostitution occidentale (pour autant, les villes musulmanes étaient au cœur d'un échange humain incessant, aussi, elles étaient structurées pour accueillir des gens en quête de plaisir éphémère et passager), mais il n’en était rien, surtout après avoir eu écho des excès de ces dévergondées de fesses-pâles. Notamment, les Mamelouks (esclaves militaires turcs asservis par les Arabes) n’hésitèrent pas à désarmer et déserter, voire à renier l’islam, pour goûter les plaisirs de la chair chez les chrétiens ; d’autres, conciliant mieux l’aiguillon du désir et celui de la religion, opéraient de nuit des razzias et capturaient de belles filles publiques. Toujours est-il que lorsque le nouvel évêque de Saint-Jean-d’Acre arriva à son poste en 1216, il découvrit avec horreur une nouvelle Babylone, où les courtisanes abondaient, payant des loyers élevés tant à des laïques qu’à des prêtres et moines. Plus tard, Saint Louis menant la septième croisade en 1248 et étant très pieux, aucune folle femme ne partit avec l’expédition. Mais sitôt qu’il fut emprisonné, des navires occidentaux ravitaillèrent les camps, des bordels fleurissant dans toutes les villes conquises. Les ribaudes courant après les croisés faisaient quelque peu désordre dans la quête du paradis en Terre sainte, mais là encore, la sagesse des Trois Singes (ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire) a fait son office, le repos du très chrétien guerrier valant bien une escort-girl, même vilipendée par la « sainte » Eglise. Pour autant, cet ordre moral que le roi cherchait à imposer en Orient, il l’appliqua également à son propre royaume par une série d’ordonnances, restées sans effet ! Ainsi, dans la cité des papes même on disait qu’on ne pouvait traverser le fameux pont sans rencontrer deux moines, deux ânes et deux putains. Les filles de joie, fillettes de vie, folles femmes, satisfaisaient un besoin social que les législations royales, princières et municipales n’ont jamais pu abolir, les tentatives répétées de Louis IX s’étant soldées par un échec. L’ordonnance de 1254 décréta l’expulsion des femmes de mauvaise vie de toutes les villes du royaume, bannies, se voyant confisquer tous leurs biens (jusqu’à leurs vêtements), mais suite à cette dure répression, la prostitution clandestine remplaça les maisons de débauches ouvertes à tous. Les hommes s'en plaignants furent nombreux, argumentant que depuis la publication de l'édit, il était difficile pour eux de protéger la vertu de leurs femmes et de leurs filles contre les assauts de violence que canalisaient autrefois les bordels (il n’est d’ailleurs pas anodin que deux femmes furent entourées de vénération à cette époque : Marie, mère de Jésus d’une part, et d’autre part les trois personnages féminins du récit évangélique alors confondus sous le nom de Marie-Madeleine ; la putain publique au secours de la vierge domestique). Sa décision ayant eu du mal à être appliquée strictement, les ordonnances suivantes furent relativement plus tolérantes. Ce trouvant devant l'échec cinglant de sa politique intransigeante, il décida d’ouvrir un centre de réadaptation et de reclassement, le « Couvent des filles-Dieu », poursuivie sous le règne de Charles V. En 1256, l’expulsion des « folles de leurs corps et autres fillettes communes » fut à nouveau décrétée, mais une clause précisa qu’il s’agissait surtout de les chasser des quartiers bourgeois, des églises, couvents et cimetières, pour les repousser « hors les murs », les mettre au ban de la société, en banlieue. Les échecs de cette prohibition révèlent un nouveau regard social porté sur la prostitution, un nouveau décret ayant rétabli la prostitution, à condition que différentes règles soient suivies. Etant donné que Paris (ville septentrionale) n’avait pas intégré, comme les villes méridionales, la prostitution dans ses institutions urbaines, Saint Louis accorda comme privilège aux pauvres lingères de Paris d'établir leurs étals près du cimetière des Innocents, face aux murs des Halles, moyen de restreindre la prostitution puisqu’une lingère honnête ne pouvait qu'être très pauvre (un surcroît de ressources ne pouvait être que le « fruit d'un commerce honteux et condamnable »). Que la prostitution, liée à l'insuffisance des ressources, se soit développée avec les crises est certain, ce qui a sans doute alimenté une constante suspicion à l'égard du travail des femmes : l'atelier et la boutique tenus par des femmes serviraient de façade à un commerce moins honorable (un texte de 1420 mentionne que les maquerelles « tiennent des échoppes de denrées et de métier », ce qui leur permettait d'accueillir jour et nuit une clientèle spéciale). De la fin du XIIIè au XVè siècle, les autorités admirent que cette pratique, profondément ancrée dans la société, était impossible à éradiquer : bien que la prostitution fût l’objet d’une réprobation générale, les fillettes trouvaient leur place dans la communauté (mais tout de même maintenues dans des quartiers spécifiques de la ville). Cette attitude de relâchement, que de nombreux politiciens préconisaient également, montre que la prostitution ne scandalisait pas la population en général. Alors que jusqu’au XIIè siècle l’Eglise condamnait strictement la fornication, c’est-à-dire tout forme de sexualité en-dehors du mariage, dès la fin du XIIIè siècle la morale s’accorda davantage à la réalité et reconnut les besoins sexuels des jeunes hommes. L’affirmation de la virilité entraînant fréquemment un déchaînement de violence et se traduisant par des viols collectifs commis sur des femmes isolées ou faibles, réputées communes, les autorités encouragèrent l’essor d’une prostitution officielle. Ainsi, à la fin du Moyen-âge, la prostitution apparut aux yeux de certains notables comme une thérapie sociale, voire une pédagogie de la bonne conjugalité (Thomas d'Aquin au XIIIè siècle jugeait qu’elle était nécessaire à la société comme les toilettes à une maison : « cela sent mauvais, mais sans elle(s), c’est partout dans la maison que cela sentirait mauvais »). Les filles publiques se dressèrent alors en gardiennes de la moralité (bien qu’une femme s'étant adonnée à de tels actes devait se soumettre à une pénitence de six années, alors que son partenaire ne devait jeûner que pendant dix jours) : chargées de défendre l’ordre collectif, elles luttaient contre l’adultère et juraient de dénoncer les contrevenants aux commandements du mariage, se montrant des plus actives dans la chasse aux filles secrètes et aux épouses dépravées, qu’elles menaient au tribunal ! Partant donc du postulat que les lupanars représentent un dérivatif à la violence sexuelle, les autorités au pire toléraient la prostitution, au mieux l’organisaient. Étant donné que le Grand Conseil de 1358 avait mentionné que « les pécheresses sont absolument nécessaires à la Terra », on assista à un effort d'institutionnalisation de la prostitution visant à tirer profit de ce commerce, mais surtout de le restreindre à certaines zones de la ville. A Paris, ces lieux restaient stables et correspondaient à ceux définis par Saint Louis. Une ordonnance de 1367 du prévôt Hugues Aubriot fixa d’ailleurs les rues où les ribaudes pouvaient exercer. Pourtant, en 1387, un procès se déroula au Parlement afin d'en chasser les prostituées, mais en vain, car les sentences reconnurent que « de tous temps » il y avait eu « femmes de vie ». A la Court-Robert, le prince Louis d'Anjou, agacé par ce mauvais voisinage, tenta lui aussi de chasser les pécheresses. Mais même racoler aux porches des églises n'effrayait pas les filles de vie, comme le prouve la liste des délinquants appréhendés par les marguilliers et les sergents du chapitre de Notre-Dame. Sur l'île de la Cité (celle de Notre-Dame justement), la rue de Glatigny resta le cœur de la prostitution parisienne, le fameux Val d'amour, fermé plus tard par François Ier. Au cœur des cités méridionales, les maisons de fillettes, les châteaux gaillards et autres maisons lupanardes devinrent des institutions municipales, entretenues et inspectées par les consuls, tandis qu’au Nord, plus méfiantes, les villes cantonnaient dans quelques rues les mères maquerelles et leurs pensionnaires. Pour les grandes villes telles que Lyon ou Arles, vu les besoins de la population, un quartier entier fut affecté à cette activité. Les filles communes « gagnaient leur aventure » sur les places, dans les rues et les tavernes des quartiers autorisés, mais elles devaient obligatoirement ramener le client dans le prostibulum publicum pour la passe. Edifiés avec les deniers publics, ces institutions étaient baillées à ferme à un tenancier (souvent une femme, surnommée l’abbesse), détenteur officiel d’un monopole, chargé du recrutement des futures besogneuses et du strict respect des règles intérieures (interdiction du blasphème et des jeux). Essentiel à la bonne renommée de la maison, le tenancier servait aussi d’agent de renseignement, très utile aux autorités. A la fin du XVè siècle, la figure féminine de l’abbesse (souvent fille commune ou ancienne prostituée reconvertie en honnête épouse) disparut au profit d’officiers de justice qui reprirent la direction. Les pouvoirs publics ne parvinrent pourtant pas à interdire les autres formes de prostitution, leurs institutions affrontant une intense concurrence : les tavernes, hôtels, bordes et étuves privées offraient une prostitution notoire et, de fait, souvent tolérée. Les étuves notamment constituaient des lieux de débauches célèbres, mais tous les bains publics ne pouvaient arborer l’enseigne de la luxure et du stupre, des règlements contraignants interdisant l’accueil des prostituées et précisant systématiquement les jours et heures réservés à chaque sexe. Finalement, la marge entre prostitution tolérée et prostitution prohibée était assez floue, les municipalités (ainsi que les religieux grâce aux loyers, à condition que les filles exercent par nécessité et non par vice et plaisir) profitant de ce commerce et s’enrichissant en prélevant des taxes sur les maisons publics ou en mettant les fillettes à l’amende. Mais il existait également des prostituées entretenues au sein même des palais royaux et princiers (recrutées par le roi des ribauds, un officier chargé de maintenir l’ordre au sein de ces palais, ou de surveiller les marginaux d’une ville), à disposition des puissants, locaux ou de passage. A l'image des princes, certains bourgeois souhaitèrent également entretenir pour leur confort quelques prostituées : Charles V puis Charles VI accordèrent ainsi aux puissants banquiers lombards le droit d'entretenir à domicile quelques femmes. A la campagne, les filles allaient de village en village en fonction des marchés, moissons ou vendanges. Seule l’enseigne permettait d’identifier la maison de passe, mais dans les rues les prostituées devaient rester tête nue, à une époque où il était impensable de sortir sans une coiffe. De fait, à la fin du Moyen-âge, la prostitution eut droit de cité : acceptée et légalisée, elle devint même une profession à part entière et toutes les grandes villes possédaient leur quartier réservé à cet effet. La borde (désignant une cabane de planches en ancien français) devint le bordel (ou bordeau), et prit le sens de lieu de débauche au Moyen-âge, les prostituées n’ayant alors le droit d’exercer leur activité que dans des cabanes, à l’écart des lieux habités. D’ailleurs, en langue d’oc, Bordeaux et bordel est un seul et même mot, bordèu, signifiant une maison isolée. Même si le nom Bordeaux provient du nom latin de la ville (Burdigala), étant donné que son port s'est développé du fait du vin mais surtout par la traite des noirs (plaque tournante la plus importante pour le commerce des esclaves), la ville était bien la capitale de la débauche par le vin et l'exploitation humaine (sachant que les marins trouvaient dans tout port bon nombre de prostituées pour leur faire traverser d’autres tourmentes que celles maritimes).
  • Animateur : C’était en fait les prémices à la renaissance et à la reconnaissance de ce métier telle que dans l’Antiquité ?
  • Historienne : Comme dit plus tôt, dans l’Occident médiéval, l’Eglise toute-puissante ne jetait pas la pierre à la pécheresse, inspirée en cela par l’exemple biblique de Marie-Madeleine. Les « châteaux gaillards » fonctionnaient tout à fait officiellement. Mais ce bel équilibre fonctionnait en temps de paix car en période de conflits, viols et exactions étaient l’apanage des combattants (même les croisés). Après la « libération » de la Renaissance, la période suivante avec la Réforme et la Contre-Réforme vit un « détournement de la sexualité », un retour de balancier avec un renouveau de l’ordre moral. A la suite du Concile de Trente, l'ambiance de tolérance légale et judiciaire à l'égard de femmes qui incarnaient dans la vie sociale les figures érotico-vénales prit fin. On assista alors à une marginalisation croissante des prostituées, qui étaient à la fois cantonnées et taxées, écartées et intégrées. Même le climat de la cour des papes changea après le Concile : il n'était plus possible de mener une carrière de courtisane « honnête » et cultivée, comme celle d'Imperia/Lucrezia dont le salon avait été fréquenté par les humanistes de l'entourage du pape Jules II. Pourtant ce n’étaient pas des conduites sexuelles scandaleuses qui en faisaient, de plus en plus, un gibier d’inquisition. En fait le Saint Office s’intéressait aux incantations « magiques » (à la différence des médecins, les religieux ne s'intéressaient pas directement à leurs savoirs sur le corps – qu'elles manipulent, embellissent, parfument et soignent par la parole – et à l'usage illicite qu'elles pouvaient en faire), conjurations et oraisons « pour l’amour » qui semblaient être un savoir spécifiquement lié au métier : complexité culturelle de ce savoir (entre oral et écrit, entre manuscrit et imprimé) et lien à la performance rituelle dont les prostituées étaient reconnues comme les seules officiantes efficaces, c’était dans l’ambivalence (sociale, culturelle et symbolique) des prostituées que s’enracinait leur pouvoir d’intermédiaires. La détention supposée d'un savoir tenait, d'une part, à leur connaissance intime et secrète du corps et des manifestations physiques et mentales du désir et, d'autre part, à la position marginale et clandestine dans laquelle elles se trouvaient de plus en plus cantonnées. La prostituée pouvait donc, tout particulièrement à cette époque, incarner la figure, par ailleurs bien attestée, de « l'illettrée-savante ». De plus, l'oralité qui véhiculait les connaissances des prostituées, reposant sur l'idée d'une force non seulement des mots mais de la voix, évoquait le « chant des sirènes », métaphore qui renvoie à leur capacité merveilleuse d'attirer les hommes et de les enjôler. Vers le milieu du XVIè siècle, une série d'ordonnances déclencha le mouvement de ségrégation. En 1549 on interdit aux prostituées d'habiter certains quartiers de Rome, en 1556 de se confondre avec les « honnêtes femmes » à l'église et en 1557 de racoler pendant le Carême (cette clandestinité allait de paire avec le caractère secret de leur savoir, surtout que lire et écrire étaient des compétences d'autant plus puissantes que pour les acquérir elles s'étaient heurtées à l'interdit social ; face à la conception dominante qui voyait dans l'apprentissage de la lettre une discipline chrétienne de l'âme et du corps, émergeait donc une tout autre pratique). En 1566, Pie V, avec son projet de les confiner dans un espace qui leur soit propre, inaugura le tournant répressif de la Contre-Réforme : trois ans plus tard, on commença à circonscrire de murs et à fermer de portes leur quartier réservé, qui devint un véritable ghetto, et à cela s'ajouta le renforcement de la pression fiscale (notamment diverses taxes pour financer les travaux publics). Dans ce contexte, la fondation de refuges pour accueillir et éduquer les « repenties », pratique déjà courante à l'époque médiévale, prit une signification nouvelle par rapport à l'ambivalence ecclésiastique et normative antérieure – pour qui la prostitution était un phénomène à tolérer à l'intérieur d'une politique de contrôle social de la sexualité. Désormais le rachat pédagogique des prostituées était plus ou moins assimilé à celui des figures de l'altérité absolue, juifs et musulmans, eux-mêmes diabolisés car exclus de la grâce de Dieu. Cependant la persécution judiciaire et le projet de moralisation promus par les autorités de l'Eglise cohabitaient paradoxalement avec la liberté d'exercer des prostituées qui payaient les taxes communales, ce qui affaiblissait singulièrement les principes proclamés d'une telle politique et inaugura une longue période de double jeu. Plus mobiles, plus dissimulées et plus nombreuses, les femmes qui, entre XVIè et XVIIè siècles, se vouaient au commerce du sexe, devaient affronter les normes rigides promues par la Contre Réforme. A cause de leur métier et des pratiques irréligieuses, blasphématoires et sacrilèges qui lui étaient associées, elles devinrent un gibier d'inquisition. Les prostituées tombaient donc sous le coup de la loi inquisitoriale, mais moins parce qu'elles exerçaient un métier scandaleux (celui-ci, s'il se conformait aux règles locales, n'était pas, de fait, interdit), que parce qu'elles posséderaient des connaissances spécifiques, un corpus de textes efficaces, une compétence énonciative qui, faisant intrinsèquement partie des instruments de leur office, les plaçaient en marge du peuple chrétien. En France (depuis 1560), en Espagne (depuis 1632) et dans tous les pays protestants, la prostitution sera ainsi pourchassée (assortie d’une condamnation du proxénétisme), mais comme les actions seront plus ou moins sévères et plus ou moins persévérantes, suivant les époques, le phénomène va perdurer : il lui suffisait de s’adapter, et de se développer dans la clandestinité. La politique royale de répression commença en 1560 avec l’ordonnance d’Henri I décrétant la fermeture des bordels dans toutes les villes de France. Pour autant, le Roi-Soleil fut déniaisé fort jeune par une professionnelle, ce qui ne l’empêcha pas d’instaurer la Salpêtrière, cette abominable prison pour femmes « perdues » (pour qui ?). Lui qui aspirait à être « un parfait modèle de vertu », fut pourtant avec Henri IV le roi bourreau des cœurs par excellence (une chanson populaire chantait les amours du roi : « Laissez baiser vos femmes, les nôtres en font autant »). Sa carrière de séducteur commença d’ailleurs peu de temps après sa prise de pouvoir en 1661 avec la duchesse de La Vallière, qui fut sa première maîtresse (prendre une maîtresse, pour un souverain, ne relève pas seulement de la puissance virile magnifiée mais aussi d’une stratégie de pouvoir visant la politique tant intérieure qu’extérieure. Il eut avec elle quatre enfants, et commit un adultère simple car sa maîtresse n’était pas mariée (mais lui oui, depuis seulement un an, avec l'infante Marie-Thérèse d'Autriche, sa cousine germaine, dans le cadre du traité des Pyrénées qui fixait les frontières entre la France et l'Espagne). Les choses se compliquèrent avec sa longue et prolifique liaison (1667 à 1681, huit enfants illégitimes) avec madame de Montespan, épouse du marquis du même nom. Avec elle, le roi commettait un double adultère. La faute s’accentua encore à partir de 1674, année où il séduisit la gouvernante des enfants qu’il avait eus avec la belle Athénaïs, la future madame de Maintenon (d’ailleurs choisi par celle qu’elle allait remplacer). A partir des années 1680, Louis XIV mit un terme à une longue vie de libertinage afin de s’acheter une conduite. Et ce furent les filles publiques qui firent les frais du revirement d’un monarque vieillissant sous l’influence du parti dévot et de l’austère Mme de Maintenon afin de se rapprocher d’un modèle éthique plus rigoureux. Le laxisme et la tolérance des siècles précédents disparurent à cause du « mal de Naples », la syphilis, qui progressait (la première tentative de sanitarisme dans le domaine de la prostitution remontait pourtant à 1360, avec l'établissement par Jeanne Ière, reine des Deux-Siciles, d'un bordel en Avignon où les filles étaient largement contrôlées par des médecins et une abbesse), mais aussi en raison du moralisme des protestants puis des catholiques, prônant un redressement des mœurs. Mais la fermeture des bordels et des étuves, la surveillance des cabarets et des auberges par la police conduisit les putes (du sanscrit poutri, qui signifie fille, dont le diminutif en serait pucella, et le péjoratif, putana ; il est à noter qu'il n'a été pris en mauvaise part qu'assez tardivement : quand un garde-suisse disait à Madame de Fontanges – une des maîtresses de Louis XIV – « Vous pouvez entrer, je sais que vous êtes la putain du Roi », il n'avait pas l'intention de l'offenser) à se cacher et à tomber dans la clandestinité et l’illégalité. Certains établissements existaient toujours malgré les interdictions sans cesse renouvelées (en 1619, 1635, 1644, 1667). Pour autant, la plupart des filles étaient à la merci des maquereaux (« maque » signifiait vente, métier de marchand ; de là sont venus maquignon, maquerel ou maquereau, ce dernier n’étant qu’un maquignon – vendeur de bétail au détail – de femmes) et autres ruffians (aventuriers) qui pratiquaient l’abattement de nez au rasoir afin de mater les rebelles ou les indépendantes. A Paris, pour tromper la police, elles s’habillaient comme les autres femmes, opéraient de jour et non de nuit, à proximité voire directement dans les lieux fréquentés. La grande majorité de ces fausses promeneuses, surnommées les « pierreuses » ou les « coureuses », étaient de pauvres filles venues des campagnes environnantes ou vendues par leur famille. La misère et les multiples crises du XVIIè siècle furent toujours les grandes pourvoyeuses de la prostitution, sachant que même les femmes mariées vendaient leur corps occasionnellement pour survivre. Pour éviter les rafles policières dans la rue ou les établissements clandestins, les proxénètes imaginèrent le système de call girls, ne gardant aucune fille à demeure. A la fin du XVIIè siècle, la police fut totalement débordée par toutes ces formes de prostitution, demandant même au roi la réouverture des bordeaux, plus faciles à contrôler, mais le roi refusa, préférant rester dans une logique d’enfermement, d’abord appliquée aux pauvres et mendiants à partir de 1656 avec la création des hôpitaux généraux, puis étendue aux prostituées en 1684 grâce à trois ordonnances. La première, datée du 20 avril, créa le délit de prostitution (l'ordonnance accorda au Lieutenant Général de Police à Paris des pouvoirs exceptionnels en matière de surveillance des mœurs, d'incarcération et de correction pour débauche publique et maquerellage), qui n’existait pas auparavant, et la peine de prison, qui devint avec l’enfermement dans les hôpitaux généraux une peine dégradante, souvent associée à d’autres humiliations comme la flagellation publique ou l’immersion dans une cage de fer. Les prostituées emprisonnées dans des maisons de force (maisons de correction où l’on enfermait, pour les redresser et les mettre au travail, les vagabonds, petits délinquants et les femmes condamnées qui ne pouvaient être envoyées aux galères) subissaient une peine de pénitence et de correction par le travail, la discipline et la religion. L’apparition de telles structures à l’époque moderne montre, à l’évidence, la volonté étatique de contrôler la sexualité féminine (et par extension la sexualité masculine), notamment transgressive. Au-delà de cette question singulière, l’ensemble de la société faisait les frais du « resserrement » de l’absolutisme et de l’investissement, du pouvoir royal, jusque dans le secret des chambres à coucher. A une religion qui se voulait répressive, sévère, désormais immiscée, par l’intermédiaire de ses représentants officiels, dans l’intimité de tous les sujets du Royaume, s’aggloméra une « morale » qui ne parvint pas à s’imposer à tous et à laquelle les autorités se voyaient forcées d’ajouter de véritables gardiennes, personnes physiques qui la matérialisaient, par leur travail et leur présence. Les établissements de pénitence (établis à la fin du XVIIè siècle et dans la première moitié du XVIIIè à l’initiative des municipalités et des évêchés, et confiés à des communautés de religieuses ; vingt-trois communautés étaient recensées dans le royaume de France, dont six pour la seule capitale), avaient un objectif explicite : corriger les vices et les comportements sexuels déviants dans de véritables prisons de la vertu. C’était ainsi près d’un millier de « pénitentes », « repenties », « madelonnettes » (épouses infidèles, veuves et célibataires en concubinage, femmes débauchées et prostituées) qui purgeaient des peines variées, composant d’étranges colonies de punies, ayant en commun le fait d’avoir eu des relations sexuelles hors mariage et d’être sous la surveillance de femmes qui avaient, théoriquement, fait vœu de chasteté. Luxure et chasteté féminines se retrouvaient ainsi enfermées dans une sorte d’étrange face à face, par les hommes de loi et d’Eglise. Apparues sous le règne de Louis XIV, ces institutions participaient largement à une atmosphère de « punition généralisée » visant à contraindre les corps et à les rendre plus « dociles ». D’ailleurs, les femmes ou filles débauchées étaient enfermées à la prière des familles, sur l’ordre de l’évêque, de l’intendant, du lieutenant général, du juge de police, du colonel de régiment ou du commissaire, et souvent c’était bien la délation (notamment familiale, ou de proches) qui conduisait prioritairement, bien avant les descentes spontanées de police, les prostituées aux établissements de pénitence. Déshonneur, impudicité, débauche, revenaient d’ailleurs sans cesse dans les demandes d’internement pour prostitution. L’honneur de la famille était « sali » par la présence, en ville, d’une prostituée qui porte le nom d’un lignage et qui se livre à une débauche sexuelle rémunérée, hors mariage, au mépris de la morale dominante (catholique ou protestante) et de la loi en vigueur. On comprend mieux alors que la délation familiale était un des principaux leviers d’enfermement de ces femmes transgressives. Pour autant, lors du placement d’une femme dans un établissement de « repenties », le délateur devait s’acquitter, pour son entretien matériel, d’une rente (100 à 200 livres annuelles) payée aux religieuses, de fait les catégories les moins aisées de la population étaient plus ou moins exclues de cette forme d’enfermement. Toutefois, les descentes de police compensaient certainement (par les rafles de prostituées, dont les rentes étaient alors acquittées par l’intendant) cette inégalité devant la répression. Mais, de ce fait, les prostituées (dont la police avait la charge de s’occuper) n’étaient peut-être arrêtées et incarcérées que lorsque l’intendant en avait les moyens financiers… Pour autant, par les risques sanitaires qu’elle représentait, la prostitution était la plus sévèrement réprimée des « déviances ». Les prostituées enfermées souffraient fréquemment de syphilis, ce qui pourrait laisser à penser que celles qui n’avaient pas contracté la maladie (les progrès de l’hygiène sexuelle chez les prostituées répondaient aux mêmes exigences de rentabilité : en lavant leurs organes sexuels après rapport et en utilisant des « antiseptiques » – permanganate de potasse ou eau de javel –, les filles soumises tentaient surtout de préserver leur « outil de travail ») disposaient d’une plus grande marge de manœuvre par rapport à l’enfermement, puisqu’il pouvait s’agir alors d’une simple « quarantaine » censée mettre les hommes à l’abri jusqu’à la mise en place d’un diagnostic fiable. Par contre, les femmes « contaminées » étaient sujettes à une répression systématique. Une fois enfermées sous la surveillance de deux ou trois Filles de la Sagesse, les femmes vivaient, pendant toute la première année de leur incarcération, isolées les unes des autres, dans une chambre qui leur était attribuée et dont elles ne pouvaient sortir que pour une courte promenade quotidienne. Cette pièce où elles mangeaient, dormaient et lisaient des ouvrages de piété, bien proche d’une cellule de prison, constituait l’essentiel de leur univers. Passé ce délai d’un an, qui semble correspondre à une étape de « purification mentale et corporelle » (ce qui peut expliquer qu’il corresponde chronologiquement au temps du noviciat chez les religieuses de la Sagesse), les femmes retournaient à une vie communautaire de type conventuel : assistance aux offices religieux, apprentissage du travail manuel, oraison, repas pris, en commun, au réfectoire… L’objectif était bien sûr de les transformer en religieuses, dans le sens de la sauvegarde des âmes perdues et du retour des pécheresses au sein de l’Eglise. Elles devaient avant tout expier leur crime envers le mariage, la famille et l’ordre public car elles attaquaient les bonnes mœurs et la tranquillité publique, en risquant de contaminer la société par l’exemple de leur débauche mais aussi, et surtout, par leurs infections sexuellement transmissibles. Jugées à plus de cent dans le tribunal, sous les huées du public, les prostituées devaient écouter la sentence à genoux pendant qu’on leur tondait les cheveux, puis on les envoyait en maison de force en charrette découverte sous les insultes et crachats de la population. Il existait également des maisons de correction où des filles débauchées étaient envoyées là par leur famille (grâce à la seconde ordonnance royale de 1684), permettant aux parents pauvres de faire enfermer dans les hôpitaux généraux leurs enfants « libertins, débauchés ou paresseux » pour y être corrigés par le travail et la religion (les débauchés masculins étaient incarcérés à l'Hôpital Général, et une certaine « élite sociale » à la prison Sainte-Pélagie à partir de 1684). Pour se débarrasser de ces marginales, elles étaient quelques fois déportées dans les colonies du Mississippi ou des Antilles (à partir de 1663 pour envoyer des blanches en Martinique, Guadeloupe et Saint-Domingue), chargées de force sur des navires marchands, mais cela donnait une mauvaise image de la monarchie et de la piètre considération qu’elle portait à ses colonies. Pour autant, grâce à une ordonnance de 1719 permettant la relégation et la transportation pénale, de nombreuses filles de joie furent recrutées de force et déportées. Mais cette déportation cessa en 1730 à cause des plaintes des colons soulignant la difficulté d’intégration des condamnées. Cette logique répressive s’accompagna d’autres ordonnances plus dures encore (mars 1685), interdisant aux prostituées d’approcher les soldats du roi (pour soulager la souffrance physique et psychologique des militaires à la caserne, ou l’horreur de la bataille), sous peine de nez et d’oreilles coupés. Sûrement qu’il se souvenait des problèmes qu’avait rencontré Jeanne d’Arc en son temps : vu la réputation sulfureuse qui s'attachait aux femmes escortant les troupes, Jeanne la Pucelle (pour ne pas être prise pour une prostituée, sachant que les Anglais la traitaient de « ribaude », ou plus poétiquement, de « putain des armagnacs ») dut faire le ménage dans son camp et donc « ordonna que tous les gens de guerre se confessassent et se missent en état d'être en la grâce de Dieu ; elle leur fit ôter leurs fillettes et laisser tout le bagage ; puis ils se mirent tous en chemin pour aller à Orléans ». Cela dit, périodiquement, elle devait faire le ménage dans son camp, car les filles, à peine chassées, revenaient proposer leurs services. Si bien qu’un jour, à Saint-Denis, au retour du sacre du roi, poursuivant une jeune prostituée l'épée à la main, elle brisa même son épée dans cette poursuite. S'agissant de l'épée miraculeuse découverte à Sainte-Catherine de Fierbois, tout le monde, à commencer par le roi, vit dans cette arme rompue le présage des futurs désastres. Que l'épée se soit brisée au contact du péché, ou que Jeanne ait péché elle-même par colère et orgueil, toujours est-il qu’il était sans doute plus facile de bouter les Anglais hors de France que les prostituées hors des armées royales (qu’elle aurait peut-être dû laisser faire, histoire d’éviter que son compagnon – d’armes – Gilles de Rais, qualifié de « Barbe bleue » nantais, ne violente sexuellement et physiquement puis n’assassine nombre de jeunes enfants et jeunes gens) ! Mais parallèlement à la répression, Louis XIV soutint des initiatives privées de refuges (différents donc des prisons de pénitence) créés par des prostituées repenties sous l’égide de communautés religieuses, pour aider les filles à changer de vie à travers l’expiation. A la fin du règne de Louis XIV, la politique répressive fut moins aveugle, tendant à distinguer différents degrés de prostitution (publique ou secrète) et à s’adapter au type de prostituée (professionnelle ou occasionnelle). Cette évolution aboutit à la déclaration royale du 27 juillet 1713, tenant de mettre un terme aux abus des rafles policières en distinguant deux types de délits, et donc deux traitement différents : le premier, celui de « débauche publique et vie scandaleuse » n’entraînait que des amendes ou des bannissements avec confiscation de biens au profit des hôpitaux généraux, le second, de « maquerellage, prostitution publique » entraînait une peine afflictive avec un procès. Ce dernier délit donnait aux accusées un minimum de garanties juridiques nouvelles par rapport aux ordonnances de 1684 : les dénonciateurs devaient prêter serment devant la justice, les poursuites policières devaient s’appuyer sur des preuves, les prostituées pouvaient faire appel. Mais malgré une législation répressive, une police aux pouvoirs discrétionnaires, la prostitution ne recula pas après la mort de Louis XIV, au contraire, elle explosa au XVIIIè siècle, notamment à Paris où l’on aurait compté 25 000 prostituées. Une des peines les plus fréquemment infligées aux criminels sous l’Ancien Régime, notamment aux femmes délinquantes, était le bannissement. C’est à dire l’exclusion, publiquement prononcée, hors de la communauté et de ses solidarités protectrices. Mais au cours du XVIIIè siècle, les juges réalisèrent combien ces bannissements étaient préjudiciables car ils projetaient plus avant les délinquants dans le monde des « sans-racines ». Dès lors, l’enfermement apparut comme le moyen le plus sûr de protéger le groupe. Après la période plus libérale de la Régence (« où l’on fit tout sauf pénitence » comme nous le dit Voltaire), la logique d’enfermement du Roi-Soleil fut reprise par ses successeurs, en dépit de son échec patent.
  • Animateur : Le siècle des Lumières, la chute de l’ancien régime, les révolutionnaires puis les parlementaires bourgeois, firent-ils évoluer les choses ?
  • Historienne : Avant la Révolution, la société dans son ensemble était alors caractérisée par la violence sexuelle. Dans la ville d’Ancien Régime (comme au début du XIXè siècle), la destinée d’une femme seule, sans appartenance, était souvent celle de la déchéance. Livrée aux appétits sexuels d’un maître entreprenant ou d’une bande de jeunes revendiquant une virilité toute neuve, solitaire et abandonnée des réseaux traditionnels (parentèles, amis, village), exclue des solidarités reconstituées, cette femme de personne devenait rapidement celle de tous, une femme publique. A partir de la seconde moitié du XVIIIè siècle, la corruption accentuée des mœurs devint un véritable leitmotiv : « Paris, capitale du royaume, l'est aussi du libertinage ». En 1769, le nombre de filles publiques était estimé à 25 000. Au bas de l'échelle il y avait les cabarets, les marchands de vin, certains lieux de passage (tels les débouchés du Pont-Neuf – et ses fameux amants –, de la rue Saint-Denis ...), la proximité des casernes et postes de garde, des marchés (place Maubert) et de quelques églises. D'une manière générale, les lieux de plaisir et de loisirs étaient des lieux de racolage : les prostituées s'aggloméraient autour des salles de spectacle (l'Opéra, « ce marché aux putains », la Comédie Française : les uns et les autres furent déplacés à plusieurs reprises, mais la prostitution survécut à chaque changement), les foires, les grands boulevards, lieux de promenades devenus « lieux de foire permanente », les jardins des Tuileries et du Luxembourg, les Champs-Elysées... Il y avait aussi les « maisons de débauche », les boutiques, les appartements ou simples chambres, toujours tenus par une maquerelle. Le quartier du Louvre venait en tête, suivi des rues de vieille tradition bordelière et à proximité des couvents, communautés d'hommes et écoles de la rive gauche. Le périmètre restait assez restreint, se limitant au cœur du vieux Paris de la prostitution. À Paris, débauche et prostitution étaient, comme partout, cantonnées dans certains quartiers (rues Putigny, du Hurleur, Tire-Boudin, Trousse-Vache, dont les noms rappellent la vocation depuis le Moyen-âge) autour de la rue St-Denis. Parmi les quartiers de prostitution, on remarque la nette prédominance de la rive droite, avec des implantations bien précises dans deux types de zones. La première était une zone pauvre, sordide, de basse prostitution, dans les vieux quartiers centraux d'habitation dense et de travail intense. Là, un certain nombre de rues formaient de véritables îlots réservés, foyers traditionnels de la débauche (quartiers les plus chauds, les plus sordides et criminogènes), où la prostitution était vraiment intégrée au tissu urbain. Par exemple, dans le quartier du Marais, une rue au joli nom bien trompeur, la rue du Petit-Musc (qui en porta un autre avant que la morale bourgeoise ne s’en offusquât), était au XIVè siècle une petite artère où les prostituées exerçaient leur métier, d’où son nom d’alors, la Pute-y-muse (« y cherche son inspiration/inspirateur »). Peu avant la Révolution, il y eut un déplacement des noyaux « chauds » en faveur de l'axe de la rue Saint-Honoré et autour du Palais-Royal (lieu de débauche le plus célèbre de toute l’Europe d’alors). C'est là que se trouvaient alors bon nombre de rues que Saint Louis avait déjà assignées aux prostituées, d'autres proverbialement vouées à la prostitution. Mais plus on se rapprochait du Palais-Royal, plus forte était la densité des arrestations, notamment sur la place du Louvre. Le jardin Égalité (de l’ex Palais-Royal) était en fait le « jardin-lupanar », le lieu où se tenait le grand marché de la chair : là, depuis neuf heures du soir jusqu'au milieu de la nuit, des centaines de filles de douze à quarante ans recrutaient, l'œil effronté, l'éventail en jeu, et faisaient étal de leurs appas, de leurs mines, de leurs toilettes. Elles rôdaient dans les allées, en sœurs promeneuses ; elles emplissaient les galeries en faisant leur quartier général des fameux « promenoirs en bois ». En 1781, le duc de Chartres, par besoin d'argent, avait fait abattre les arbres du Palais-Royal dont il était le propriétaire (le Palais-Royal avait été donné par Louis XIV à son frère) pour les remplacer par des galeries de bois et des boutiques ; la galerie du sud, appelée « camp des Tartares », était alors devenu un lieu de racolage. Les deux allées des promenoirs étaient une foire riante et continuelle : « deux à deux et se donnant le bras, les libertins fendaient, riant et folâtrant, la cohue des prostituées, dont les unes traînaient à leurs côtés une vieille ou une servante, dont beaucoup se pavanaient, et marchaient seules, dans les insolences de leur jeunesse pourrie » (dixit les frères Goncourt). La Révolution ne fit que découronner le front des filles de ces chapeaux chargés de plumes et de fleurs, les faisant plus simples en leur mise (au lieu de ces robes traînantes, « vrais balais du Palais-Royal » dont elles s'enharnachaient naguère), portant désormais des caracos simples, et leurs cheveux noués avec un ruban bleu. A l'ouest du Palais-Royal, en direction de la périphérie, la clientèle de la prostitution devenait plus huppée. On y trouvait les « petites maisons galantes » de la périphérie (pied de la Butte Montmartre, Bercy, Passy), faites pour le secret et devenant souvent des lieux de « standing » réservés à une clientèle de choix. Les « petites maisons » voulaient la discrétion, l'éloignement et un « calme champêtre », contrairement aux « maisons de débauche », aux bordels, qui eux recherchaient la proximité commode. Sur la rive gauche, quartier d'étudiants, de religieux, de commerçants et de loisirs, la prostitution était moins présente et moins diffuse. La rue de Mâcon était déjà une des rues réservées sous Louis XI, où la prostitution était intimement mêlée aux autres activités, un autre foyer étant autour de la place Maubert (près de la Sorbonne) jusqu'à la Seine, quartier de pauvres et de gueux où régnait la violence populaire. Ce quartier fut d’ailleurs le théâtre de la « guerre des cocardes » qui opposa en septembre 1793 les femmes r&ea

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